1917-2017: une nouvelle révolution se prépare-t-elle en Russie?

Valeri Solovieï, politologue et professeur à L’Institut des Relations Internationales de Moscou (MGIMO), analyste réputé des changements dans les rapports de force au sein du pouvoir en Russie sort un nouveau livre, «Революtion! Основы революционной борьбы в современную эпоху », « Révolution, des fondements de la lutte révolutionnaire aujourd’hui ».

Il y prophétise des bouleversements radicaux en Russie dans les deux ans à venir. Il explique dans un entretien à gazeta.ru sur quoi repose ses hypothèses, pourquoi les fonctionnaires ne seront pas le rempart du régime et quelle peut être l’alternative à cette nouvelle révolution russe.

n  Dans votre livre qui sort en novembre, vous rappelez qu’aucune révolution n’a jamais été prévue. Cela ne vous empêche pas de trouver des points communs entre les différentes révolutions de couleur de ces dernières années, y compris celles qui se sont passées dans des pays de la CEI. Mais vous n’avez pas en vue la fameuse « main du département d’Etat » comme nous le chante chaque jour notre téléviseur sacré et en laquelle quelques dirigeants du pays semblent croire sérieusement [et quelques lecteurs de Mediapart]. Mais alors en quoi consistent ces traits communs ?

n  Oui, beaucoup croient en « la main du département d’Etat », et même si cette croyance a pour elle quelques raisons, l’influence de l’Occident s’exerce avant tout à travers la manière de vivre et la culture. Les migrations économiques en provenance des pays de la CEI, et surtout de ceux qui se trouvent entre la Russie et l’Europe se font dans les deux directions, vers l’Est et vers l’Ouest. Les gens peuvent voir et comparer pour comprendre où l’on vit le mieux. Même la jeunesse biélorusse est désormais plutôt tournée vers l’Ouest, et de ce point de vue l’avenir de la Biélorussie est déjà tracé.

C’est pareil pour les Ukrainiens, ils sont partis ici ou là, ils ont vu et en ont tiré les conséquences. Il suffit de citer un exemple. Un Ukrainien ne peut entrer dans l’enseignement supérieur russe qu’en payant intégralement ses études, alors qu’en Pologne et dans de nombreux autres Etats de l’UE il pourra recevoir une bourse. Puisque nous aimons tellement répéter que le peuple ukrainien et notre frère, pourquoi cette fraternité se limite-t-elle au partage des frais de transit de notre gaz ?

n  Le résultat c’est que faute de soft power, on a recours à la violence.

n  Et de plus sans la moindre justification. En 2013, quand se posait la question de savoir si l’Ukraine allait signer son accord d’association avec l’UE, celle-ci avait de fait déjà renoncé à L’Ukraine. Elle avait bien d’autres chats à fouetter, avec la Grèce et d’autres Etats qui ne respectaient pas la discipline budgétaire. Il existait un partage tacite des sphères d’influence. Ce n’était pas officiel ni public, mais on considérait comme définitif l’appartenance de l’Ukraine à la sphère d’influence russe. La révolution ukrainienne fut une aussi mauvaise surprise pour les dirigeants européens que pour la direction russe. Surtout quand le sang a commencé à y couler et qu’il a fallu s’en mêler. Ce que les hommes politiques de l’Occident craignaient comme le feu. C’est pourquoi l’idée très populaire dans certains milieux d’une influence décisive de l’Occident est très éloignée de la réalité.

n  Et l’agitation des années 2011-2012, toutes ces manifestations contre les élections truquées, tous ces sittings, ces défilés sur les boulevards, les parcs occupés, ce n’était pas organisé par le Département d’Etat ?

n  C’était une révolte morale dans sa forme la plus pure. Il n’y avait pas à cette époque en Russie de raisons socioéconomiques de se révolter. Le pays avait retrouvé une dynamique de croissance après la crise de 2008-2009. Les revenus et le niveau de vie augmentaient. Dans mon livre j’écris que le noyau de ceux qui se sont rendus à la première manifestation du 5 décembre, juste après les élections à la Douma, étaient justement les observateurs volontaires qui s’étaient sentis insultés par la manière grossière avec laquelle le pouvoir avait craché sur leurs efforts pour mener des élections honnêtes. Le pouvoir a alors littéralement craché au visage de la société entière. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’elle se soit soulevée. C’était une contestation morale, qui aurait pu se transformer en une véritable révolution politique.

n  Pourquoi cette transformation n’a-t-elle pas eu lieu ?

n  En l’occurrence c’est la faiblesse de l’opposition qui a joué le plus grand rôle. Elle n’était finalement pas plus préparée à ce soulèvement massif que le pouvoir.

n  Mais comment aurait-elle pu se montrer davantage préparée ?

n  Il faut avoir réfléchi à l’avance à ce qu’on fera si soudainement le peuple descend dans la rue.

n  Justement elle exigeait d’annuler les élections, de les déclarer non valides, d’en organiser de nouvelles.

n  Oui, mais aucune action réfléchie et conséquente pour réaliser cette exigence n’a suivi, alors que le pouvoir était prêt à accorder de nouvelles élections parlementaires après les présidentielles.

n  Vous le savez ou vous le supposez ?

n  On en parlait. J’écris dans mon livre que la veille du 10 décembre 2011 le pouvoir était pour de bon effrayé par la montée de l’opposition et n’excluait même pas l’assaut du Kremlin. Cependant la conduite des leaders de l’opposition a montré qu’ils craignaient une agitation sociale incontrôlée au moins autant que le Kremlin lui-même.

Quand le pouvoir a vu que pour nouvel an tous les leaders d’opposition étaient partis en vacances à l’étranger, il a compris qu’ils n’étaient pas prêts à se battre pour de bon. Il fallait exiger et obtenir des réformes législatives précises, des promesses publiques de la part du chef du gouvernement et ne pas se contenter de scander : « Ici, le pouvoir c’est nous et nous reviendrons ». J’aime beaucoup la phrase de Mao Tse Toung : « La table ne change pas de place tant qu’on ne la pousse pas ». Pas un seul régime au monde ne s’est encore écroulé sous le seul poids de ses erreurs et de ses crimes. Le pouvoir ne change et n’accepte le compromis que s’il est poussé et contraint.

n  On peut donc dire que le pouvoir russe a eu de la chance avec son opposition ?

n  Le pouvoir a eu de la chance avec l’opposition et avec lui-même. Il a vite repris ses esprits et a commencé a resserré progressivement les écrous, ce qui demande beaucoup de doigté.

n  On n’a commencé à serrer les écrous qu’en mai, six mois plus tard.

n  Tout à fait juste. Le pouvoir a disposé de six mois pour prendre la mesure de la situation et comprendre que la dynamique protestataire s’essoufflait. Si vous commencez à serrer les écrous trop brutalement il y a un risque de provoquer une reprise de la vague protestataire, comme cela s’est passé en Ukraine en 2014 après la tentative de nettoyer la place Maïdan. En Russie tout a été fait dans les règles de l’art.

n  Il y a cinq ans la classe moyenne est descendue dans la rue. Elle est descendue, comme vous le dite, avec des revendications morales et non économiques. Ces derniers temps la situation économique s’est détériorée de manière catastrophique. N’y a-t-il pas un risque que demain descende dans la rue un tout autre type d’individus.

n  Dans les capitales [Moscou et Saint-Pétersbourg] le noyau de la protestation sera toujours quoiqu’il arrive la classe moyenne. Parce qu’elle est la plus active politiquement et du point de vue civique. Et aujourd’hui beaucoup plus aigrie qu’il y a cinq ans.

n  Parce qu’elle s’est appauvrie ?

n  Pas seulement. La répression politique et culturelle irrite beaucoup les gens, avec ces incessantes limitations et persécutions, qui ne vous concernent peut-être pas personnellement, mais finissent par toucher vos amis et vos connaissances. La chute des revenus joue aussi un rôle important. En période de crise le besoin de justice devient plus aigu. Les gens voient qu’ils n’arrivent plus à rembourser leur crédit pour leur voiture ou leur I phone et que d’autres ne modifient en rien leur train de vie, continuent de s’acheter des yachts et jouissent d’un luxe insolent et tapageur. Ce qui est acceptable en période de croissance économique devient absolument inacceptable en période de grave crise. L’injustice commence à irriter les gens bien plus fortement qu’auparavant, dans les années de vache grasse.

n  Le besoin de justice ne deviendrait plus fort que dans classe moyenne ?

n  Il devient plus fort chez tout le monde. La question est de savoir quelle forme il prend chez qui. Les classes défavorisées peuvent l’exprimer par des conduites déviantes comme l’alcoolisme ou la petite délinquance. La classe moyenne pense avec d’autres catégories, plus politiques et plus civiques. Et cette classe moyenne en Russie est assez nombreuse pour servir de sol nutritif au changement. Tous les spécialistes contemporains de la révolution remarquent qu’elles ont lieu généralement là où la classe moyenne est en voie de formation et où le niveau de développement économique n’est pas trop bas. Il y a peu de chance pour qu’une révolution ait prochainement lieu en Somalie ou en Ethiopie, ce sont d’autres formes de protestations qui y prévalent.

n  En Russie le mot « révolution » est associé avec quelque chose de terrible et sanglant, c’est le fruit de notre expérience historique. C’est pourquoi le mot lui-même fait peur à beaucoup.

n  Il y a cinq ans la Russie était tout près de ce qu’on appelle une révolution de velours dans laquelle le pouvoir aurait vraisemblablement réussi à conserver une partie de ses positions. Cela ne lui aurait pas coûté grand-chose de refaire des élections que l’opposition, pour être sincère, avait bien peu de chances de gagner. Elle aurait pu former un groupe parlementaire mais n’aurait jamais obtenu la majorité. Mais le pouvoir n’a pas choisi cette voie, on sait combien il craint le compromis. En conséquence il se retrouve dans cette situation conflictuelle aggravée qu’il a lui-même provoquée. En cas de révolution les événements suivront désormais un scénario plus brutal.

n  Vous voulez dire sanglant ?

n  Au regard de l’expérience internationale, un scénario brutal n’est pas nécessairement sanglant. Et en Russie justement je suis certain qu’il ne sera pas sanglant. Parce qu’il n’y a plus de forces en Russie ayant intérêt à défendre ce pouvoir. Ça semble paradoxal, mais c’est comme ça. Notre pouvoir veut ressembler à une falaise de granit, il essaie de faire peur à tout le monde avec sa brutalité démonstrative. Mais en vérité c’est une falaise de craie, toute rongée et fissurée, qui s’écroulera à la première secousse.

n  J’ai des doutes… Il y a dans ce pays tellement de policiers, de militaires, de fonctionnaires.

n  Ça ne veut rien dire. Ce qui compte, ce n’est pas le nombre, mais la motivation, les buts, les idées. Au nom de quoi vont se battre ces fameux militaires et policiers ? Pour défendre le pouvoir d’un tout petit cercle, pour leurs yachts, leurs palais et leurs avions privés ?

n  Au moins pour ne pas perdre leur mangeoire.

n  Les fonctionnaires, au moins ceux des échelons intermédiaires, savent très bien que n’importe quel pouvoir aura toujours besoin de technocrates. Rien ne les menace vraiment. D’autant plus que beaucoup d’entre eux portent un regard négatif sur le pouvoir parce que selon eux il ne s’occupe pas du développement du pays, mais seulement de ses petites guerres internes autour du partage du budget et de plans de communication qui leur restent obscurs.

Pour ce qui concerne les policiers et les militaires, quand le peuple se soulèvera, en l’absence de forte motivation idéologique, ils préféreront sauver leur peau que la risquer pour leur supérieur. D’autant plus que nous vivons désormais dans un monde où tout est offert au regard et que le monde entier pourra suivre en direct ce qui se passe, comme à Kiev. Et n’importe quel général qui recevra l’ordre de mater violemment la révolte exigera de ses supérieurs un ordre écrit. Les supérieurs ne le donneront jamais. Et que fera le général s’il obéit quand même aux ordres ? De Kiev on peut fuir à Rostov, à Voronej ou à Moscou. Mais de Moscou, où peut-on fuir ? A Pyongyang ?

C’est pourquoi les risques pour les policiers et les militaires sont beaucoup trop grands. Et surtout au nom de quoi les courir ? L’Union Soviétique disposait d’un appareil de répression beaucoup plus puissant. Et le Parti Communiste, quel qu’il fût, était soudé par des convictions et des intérêts partagés. Et qu’est-ce que tout cela a donné en août 1991 ? Vous l’avez vu aussi bien que moi. Rozanov disait que la Russie tsariste s’était évaporée en trois jour, le pouvoir soviétique s’est évaporé exactement de la même manière, en trois jours.

n  Mais alors pourquoi indéfiniment répéter les mêmes erreurs et laisser pourrir les choses jusqu’à la confrontation ? On laisserait l’opposition obtenir quelques sièges au parlement, la situation serait moins tendue.

n  Pour commencer le pouvoir pense qu’il est déjà trop tard. Par ailleurs on peut voir ici un désir infantile, un désir adolescent de refuser tout compromis, parce que pour ces gens-là, ceux qui prennent les décisions, tout compromis est un aveu de faiblesse. C’est le profil psychologique de ceux qui sont au pouvoir qui pose problème. C’est même peut-être la clé qui permet de comprendre la dynamique de la situation. Dans la majorité des cas ce ne sont pas les efforts de l’opposition ou de forces extérieures qui conduisent à la révolution, mais les maladresses du pouvoir lui-même, incapable d’aller à la rencontre de la société et de résoudre à temps les contradictions.

Les contemporains des réformes de Nicolas II avaient dit : « Trop peu, trop tard ». C’est là que réside le malheur éternel de la Russie.

Mais je le répète encore une fois, je ne crois pas du tout qu’une révolution sanglante aura prochainement lieu en Russie, et certainement pas avec des conséquences apocalyptiques du genre dislocation territoriale du pays. Rien de cela ne risque de se passer.

Le pouvoir est aujourd’hui en train de perdre au niveau stratégique. Sa stratégie principale est d’écraser toujours plus l’opposition en profitant de sa faiblesse et d’attendre que les problèmes sociaux et économique se résolvent d’eux-mêmes. Il y a aujourd’hui au pouvoir un grand nombre de théoriciens de la politique qui sont certains qu’ils pourront comme ça tenir jusque dans les années 2030-35.

n  Cette stratégie vous semble erronée ?

n  J’ai tendance à penser que la situation politique en Russie va changer radicalement dans les deux ans à venir. Je crois même que ces changements vont commencer précisément en 2017. Cela n’a rien à voir avec la magie des chiffres, avec le centième anniversaire de la Révolution d’Octobre. Ce n’est qu’une coïncidence et ce pronostic repose sur des fondements plus solides.

n  Lesquels ? Si l’opposition est tellement faible et qu’on ne voit surgir ni nouveaux visages ni nouvelles idées, ainsi que nous l’ont montré les dernières élections parlementaires, pourquoi la situation devrait-elle changer en 2017-2018 ? Au contraire, si on s’en tient aux récentes prévisions du Ministère de l’Economie qui nous promet une stagnation de 20 ans, le pouvoir a bien l’intention de se maintenir au moins jusqu’en 2035.

n  Si nous prenons en considération que tout aujourd’hui est entre les mains du pouvoir, il ne faut pas oublier qu’un pouvoir sans concurrence doit nécessairement commencer à commettre faute sur faute. Par ailleurs la situation actuelle exerce une pression de plus en plus forte :  les ressources du pays arrivent à épuisement, le mécontentement grandit. C’est une chose de supporter un an ou deux. C’en est une autre quand on vous fait comprendre, et que vous sentez vous-mêmes, qu’il va falloir se serrer la ceinture toute la vie (20 ans de stagnation, et après, quoi ?) : votre représentation du monde se met à changer.

Et vous comprenez d’un coup que vous n’avez plus rien à perdre. Que vous avez déjà tout perdu. Et que quoiqu’on y risque, le changement est peut-être préférable.

Les sociologues qui font des études qualitatives disent que nous nous trouvons à la veille d’un bouleversement radical de la conscience collective, profond et de très grande ampleur. Nous avons connu une situation semblable au tournant des années 80-90 du siècle dernier, avant l’effondrement de l’URSS. Et cela parce que les révolutions commencent dans les têtes. Cela ne veut pas dire que les gens sont prêts à s’en prendre au pouvoir. Cela veut simplement dire qu’il n’est plus prêt à le tenir pour un pouvoir digne de respect et digne qu’on s’y soumette. C’est ce qu’on appelle en d’autres termes la perte de légitimité.

n  Vos prédictions se réalisent souvent, et cela fait un peu peur, à cause de la coïncidence des dates, 2017…Personne ne veut d’un nouveau 1917, d’un nouveau Lénine, qui s’emparerait du pouvoir et conduirait notre pays vers un nouveau cauchemar.

n  Théoriquement, on ne peut pas l’exclure. Cependant il ne faut pas sous-estimer le bon sens et la retenue de notre société. Et même si elle est très en colère. Nous jouissons, nous les Russes, d’une expérience historique très négative. Nous avons très peur du changement. Il faut nous taper longtemps sur la tête pour que nous acceptions l’idée que les changements sont préférables à la stabilité du pouvoir. C’est le premier point. Le deuxième est que les excès se produisent généralement là où la part de la jeunesse dans la population est grande. Et la Russie ne fait plus du tout partie de ce genre de pays. Enfin si dans les années 90, quand la situation économique et sociale était bien pire que maintenant, aucune guerre civile ne s’est déclenchée et les fascistes n’ont pas pris le pouvoir, les chances d’une telle évolution des événements tendent vers zéro. Mais le pouvoir joue sur cette crainte. A l’intérieur du pays comme à l’extérieur. Je remarque souvent que les experts proches du pouvoir envoient toujours le même signal à leurs collègues occidentaux : vous savez, un homme bien pire et bien plus dangereux que Poutine peut arriver au pouvoir. Et je vois bien que la partie occidentale se met à y réfléchir pour de bon.

n  Le facteur clé de n’importe quelle révolution, c’est l’exigence de justice. Est-elle si grande que cela en Russie aujourd’hui ? La Crimée ne l’a-t-elle pas partiellement satisfaite, ou s’agit-il de choses complètement différentes ?

n  La Crimée a répondu au besoin d’affirmation nationale, de fierté nationale. Elle a satisfait ce besoin et du même coup a permis de compenser les effets de la première phase de la crise économique. J’ai dit dès le printemps 2014 que ça suffirait pour un an et demi, au mieux deux ans. Or son effet était déjà épuisé fin 2015. Remarquez que pour les dernières élections parlementaires la Crimée ne figurait plus nulle part à l’ordre du jour. Elle a quasiment disparu aujourd’hui des conservations, elle n’intéresse plus personne.

C’est la problématique sociale qui intéresse les gens aujourd’hui : les revenus qui baissent, le chômage, la ruine du système éducatif et de la santé publique. Oui, nous avons récupéré la Crimée, c’est bien, mais ça ne va pas plus loin. Le problème de la Crimée ne jouera pas un rôle clivant dans la politique à l’avenir. Si le mouvement de protestation devient massif, nous verrons côtes-à-côtes ceux qui disent « La Crimée est à nous » et ceux qui disent « La Crimée n’est pas à nous ». Cela ne fera aucune différence pour eux. Parce que dans les crises de grande ampleur les positions politiques se simplifient au maximum : on est « pour » ou on est « contre » le pouvoir en place.

n  Mais que devient alors cette fameuse majorité de 86% qui se serait unie autour du pouvoir à l’occasion de l’affaire de Crimée.

n  Ceux qui sont favorables au pouvoir restent toujours à la maison. C’est ce que le pouvoir leur a appris : tout ce qu’on attend de vous, c’est de venir tous les 4 ou 5 ans voter pour nous. Par contre ceux qui sont contre savent très bien que leur destin, celui de leurs enfants et de leurs petits-enfants, dépend seulement de ce qu’ils feront. Ils ont des raisons d’agir. Certes, aujourd’hui ils ont peur. Et ils ne savent pas ce qu’ils doivent faire.

n  Dans votre livre vous écrivez que les révolutions n’arrivent pas tant que les élites sont unies. A vous entendre, le cercle le plus proche du pouvoir serait uni comme jamais.

n  La tension est très grande dans les élites. C’est lié d’abord au partage des ressources matérielles qui se raréfient. C’est une bataille acharnée, on dirait des chiens enragés. C’est pourquoi tous ceux qui le peuvent abandonnent le statut de résident fiscal en Russie. Par ailleurs la croyance en l’infaillibilité du Chef s’effrite. Et surtout il n’y a plus de perspective, de visibilité. L’élite ne comprend pas comment elle peut sortir de cette situation.

C’est pourquoi toute la stratégie du pouvoir se réduit à attendre. Mais attendre quoi ?

Peut-être que les cours du pétrole vont augmenter. Ou que les Etats-Unis vont élire un nouveau président, peu importe lequel, ça ouvre des possibilités. Ou un groupe de pays révisionnistes va se constituer au sein de L’Union Européenne et va demander la levée des sanctions. En gros, ils attendent un miracle. Mais il n’y a déjà plus d’unité à l’intérieur de l’élite. Et c’est pourquoi que dès que la pression va commencer à s’exercer par le bas, ils vont commencer à se demander comment sauver leur peau et comment se débrouiller dans l’après Poutine. Pour l’instant ils n’en parlent pas, ils n’osent même pas y penser. Ou seulement quand ils sont tout seuls, en continuant à jeter des regards apeurés autour d’eux.

n  Vous dites souvent que le mieux pour le pays serait qu’arrivent au pouvoir des technocrates et non des politiques. Mais où les prendre si depuis des années la sélection des cadres se fait exclusivement sur le critère de la loyauté et jamais sur celui des compétences professionnelles ?

n  C’est vrai pour la couche supérieure. Mais plus bas, au niveau des vices ministres, des directeurs de cabinets, il y a beaucoup d’individus avec des vraies compétences professionnelles et un vrai souci de l’intérêt national. Bien qu’en Russie ils ne soient traditionnellement pas nombreux, ils existent. La stratégie de développement du pays, au moins dans les domaines économiques et technologiques, doit être confiées à des professionnels. Et cela arrivera nécessairement. Quant aux contours de la stratégie politique et diplomatique de la Russie, ils sont clairs : la Russie a besoin de 15 ou 20 ans de tranquillité. Aucune agitation frénétique dans la politique extérieure. Aucun projet idéologique grandiose à l’intérieur. Nous n’en avons tout simplement pas les moyens.

n  Nous venons de connaître 15 ans de stabilité. Et alors ?

n  Ces 15 ans ont été gaspillés en vain, il faut le reconnaître. C’est une tragédie. Et c’est une cause supplémentaire du mécontentement et de la colère du peuple qui comprend brutalement que la prospérité est derrière lui. Nous vivions, nous travaillions, et notre qualité de vie augmentait. Nous savions que ce n’était pas vrai pour tout le monde, mais pour nous ça allait de mieux en mieux. Et d’un seul coup nous prenons conscience que la croissance est derrière nous. Et que devant nous il n’y a rien de bon. Nous nous sentons alors floués. Et pas seulement pour nous, mais pour nos enfants et nos petits- enfants. Cela fait naître beaucoup de colère. C’est exactement ce sentiment d’injustice qui fait descendre les gens dans la rue.

n  Vous parlez comme si la révolution était inévitable.

n  Pas du tout. J’estime seulement qu’elle est beaucoup plus probable qu’il y a cinq ans. Il y a dix ans je vous aurais dit qu’elle est quasiment impossible. Aujourd’hui je vous réponds : pourquoi pas ? Surtout quand la seule alternative à la révolution, c’est 20 ans de stagnation et de pourrissement. Ou un changement radical de direction, ou 20 ans de pourrissement et de déclin, c’est le dilemme devant lequel se trouve la Russie et chacun d’entre nous.

n  Il y a une troisième voie que vous avez déjà évoquée, Poutine ne se présente pas aux prochaines présidentielles pour une raison ou pour une autre se choisit un successeur.

n  Oui, mais cela aussi peut avoir des conséquences révolutionnaires et conduire à un changement de cours radical. A elle seule l’atmosphère de violence morale et de pression psychologique est devenue tellement lourde qu’elle rend tout simplement inévitable un mouvement de détente. J’espère qu’il gardera un caractère plus ou moins rationnel. Parce que le pays a besoin de vivre normalement pour se libérer de l’enfer du conservatisme social et moral qui règne aujourd’hui. Nous avons besoin de valeurs morales normales, et c’est un problème plus important pour la Russie aujourd’hui que n’importe quelle réforme économique. Nous devons restaurer l’équilibre moral et psychologique de la société. Nous devons rendre à la société des repères sains. Chacun doit savoir qu’en travaillant honnêtement il recevra un revenu qui lui permettra de vivre dignement. Que les études et le travaillent garantissent l’ascension sociale. Il faut ramener la corruption à une mesure raisonnable, ne serait-ce qu’aux fameux deux pourcents de l’époque ou Kassianov était premier ministre. Restaurer la normalité. Seulement la normalité. Et la normalité exige aussi qu’on règle les comptes une fois pour toutes.

n  Vous faites références aux discussions sur la nécessité du châtiment et de la purification des cadres ?

n  Il ne s’agit pas tant de punir ou purifier que de restaurer les institutions et leur autorité morale. Si un juge jour après jour rend des verdicts injustes et partiaux, il y a peu de chances qu’il conserve son poste dans un pays normal. Toute les variantes sont possibles jusqu’au renouvellement total du corps des juges. Certains points exigeront des décisions radicales et rapides. D’autres pourront prendre plus de temps. Mais en 15 ou 20 ans il est possible de rendre ce pays méconnaissable. Et sa place dans le monde aussi. Et sans mesures exceptionnelles. Il suffit de rétablir la normalité, et tout se remettra progressivement à fonctionner. Je crois qu’on peut faire de ces idées les principes d’une transformation révolutionnaire. Parce que les russes sont désormais assez sages pour ne pas une fois de plus tout exproprier pour tout partager à nouveau.

 

 

Propos recueillis par Viktoria Volochina

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