Un film de Nikita Mikhalkov une fois de plus nominé aux Oscars

  Le comité russe des Oscars a proposé à l’unanimité le 21 septembre la nomination du long métrage de Nikita Mikhalkov « Coup de soleil » dans la catégorie films étrangers.

  Beaucoup se sont étonnés : le film a été un échec commercial et les critiques des médias indépendants l’ont éreinté. Comme d’habitude les médias officiels ont encensé sa dimension patriotique et la chaine d’Etat Rossia 1 l’a programmé un dimanche soir à 9 heures deux semaines après sa sortie ratée sur les écrans, histoire de sauver la face d’un metteur en scène très proche du pouvoir. Aucun distributeur étranger n’a jugé bon de distribuer ce film. Nikita Mikhalkov est pourtant un des metteurs en scène russes les plus célèbres en occident, et le film de son frère Andreï Kontchalovski « Les nuits blanches du facteur » a trouvé sans peine cette année des distributeurs à l’étranger.

  Mais plus nombreux sont ceux qui ne se sont pas étonnés du tout : Nikita Mikhalkov préside le comité russe des Oscars, comme il dirige le fond d’Etat qui finance le cinéma russe (et donc ses propres films), ou encore le festival de Moscou qui gratifie son navet d’un « aigle d’or »…On retrouve ici les rapports féodaux, ou claniques, ou maffieux, comme on voudra, qui régissent toutes les relations sociales en Russie, dans la culture, dans la politique comme dans les affaires. Ce genre de rapports détruit la concurrence et favorise la médiocrité.

  Même si Mikhalkov est un produit de ce système qui existait déjà sous le socialisme  (son père Sergueï était un auteur célèbre de contes pour enfant et surtout celui de l’Hymne soviétique, ce qui lui valut, ainsi qu’à ses enfants, une existence privilégiée, une influence sans borne dans la vie culturelle du pays et un accès illimité aux subventions d’Etat), il a été un grand metteur en scène (« Esclave de l’amour », « Quelques jours dans la vie d’Oblomov », « Partition inachevée pour piano mécanique », « Les yeux noirs » sont de grands, voire de très grands films, et même leurs simples titres manifestent déjà le talent de l’auteur). On peut admettre que « Soleil trompeur » n’a pas volé son Oscar. Et que « 12 » n’a pas non plus volé sa nomination aux Oscars. C’est certainement le dernier grand film de Mikhalkov. Les problèmes commencent avec « Soleil trompeur 2 : citadelle », la suite calamiteuse, et malheureusement pas la dernière, de « Soleil trompeur ». Sa nomination par le comité russe des Oscars, déjà dirigé par Mikhalkov, est un scandale, on raconte alors que le compte-rendu du vote a été falsifié. Et pour cause, comme « Coup de soleil », le film est un échec commercial et critique complet. Mais surtout, à le voir, on se demande si c’est bien le même Mikhalkov, celui d’ « Esclave de l’amour » ou de  « La parentèle » qui l’a mis en scène. Le film est interminable, lourdement idéologique, le symbolisme appuyé, le scénario contradictoire, les effets spéciaux maladroits et immotivés. C’est le mauvais goût surtout qui choque. Un pilote de stuka n’a plus de bombe pour détruire une barge couverte de blessés et réfugiés russes. Dépité il décide de leur chier dessus depuis son cockpit. Le lustre d’une église orthodoxe arrête dans sa chute une bombe de 200 kilos tombée du ciel : Dieu est avec nous. Un directeur de colonie de vacance pisse dans sa culotte à la première question que lui pose un tchékiste. Dans un pays dirigé par un tchékiste ami du metteur en scène, on se demande comment il faut comprendre la scène, s’il faut en rire ou en pleurer. Un jeune soldat mourant, par malchance encore puceau, demande à une infirmière, jouée par la plus jeune fille du cinéaste, de lui montrer sa poitrine. Dans « Coup de soleil » un fonctionnaire se fait tirer le portrait en d’Artagnan et le collant trop moulant de son déguisement laisse apparaître un membre viril avantageux mais gênant. Grossier, vulgaire et surtout sans aucun rapport avec le reste de l’histoire. Devant toutes ces fautes de goût, on ne sait plus que penser. Un démon a-t-il pris possession du corps du cinéaste ? La proximité du pouvoir, sa récente bigoterie orthodoxe, ses vieux péchés communistes, l’argent (l’animal a bien profité des privatisations de l’ère Eltsine qu’il conspue aujourd’hui, il a su diversifier ses activités, il possède des hôtels, des restaurants et même des actions dans une compagnie minière…) ont-ils détruit son talent en lui polluant l’âme ? Peut-être n’est-il pas le véritable auteur de ses premiers chefs-d’œuvre et s’est-il servi de l’impunité que lui conférait sa famille et ses protections pour s’approprier le travail de ses scénaristes et de ses assistants, de ses stagiaires ou de ses directeurs de la photo ? Peut-être au contraire est-il bien l’auteur de ses premiers films, et fatigué, ennuyé, trop gâté par la vie et le pouvoir, délègue-t-il aujourd’hui la réalisation des films qu’il signe à des incapables, ses relations lui assurant une fois de plus financement, promotion et revenus ? Cette énigme fait penser à celle de Cholokhov : on ne peut pas croire que l’écrivain génial du Don paisible soit aussi l’auteur des œuvres indignes qui ont suivi…

   « Coup de soleil », librement inspiré de quelques textes d’Ivan Bounine, raconte l’histoire d’un officier russe. On le voit alternativement vivre une histoire d’amour ardente et éphémère avec une inconnue lors d’une croisière sur la Volga avant la première guerre mondiale, et passer ses derniers jours dans un camp  de prisonniers avec les débris de l’armée Wrangel à Odessa en 1920.  Tout ce qui se passe avant 1917 n’est que calme luxe et volupté, plein soleil, ciels infinis au-dessus de la steppe, Volga-matushka, uniformes à la blancheur éblouissante, larbins attentionnés et moujiks serviles, vaisselles rutilantes, églises immaculées, valses, fêtes, violons, claquements de talons et tout le tremblement du kitsch néo-monarchique dont Mikhalkov s’est fait le spécialiste. Tout ce qui se passe après 17 n’est que crasse, misère et ciels blafards. Avec le nouveau Mikhalkov, le symbolisme a toujours le mérite d’être très clair. A travers ses personnages le cinéaste se pose interminablement la terrible question : comment la Sainte Russie en est-elle arrivée là ? Ce doit être l’omniprésence de l’élément aquatique qui agit inconsciemment, Mikhalkov vieillissant retrouve les interrogations de ce vieil imbécile de Géronte : « mais qu’allait-il faire dans cette galère ? » La galère est devenue la barge fatale de la  Révolution. Au cours du film, qui dure tout de même trois heures, plusieurs réponses sont proposées. D’abord le « libéralisme » des officiers blancs, imbibés d’humanisme européen, et qui n’auraient pas fusillé assez de rouges, dès les mutineries de 1905. Les « libéraux », surtout ceux de 2015 qui ne se résolvent pas aux trucages électoraux de Poutine, sont la bête noire de Mikhalkov, mais il a l’élégance de faire discuter par ses personnages cette première hypothèse.  La seconde n’est pas rejetée : c’est le darwinisme, enseigné aux enfants russes, qui les a conduits à douter de la sacralité de l’empereur et leur a fait douter de tous les repères sur lesquels reposait le merveilleux équilibre de l’autocratie et de l’orthodoxie. Le gamin intoxiqué par la funeste doctrine que rencontre le héros sur les rives de la Volga est en fait Gueorgui Piatakov, personnage réel de la révolution et qui à la fin du film reconnaîtra son bienfaiteur sans pouvoir le sauver de l’exécution qu’il dirige. La troisième hypothèse, c’est rien de moins que « cent ans de littérature russe », comme le déclare un compagnon d’infortune au héros quelques minutes avant leur anéantissement. Placée là, ce doit être la bonne. Cent ans en remontant de 1920, ça va de Pouchkine à Gorki, en passant par Gogol, Dostoïevski, Tolstoï et Tourgueniev. Rien que ça. Leurs sarcasmes et leurs critiques auraient fini par saper les fondements de l’Empire.  Enfin, il ne faut pas oublier que ceux qui font massacrer les officiers blancs prisonniers sont une juive hystérique (personnage historique réel, Rosalia Zemliatshka, jusqu’à ce jour conservée comme un héros national dans les murs du Kremlin—le passé russe est décidément bien compliqué) et un juif hongrois alcoolique, Bela Kun, qui dirigera un peu plus tard l’éphémère République des Conseils à Budapest. Les trois, avec Piatakov, ont effectivement dirigé avec une extrême violence pendant la Terreur Rouge l’extermination des restes des armées blanches en Crimée et s’en sont pris avec la même sévérité aux populations locales. Vu comme ils sont représentés dans le film, leur « cosmopolitisme » fait certainement aussi partie de la réponse à la question que se pose sans cesse le vieux Mikhalkov-Géronte : pourquoi nos serfs ont-ils cessé de nous obéir et d’aller à l’église ? Libéralisme, science athée, intellectuels cosmopolites, c’est comme cela qu’on identifie la cause de tous les maux dans la nouvelle Russie.

  Mais la dévotion nouvelle du cinéaste ne l’empêche pas de tourner des scènes de lit torrides : une petite croix orthodoxe se balance interminablement entre les seins ruisselant de sueur de l’héroïne. Comme métaphore très originale de l’acte lui-même, le mouvement rythmique des pistons du moteur du bateau sur lequel la passion se déchaîne. Et tout au bout de la scène, quand tout s’apaise, la dernière petite goutte d’huile qui tombe d’un robinet. Autre cliché de fort bon goût : les prisonniers blancs sont détenus dans un camp, oh miracle, exactement situé sur les célèbres escaliers d’Odessa. Eh bien Mikhalkov n’hésite pas à les faire interminablement descendre par une voiture d’enfant…A la fin du film, je me permets de la déflorer puisque ce navet ne sera jamais montré en France, les rouges font croire aux prisonniers blancs qu’ils vont les évacuer, les conduisent au large au fond d’une barge et les coulent. La scène est bien filmée et on se dit que le vieux maître a encore de beaux restes. Malheureusement, emporté par le lyrisme et les crédits illimités qu’il s’accorde, il suit le bateau sous la surface et offre au spectateur une dernière image d’Epinal des officiers noyés, entourés d’algues et de coquillage. El le kitsch sidérant de cette dernière image éteint le peu d’émotion que le destin de ces pauvres officiers aurait pu faire naître chez le spectateur.

  On comprend alors mieux ce qui se passe : on n’a pas remplacé Mikhalkov, il s’est simplement noyé dans son argent et son pouvoir, qui, interdisant toute critique de son travail même de la part de son équipe ou de son entourage, lui font perdre le contact avec la réalité. Et c’est ce qui se passe à l’échelle de tout le régime dont il s’est fait le chantre : le système vit dans une bulle illusoire, verrouillé dans son autisme tragique, et Mikhalkov doit être sincèrement persuadé que son film mérite vraiment d’être montré aux Oscars, comme Poutine croit vraiment qu’il a remis la Russie debout et qu’il a joué un bon tour à l’Occident en Crimée.

  Et il n’y pas que dans sa confusion idéologique, dans le conservatisme de son style, dans sa grandiloquence insupportable et ridicule, dans son manichéisme et dans sa récriture de l’histoire que le film fonctionne comme une image réduite du régime, mais aussi dans sa production. Par exemple les scènes supposées se passer sur la Volga sont filmées à Genève, là où, comme toute l’élite du pays, il planque ses sous, se fait soigner et scolarise ses enfants…

  On retrouve à tous les niveaux ce fonctionnement clanique qui paralyse aussi bien la création artistique que l’activité économique. Partout des « personnalités de confiance » monopolisent les subventions et les lieux de promotion. Elles rendent impossible tout renouvellement en échange d’une loyauté bruyamment affirmée au pouvoir, dans la variété comme dans la musique classique (le trio Guerguiev-Spivakov-Bachmet), dans la littérature comme dans la peinture, au théâtre comme à l’Eglise.

  Et comme au temps de la stagnation brejnévienne, le talent reflue dans les catacombes et prend le maquis ou le chemin de l’exil. Et de là parvient souvent à menacer l’art officiel. Déjà l’année dernière Mikhalkov avait essayé de pousser son film aux Oscars, mais avait dû renoncer devant la supériorité indiscutable du « Léviathan » de Zviaguintsev. Une campagne de dénigrement avait été lancée contre ce film avant même qu’il ne sorte sur les écrans, on l’accusait, comme aux meilleures époques, de calomnier la Russie et son Eglise, on a essayé de le faire interdire pour deux gros mots. Mais internet existe, son audience y a atteint des niveaux inespérés pour Mikhalkov et il a bien fallu, pour une fois, se rendre à l’évidence.

  Il y a de grandes chances pour qu’aux Oscars « Coup de soleil » soit hué comme « Citadelle » l’a été. Et comme son héros déboussolé par la défaite, Mikhalkov se demandera : « Que s’est-il passé ? Comment en sommes-nous arrivés là ? » Mais bien vite il retrouvera la réponse qui le console habituellement : on me fait payer la Crimée, l’indépendance de mon président et la grandeur retrouvée de mon pays.

 Et pourtant en 2014 il y avait bien des films russes qui n’auraient pas déshonoré la Russie aux Oscars. Si vraiment on veut s’en tenir à la naphtaline de la Russie Eternelle, aux robes de mousseline, aux samovars et aux bois de bouleau, il y avait « Deux femmes », la belle interprétation d’un roman de Tourgueniev par Vera Glagoleva et dans lequel on a la surprise de rencontrer un excellent Ralph Fiennes en gentilhomme russe et une amusante Sylvie Testut en gouvernante française. On pouvait aussi choisir l’équivalent russe du « Inside Llewyn Davis » des frères Coen, « Kino pro Alexeiev », l’évocation ironique et amère d’un barde des années 70 délicatement filmée par Mikhaïl Segal. La fin vraiment émouvante aurait bien plus sûrement fait pleurer le public des Oscars que le lourd mélodrame Mikhalkovien. Si on préfère les frères Dardenne aux frères Coen, il y avait le puissant drame social « Dourak » de Youri Bykov. Et si vraiment il fallait promouvoir un frère Mikhalkov, on pouvait choisir Andreï et ses « Nuits blanches du facteur », infiniment plus digestes et modestes. Il se fait du très bon cinéma en Russie, malgré l’étouffoir du clan Mikhalkov, comme il s’y écrit d’excellents livres et qu’on y joue du très bon théâtre, mais sa diffusion est difficile, sur place comme hors des frontières. Et pour ce qui est de l’étranger, ce n’est pas tant le système Mikhalkov qu’il faut accuser, que les attentes de la critique et des diffuseurs européens, qui ne reconnaissent le cinéma russe que quand il présente des territoires désolés et une humanité hagarde, ravagée par la violence, l’alcool et la misère. Ce qui n’est pas moins un cliché que celui que veut nous refourguer Mikhalkov.

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