Poutine, et après ?

Traduction d'un article de la sociologue russe Lilia Shevtsova sur le site de la radio libre "Echo de Moscou" le 9 janvier 2019.

Le débat politique politique russe aujourd’hui est simple comme bonjourNous parlons tous d’une seule chosenous écrivons tous sur le même théme : il part ou il reste ? Et que signifie “transition”? Le passage à un Vladimir Poutine dans une autre fonction ou à un autre “Poutine” ? Mais alors, qui endossera le costume ? Et s’il reste, alors en tant que quoi ? Président d’un nouvel Etat fédéral avec la Biélorussie, ou inventera-t-il encore un nouveau “truc” ? [Les bruits sont de plus en plus insistants à Moscou concernant la constitution d’un Etat Fédéral avec la Biélorussie, dont Poutine pourrait devenir le président, contournant la constitution qui lui interdit de briguer un troisième mandat...La Russie en reprendrait pour 10, 12 ou 14 ans au gré de la nouvelle constitution fédérale ad hoc. Cela dit il faudra faire une proposition impossible à refuser à Loukashenko, le tyran actuel et indéboulonnable de la Biélorussie, un dur à cuire et plutôt rusé]. Essayer de lire l’avenir dans ce marc de café est devenu notre hobby national. Et celui du monde entier avec nous : “Comment va-t-il faire pour rester ?” 

C’est comme si la Russie s’était dissoute en Poutine. On a l’impression que l’organisme social complexe de la Russie s’est simplifié au point de se transformer en un être unicellulaire dont la vie dépend de la réponse à une seule question: il part ou il reste ? 

Les élites et le système lui-même sont obsédés par la recherche de la réponse à cette question sans intérêt réel et cela témoigne de la sidération intellectuelle et politique dans laquelle se trouve la Russie aujourd’hui. Son incapacité à envisager une sortie de l’impasse en dehors des cadres de l’autocratie. Toute son impuissance et sa désespérance. 

La devinette “il part ou il reste” n’est pas seulement une humiliation pour la nation, mais aussi pour le leader lui-même qui ne sait plus comment nous étonner et ne se sent plus habité par sa mission. 

Etre obsédés par la figure de Poutine nous détourne premièrement de la question de la responsabilité collective concernant la mise en place du pouvoir actuel, et ensuite rend plus difficile la compréhension de sa logique et de ses conséquences. 

Le film de Vitali Manski “les témoins de Poutine” a remis à l’ordre du jour dans le débat politique russe la question des “architectes” du système dans lequel nous avons le bonheur de pourrir doucement : https://www.youtube.com/watch?v=mThA-eMG2eU . Il y en a beaucoup qui préféreraient qu’on oublie cette histoire... Mais tout le monde sait que l’autocratie actuelle a été fabriquée par l’équipe de Eltsine, qui pour assurer ses arrières et échapper à toute poursuite juridique, a mis en place un régime “provisoire” avec à sa tête un ancien des services secrets. Le genre de médiocre qui ne  remet jamais en question sa fonction.  Si bien que la trajectoire de la Russie a été prédéterminée bien avant l’arrivée de Poutine au Kremlin. 

En fait la “verticale” autoritaire s’était mise en place bien avant, dès 1993, quand Eltsine, après avoir tiré au canon sur le Parlement, a lui-même rédigé une constitution concentrant le monopole du pouvoir entre les mains du président. 

N’importe quel Secrétaire Général du Parti Communiste de l’Union Soviétique pourrait envier les pouvoirs du Président de la Fédération de Russie. Quiconque serait arrivé au Kremlin à la place de Poutine aurait disposé des mêmes instruments pour usurper le pouvoir. 

L’intérêt presque hystérique qui entoure la figure de Poutine aujourd’hui conduit à soulever encore une question : sur la logique de l’autocratie. On ne sait pas dans quelle mesure Poutine lui-même est conscient de cette logique. Cette logique est cruelle : celui qui dispose de ce pouvoir personnel devient tôt ou tard l’otage de la “verticale” qu’il a mis lui-même en place. Il devient l’otage de ceux qui le protègent.  De ceux qui l’informent. De ceux qui préparent pour lui les décisions qu’il doit prendre. De ceux qui transmettent ses idées. De ceux qui finalement le nourrissent [allusion au “cuistot” de poutine, son cuisinier personnel, Evguenyi Prigozhine, organisateur de l’”usine à trolls” impliquée dans les ingérences dans de nombreuses élections en Occident, et propriétaire de l’armée privée “Wagner” qui opère en Syrie, en Lybie, au Soudan, en République Centrafricaine, une sorte de Komintern privé et moderne]. C’est le sort de tous les autocrates. Tous ont terminé comme otages et finalement victimes de la réalité qu’ils avaient eux-mêmes créée. C’est une histoire dramatique non seulement pour les victimes de l’autocratie, mais aussi pour ceux qui l’exercent. 

Imaginons que Poutine s’en aille. Et qu’avec lui tous ses proches quittent le pouvoir. C’est inévitable, leur abdication collective est la condition de la légitimité du nouveau pouvoir, qui ne pourra tirer son soutien populaire que du renversement des anciens oppresseurs. Mais que verrons-nous lors du troisième acte de cette comédie ou de cette tragédie ? Une élite totalement démoralisée et impuissante, qui ne sait que servir la “verticale”, et rien d’autre.  

On comprend alors que la solution du “problème Poutine”, de sa succession, ce n’est pas le plus difficile. Il faudrait encore savoir que faire de 2,2 millions de fonctionnaires habitués à “fonctionner” dans une atmosphère de corruption généralisée. Que faire ensuite de 5 millions de militaires, de policiers, d’agents des services secrets, qui ne connaissent rien d’autre que la répression ? Que faire des “experts” programmés pour dire ce que le pouvoir attend d’eux ? Que faire des intellectuels parasites de tous les “conseils” et “fonds” financés par le Kremlin ? Que faire des “grands maîtres” de l’art et de la culture, habitués comme Andron Kontchalovski [cinéaste, frère de Nikita Mikhalkov, autre figure bien plus odieuse du poutinisme, et fils de l’auteur de l’hymne soviétique; comme on dit en russe “leur langue n’a pas d’os” et peut donc “lécher” les bottes de n’importe quel régime] à mendier au pouvoir des “orientations” pour leur créativité. 

Que faire d’eux ? Où trouver ceux qui pourraient prendre la place de cette écume crasseuse qui flotte autour du pouvoir ? Et peut-on faire confiance à ceux qui aujourd’hui essaient de se distancier de leur implication et de leur responsabilité parce qu’ils espèrent retrouver un rôle dans le nouveau scenario? On sait bien qu’ils n’ont pas d’autre expérience et compétence que servir la “verticale” du pouvoir.

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