La Russie, le gaz et les dettes régionales

Sur le rapport du centre et des régions en Russie : le retour de la féodalité en Europe?

Le 18 janvier 2019 un tribunal de Grozny a fait droit à une requête du Procureur Général de Tchétchénie contre le groupe Gazprom concernant l’annulation de la dette de 9 milliards de roubles, 125 millions d’euros, accumulée par les particuliers et les entreprises tchéchènes pendant des années à l’égard du géant gazier. 

Celui-ci a aussitôt fait appel et compte sur l’arbitrage de l’Etat fédéral. Qui devrait lui être favorable, puisque des députés des assemblées régionales de Tchouvachie, de Krasnoïarsk, de Smolensk et même de Kaliningrad demandent qu’on annule aussi les dettes de leurs concitoyens, qui ne sont pas moins pauvres ni moins dignes de la sollicitude de Moscou que les Tchétchènes. Il est impossible qu’une telle revendication fasse tache d’huile, et encore moins qu’elle se transforme en contestation sociale ou en manifestation publique de la misère croissante des régions périphériques. 

Mais quelle que soit l’issue de l’affaire, elle témoigne des rapports compliqués de Moscou avec la Tchétchénie en particulier, et du fonctionnement féodal de la Fédération de Russie en général. 

Le siphonage du budget fédéral est la seule source de revenus pour la petite république du Nord-Caucase. Il y a des raisons historiques et culturelles. Ces fiers montagnards ont conservé une vision du monde aristocratique assez proche de celle des grecs anciens : un homme libre consacre sa vie au soin de son honneur et au salut de son âme, et pour ça il y a la guerre, ou plutôt la razzia des territoires voisins, et la Mosquée ou les confréries religieuses plus ou moins secrètes. Mais il ne travaille jamais. pour ça il y a les animaux, les femmes et les esclaves. Ou aujourd'hui les habitants des autres régions de Russie. La raison en est simple : l’économie de razzia, c’est de plus en plus compliqué depuis l’intégration forcée de la Tchéchénie à l’Empire Russe au 19ème siècle, et plus encore sous le socialisme. On y a repris un peu goût entre les deux guerres de Tchétchénie, à la fin du 20ème siècle (trafics de toutes sortes, y compris d’esclaves, prisonniers russes ou personnes enlevées dans les républiques voisines, ponctions permanentes sur les oléoducs qui traversent la République...). Poutine a trouvé un autre compromis à la fin de la seconde guerre de Tchétchénie : mettre au pouvoir localement le chef d’un clan rebelle passé du côté des fédéraux et tout lui permettre en échange d’une loyauté sans faille. Et pourvu qu’il fasse régner l’ordre sur son territoire, par tous les moyens qu’il jugera bons. Mais ce vassal a lui-même ses vassaux, qui ne se contentent pas de peu. Et toute une population à nourrir Une population qui ne produit elle-même aucune richesse, soit qu’elle partage les vieilles valeurs remises au goût du jour, soit d’abord parce que le peu d’industrie et d’agriculture développé sous l’Union Soviétique a disparu dans la guerre. Et c’est ainsi que le budget Tchétchène est à 98% d’origine fédérale, record absolu de la fédération. Que la capitale reconstruite rivalise avec Dubaï. Que le despote local, barbu comme il se doit, a installé une république islamiste qui contrevient en toute impunité à la moitié des lois de la Fédération. Que la culture y a été réduite au seul entraînement au sport de combat le plus laid et le plus violent qui existe, le Mixed Martial Arts, passion du président. Que ses hommes de main terrorisent et assassinent journalistes et opposants jusque dans les rues de Moscou. Au point qu’on se demande parfois qui est vassal et qui est suzerain dans cette affaire. 

C’était peut-être un bon moyen à court terme de mettre fin à la guerre, mais à long terme il s’avère très dangereux. Le puits dans lequel disparaissent les subventions fédérales est sans fond, cette manière de liquider brutalement et unilatéralement les dettes en témoigne : la Tchétchénie exige toujours plus, alors même que le pouvoir d’achat des Russes baisse depuis 5 ans, et que l’indice de confiance du président, qui s’était maintenu à 86 % depuis 2014 vient de passer en dessous de 40 %. Le compromis est de plus en plus impopulaire et craque de partout. Il ne tient encore que par le lien personnel établi entre les deux leaders. Mais que se passera-t-il après Poutine ? 

Il y a aussi un gros risque de conflit entre vassaux. Ici par exemple entre Kadyrov et son fief tchétchène, et Alexeï Miller, le patron de Gazprom, et son fief gazier. Les deux doivent tout à Poutine et ne seraient rien sans lui, les deux entretiennent avec lui des liens personnels. Mais les deux ont aussi des intérêts particuliers divergents et ne conserveront leur allégeance que tant qu’ils seront garantis.

Il y a en effet deux sortes de fiefs dans la Russie moderne. 

Des fiefs horizontaux, les régions, livrées à des gouverneurs, qui de manière moins ubuesque qu’en Tchétchénie, peuvent y faire tout ce qu’ils veulent, en particulier s’enrichir, en échange d’une loyauté totale et de maintenir le calme dans la région qui leur est confiée. Mais l’équation est difficile : comment voler le plus possible sans pousser la population au désespoir et à la révolte ? Le problème déjà des fermiers-généraux en France sous l’ancien régime et une des causes de sa disparition. 

Mais aussi des fiefs verticaux, quand tout un secteur d’activité est affermé à un proche. Le gaz à Miller. Le pétrole à Setchine, celui qui a commencé par porter les valises de Poutine pendant ses voyages. Les armées privées qui opèrent en Syrie, en Lybie, au Soudan, en République Centrafricaine et maintenant au Venezuela (à vérifier, information discutable et discutée) à Prigozhine, l’ancien cuistot. La sécurité intérieure, les 400000 hommes de la Garde Nationale, confiée au général d’opérette Zolotov, ancien garde du corps. L’espace, à l’incapable antisémite Rogozine, qui promet la conquête de la Lune et de Mars pour 2025, mais dont les fusées explosent au départ avec une constance déprimante. Les nanotechnologies à Tchoubaïs, directeur de Rusnano, qui engloutit des milliards de roubles sans rien produire d’autre que des promesses jamais tenues. 

Toujours pas de smartphone russe, toujours pas d’ordinateur russe. Le matériel médical et les médicaments doivent toujours être importés. 

Ce système féodal est complètement inefficace et ne semble même plus garantir la stabilité politique qui était son dernier argument. Mais il risque encore de durer parce qu’il a rendu presque impossible toute alternative politique. Que pourrait faire le successeur de Poutine d’un système pareil ? Reprendre le Venezuela après Maduro doit être moins compliqué. 

Les plus pessimistes diront que c’est peut-être au contraire l’avenir du monde. Après avoir été le laboratoire d’un socialisme dénaturé, la Russie pourrait être le laboratoire du néo-féodalisme. Ce que montre assez bien l’écrivain russe visionnaire Vladimir Sorokine dans Journée d’un Opritchnik et Telluria. 

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