Vers une troisième guerre de Tchétchénie?

Vers une troisième guerre de Tchétchénie ?

Le torchon brûle entre le président Tchétchène Ramzan Kadyrov et le Ministère de l’intérieur russe.

Le porte-parole du dernier a qualifié aujourd’hui 24 mai d’intolérables les propos du premier autorisant les forces de sécurités Tchétchènes à tirer sur les policiers ou militaires venus de n’importe quelle république voisine et participant à une opération de maintien de l’ordre dont on ne les aurait pas prévenues.

Tout a commencé le 19 avril quand des policiers du district de Stavropol, situé au nord de la Tchétchénie, sont venus arrêter un suspect dans un village de la petite république. L’arrestation a mal tourné, le suspect a été abattu. Les forces de sécurité tchétchène se plaignent de ne pas avoir été tenues au courant.

Le jeudi 23 Kadyrov réunit tous les officiers des organes de sécurité de la république et leur tient les propos suivants : « Je vous déclare officiellement que si une opération policière se déroule sur notre territoire sans que vous en ayez été informés, qu’elle soit conduite par des gens de Moscou ou de Stavropol, tirez à vue ».

La vidéo de la réunion est placée le même jour sur le site de la télévision officielle « Groznyï » et retirée quelques heures plus tard sans explication.

La chaîne d’opposition russe tvrain.ru, présente sur internet seulement, qui voulait diffuser le document est aussitôt menacée de procès par un fonctionnaire du Ministère de l’intérieur.

La veille pourtant Kadyrov ne craignait pas de déclarer à des journalistes tchétchènes « Je le répète, si quelqu’un viole la loi sur le territoire de la République de Tchétchénie, nous prendrons toutes les mesures nécessaires, et jusqu’aux armes s’il le faut. »

Il ajoutait devant des journalistes russes du canal Lifenews : « Si cela ne dépendait que de moi, je ferais fusiller tous ceux qui menacent la sécurité de notre Etat. » Avec Kadyrov, on ne sait plus si « notre Etat » désigne la Fédération de Russie ou la Tchétchénie…

Il ajoutait néanmoins, reprenant une de ses formules favorites, qu’il restait « le fantassin de Poutine » et était prêt à mourir ou à aller en prison.

Mais en prison pour quoi ? Comme commanditaire de l’assassinat de Boris Nemtsov ? Tout le problème est en effet là et l’affaire de Stravropol n’est qu’un prétexte. Même si l’enquête piétine, il est clair pour tout le monde que la piste tchétchène ne concerne pas que les exécutants, mais aussi les donneurs d’ordre. Kadyrov craint de perdre son impunité et de voir débarquer des enquêteurs fédéraux dans son petit paradis criminel.  Toujours plus royaliste que le roi, ce n’est pas la première fois qu’il envoie ses barbouzes assassiner une journaliste, un militant des droits de l’homme ou un opposant à Moscou. A chaque fois il met très mal à l’aise l’occupant du Kremlin mais on finit par excuser son zèle en le mettant au compte du sang chaud des montagnards du Caucase. Mais ces incursions répétées sur leur territoire, l’impunité insolente des barbouzes, leurs liens avec la mafia de la diaspora tchétchène de Moscou sont de plus en plus mal supportées par les services de police et les services secrets russes. Poutine devra choisir mais ne semble pas pressé de le faire. Le silence du Kremlin, qui contraste fortement avec la réaction brutale du Ministère de l’Intérieur, et sa volonté d’étouffer l’affaire sont à cet égard symptomatiques.

Le compromis mis en place à la fin de la seconde guerre de Tchétchénie (un puissant clan séparatiste, celui du père de Kadyrov, assassiné depuis, passait du côté fédéral, et en échange d’un pouvoir quasi absolu, et d’un financement sans limite assuré par la rente pétrolière, garantissait la paix dans la remuante petite république) semble prendre l’eau.

La part de l’argent fédéral dans le budget représente 95%. Mais avec la crise et la baisse du prix du pétrole, même les tchétchènes devront faire un effort et se serrer la ceinture. Le programme de reconstruction de Groznyï est terminé, la ville ressemble maintenant à un petit Dubaï cheap et kitsch, et il ne sera plus possible aux fonctionnaires et intermédiaires de tout rang d’en « débiter » le budget pour se remplir les poches. Or il n’y a pas d’autres sources de revenus dans la république que la corruption et la fonction publique, qui dans l’espace post-soviétique ne font généralement qu’un.

Depuis la fin de l’Union Soviétique, la Tchétchénie ne produit strictement plus aucune richesse. Entre les deux premières guerres, elle ne vivait que de la rançon des prisonniers russes, revendus un à un à leur famille, puis de l’enlèvement des hommes d’affaire des républiques voisines, de divers trafics ou contrebandes, et du rapatriement d’une partie des revenus des activités criminelles de la diaspora. Ce n’est pas une économie durable et cela avait débouché sur la seconde guerre de Tchétchénie. Mais l’économie du second après-guerre ne semble pas beaucoup plus durable et reste trop liée aux revenus pétroliers de la Russie. Toute la jeunesse tchétchène ne peut pas devenir policier, soldat, fonctionnaire ou mercenaire au Donbass. L’élite de la petite république est désormais conduite à la fuite en avant, c’est-à-dire à des ambitions de niveau fédéral, pour capter et redistribuer plus de budget, en s’appuyant sur l’instabilité de tout le Nord-Caucase et la forte minorité musulmane de la Fédération de Russie. Les contradictions se creusent entre les intérêts de Poutine et ceux de Kadyrov. On ne sait pas par exemple combien de temps un pays aussi fier de sa souveraineté et son autorité que la Russie, et aussi jaloux des intérêts et des droits des minorités russophones et orthodoxes partout dans le monde, pourra tolérer sur son propre territoire l’application de la Charia par un petit roitelet local devenu incontrôlable.

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