Dzerjinski, le retour

  Un décret vient de rendre à une division des troupes du Ministère de l’intérieur le nom martial de Félix Dzerjinski. Il s’ajoute aux ordres de Joukov, de Lénine et du Drapeau Rouge de la Révolution d’Octobre que possède  cette division, créée en 1924 et qui portait déjà le nom du célèbre tchékiste entre 1926 et 1994.

  Ce nom devenu alors importable, quand la Russie de Eltsine se voulait ou se croyait sur le chemin de l’économie de marché et de la démocratie représentative, vient de lui être rendu pour « l’héroïsme collectif, la bravoure, le courage et l’esprit de résistance manifestés par ses hommes dans les combats menés au nom de la défense de la patrie et des intérêts de l’Etat dans des conditions de conflit armé, et pour son rôle dans le renforcement des capacités défensives de l’Etat » On ne pensait pas qu’une langue de bois aussi indigeste avait encore ou à nouveau cours dans la bureaucratie de l’administration présidentielle…

  Cette division a notamment été engagée dans des opérations de maintien de la paix à la fin de l’URSS au Nagorny Karabakh, à Fergana, en Azerbaïdjan, en Ossétie du Nord, en Tchétchénie et en Ingouchétie. Elle effectue maintenant des opérations de maintien de l’ordre dans la capitale, dans sa région et dans le nord du Caucase.

  On ne sait pas si cette nouvelle distinction est liée à son éventuelle participation aux discrètes opérations militaires qui ont précédé l'annexion de la Crimée ( les fameux « petits hommes verts » ou « jeunes gens polis en uniforme sans signes distinctifs » ). 

  La figure de « Jeleznyi Feliks », « Félix de Fer », ainsi que l’appelaient ses subordonnés comme ses victimes,  est terriblement ambigüe dans la mémoire collective russe. Né en 1877 dans une famille d’aristocrates polonais installés en Biélorussie, révolutionnaire professionnel dès l’adolescence, de nombreuses fois emprisonné et exilé, un temps adjoint de Rosa Luxembourg, Dzerjinski est choisi dès 1917 par Lénine pour diriger la police politique du nouveau régime en raison de sa force de caractère, de sa puissance de travail, de la constance de son engagement  bolchevik, et aussi pour son absence de scrupules humanistes… C’est ainsi que dans les conditions difficiles de la guerre civile il devient l’artisan inflexible de la Terreur Rouge. Il se rapproche dès 1921 de Staline mais les conditions troubles de sa mort en 1926, à seulement 49 ans, officiellement d’une crise cardiaque due à l’épuisement, laissent certains penser que sa position l’aurait conduit à en savoir trop sur le passé du dictateur…

   Héros pour les uns, criminels pour les autres, révolutionnaire intègre ou bourreau cynique, sa statue monumentale qui se dressait au centre de la place Loubianka, siège historique du KGB, avait été renversée par la foule en colère dès août 1991, à la suite du putsch raté par lequel les communistes avaient tenté de reprendre le pouvoir en renversant Gorbatchev. Elle est visible aujourd’hui dans les paisibles jardins de la Maison Centrale des Artistes, avec les inscriptions vengeresses que les démocrates d’alors avaient gravées sur son socle. Des campagnes régulières  proposent de la remettre à sa place première et témoignent  de la force du sentiment  nostalgique éprouvé par de nombreux russes pour l’ancien régime, sans cesse ranimé et entretenu par les media officiels, dans l’esprit de restauration et de guerre froide qui règne à nouveau à Moscou depuis l’affaire de Crimée.

  En tant qu’ancien des services secrets Vladimir Poutine voue à l’inflexible tchékiste un culte fervent qu’il partage avec tous les « siloviki », ces militaires, policiers et agents de renseignement dont le nombre ne cesse de croître depuis qu’il est arrivé au pouvoir en 2000 et qui lui garantissent la stabilité du pouvoir et le partage inégal des revenus pétroliers et gaziers. Les agents qui avaient été contraints de se recycler dans les années 90 dans le crime organisé ou des sociétés de sécurité privées, la différence était alors très mince en Russie, regagnent leurs bureaux de la Loubianka dont les portraits de Dzerjinski n’avaient jamais quitté les murs.

  Ce décret reste très anecdotique au regard de ce qui se passe aujourd’hui en Russie ou en Ukraine. Il n’en constitue pas moins une nouvelle et amère défaite pour ceux qui, toujours plus rares à Moscou, restent partisans de l’Etat de Droit, des droits de l’Homme et du pluralisme démocratique, valeurs autant méprisées par le terrible Félix que par ceux qui aujourd’hui se réclament de son modèle.

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