Une nouvelle religion

Le 9 mai 2020, plus discrètement que prévu en raison du coronavirus, sera inauguré près de Moscou un gigantesque « temple des forces armées ». On a du mal à croire qu’on se trouve au début du 21ème siècle et presque en Europe.

L’objet est immense, ce sera le troisième lieu de culte orthodoxe au monde par sa hauteur, après l’Eglise du Christ-sauveur à Moscou et la Cathédrale Saint-Isaac à Saint-Petersbourg. Ses dimensions sont toutes symboliques, par exemple sa hauteur, 75 mètres, pour commémorer le 75ème anniversaire de la victoire, ou le diamètre de sa plus grande coupole, 19,45 mètres, ou celui des plus petites, 14,18 mètres, pour 1418 jours de combats pour l’armée russe pendant la Seconde Guerre Mondiale. La couleur de l’objet est encore plus étonnante : à l’extérieur l’église est entièrement peinte en vert kaki, comme un tank. Et ses coupoles dorées s’élèvent vers le ciel comme ces ogives nucléaires qui menacent jour et nuit les innombrables ennemis de la Sainte Russie.

En voyant ce lugubre édifice on a du mal à croire qu’il s’agit de la maison du doux prophète de Galilée, il ressemble plutôt à un Valhalla un peu kitsch, un temple d’Odin post-moderne, un lieu de célébration pour les adorateurs de Mars et Thanatos.

Il sera le centre du parc « Patriot » qui sert déjà de champ de foire pour exposer les innombrables réalisations du complexe militaro-industriel russe au reste du monde, de terrain d’entraînement  à tous les clubs para-militaires du pays et de lieu d’excursion pour les classes de toutes les écoles de Russie. S’y déroulent aussi les surréalistes biathlons de chars auxquels participent tous les pays satellites de la Russie qui achètent ses tanks et qui laissent toujours poliment gagner le pays organisateur.

Comme l’étoile rouge est restée l’emblème de l’armée russe même après la disparition de l’URSS elle alterne avec la croix dans tous les motifs décoratifs à l’intérieur du bâtiment dans une synthèse audacieuse de communisme athée et de christianisme militariste. 

Cet éclectisme oecuménique se retrouve dans les mosaïques qui recouvrent les murs intérieurs de l’église du sol au plafond. Les plus grandes représentent d’un côté la parade de la victoire sur la Place Rouge en 1945 et de l’autre l’annexion de la Crimée en 2014.

Sur la première au premier plan les généraux les plus célèbres de la Seconde Guerre Mondiale et au second une bannière représentant Staline, c’est-à-dire une belle brochettes d’athées convaincus, de dynamiteurs d’églises et de persécuteurs de popes et de croyants.

Sur la seconde, entre le peuple en liesse et les « jeunes gens polis », ces commandos qui ont occupé la presqu’île juste avant qu’elle ne déclare son indépendance, on peut reconnaître Vladimir Poutine, Valentina Matvienko, la présidente du Conseil de la Fédération, Sergueï Choïgu, le ministre de la Défense Nationale et Nikolaï Patrouchev, à la tête des services secrets. Ces gens se disent certes aujourd’hui croyants mais tout le monde sait qu’ils ont commencé leurs carrières politiques comme communistes athées. Dans les années 1990 ils étaient tous ultra-libéraux et ne vénéraient que l’argent facile. Ils se sont converti à une forme très étrange de christianisme au début du millénaire, un christianisme qui s’arrange très bien du mensonge, du vol, de la torture et du crime.

Les voilà quasiment canonisés sur une icône clinquante, comme une nouvelle Sainte-Famille plutôt terrifiante.

Cela dit le visage des criminels sur les icônes est une tradition récente mais bien installée : depuis les années 90 il n’est pas un bandit local qui ne rachète le salut de son âme en finançant la restauration de l’église de son village natal ou la construction d’une chapelle à côté d’une source dont l’eau acquerra aussitôt des vertus curatives. Pour le remercier on donne généralement sa bouille stylisée à Saint-Georges terrassant le dragon, celle de sa femme ou sa fille à la Vierge Marie et celle de sa maîtresse préférée à Marie-Madeleine.

On s’étonne qu’une Eglise qui se réclame du Christ accepte ce genre de clowneries qui pourrait la décrédibiliser totalement aux yeux de ses propres croyants. En fait les voix sont très peu nombreuses au sein de l’Eglise Orthodoxe pour s’élever contre ce qui ressemble pourtant bien à une terrible profanation d’un lieu de culte.

Pour le comprendre il faut en revenir comme toujours à l’histoire. Depuis la christianisation de la Russie l’église orthodoxe russe a été instrumentalisée politiquement. Pendant des siècles tous les courants plus spirituels qui voulaient plus d’indépendance à l’égard de l’Etat et plus de fidélité à l’égard du message évangélique ont été réputés hérétiques, persécutés et contraints à l’exil, comme les Vieux-Croyants ou les Molokanes. La littérature et la peinture russes sont pleines de popes gras, ivrognes, paillards, hypocrites, doux avec les puissants, impitoyables avec les humbles. Les persécutions des années 20 et 30 ont été l’occasion de la rédemption de l’église russe et de la renaissance de la théologie orthodoxe, libérées de tous les flagorneurs, de tous les opportunistes et exempte désormais des compromis avec le siècle. Mais dès 1941, pour galvaniser un sentiment patriotique fragilisé par les persécutions et la collectivisation, Staline ressort des camps les popes encore vivants et recrée une Eglise Orthodoxe de poche dont le clergé est essentiellement composé d’agents du NKVD. Elle vivote, tolérée tant qu’elle ne s’adresse qu’aux vielles paysannes, jusqu’à la fin de l’URSS. Dans les années 90 Eltsine est favorable à la renaissance du sentiment religieux mais l’Etat ruiné n’a pas un kopeck à dépenser pour reconstruire églises et monastères. Il accorde donc à l’Eglise russe des privilèges fiscaux et douaniers, des monopoles dans le commerce de l’alcool et des cigarettes. Les agents du KGB en soutanes se livrent alors aux trafics les plus glauques et prennent l’habitude de l’argent facile, des gros 4X4 aux vitres teintées et des montres de luxe. Il y a bien sûr en même temps, à la base, renaissance d’un véritable sentiment religieux, des croyants sincères et profonds, d’innombrables oeuvres charitables, une infinité de monuments historiques très bien restaurés. Mais ce n’est pas cela qui va constituer la couche dirigeante du clergé, ni en inspirer la doctrine officielle. Peu à peu, et plus rapidement encore avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, l’Eglise Orthodoxe Russe sombre dans l’obscurantisme, la superstition la plus crasse, le sacrifice de l’esprit de la loi à une religiosité maniaque et au respect aveugle de sa lettre, à la commercialisation de toutes les fêtes et de tous les sacrements. L’inculture religieuse de la majorité de la population après l’interminable parenthèse communiste explique en grande partie cette catastrophe spirituelle. Après l’annexion de la Crimée, l’Eglise Orthodoxe Russe perd une bonne part de ses croyants ukrainiens, qui se tournent vers une église autocéphale, et se brouille à l’occasion avec Constantinople. L’isolement diplomatique de l’Eglise Russe redouble son isolement intellectuel. Elle s’enferme dans ses délires impériaux, dans son folklore monarchique, dans le culte des tsars, dans la servilité à l’égard du pouvoir poutinien qui de son côté oublie complètement que la Russie est un Etat laïc. Plus pour longtemps d’ailleurs puisque la dernière révision constitutionnelle place désormais Dieu au fondement de l’Etat russe. Les cours de religion sont devenus obligatoires à l’école et on y enseigne plus le militarisme, l’homophobie, le créationnisme et la haine de l’Occident décadent que l’amour du prochain.

Comme toutes les entreprises pharaoniques du régime l’objet a dû coûter très cher, mais comme il dépend du budget du Ministère de la Défense, il est plus facile de le garder secret. On parle de sommes astronomiques. Toutes les grandes entreprises du secteur militaro-industriel possédées par des proches de Poutine ont mis la main à la poche et sont pour l’éternité  inscrites dans la liste des donateurs. Les militaires de tout le pays ont plus ou moins spontanément participé à une souscription géante. Enfin la riche municipalité de Moscou a été sollicitée. Il faut savoir qu’en Russie ce genre de chantier constitue un puits sans fond en raison de la corruption, les budgets sont dépecés à coup de devis gonflés et d’appels d’offre truqués. Pour les jeux olympiques de Sotchi, pour les stades de la coupe du monde de 2018 et pour la construction du nouveau cosmodrome Vostok on estime les surcoûts liés à la corruption à plus de 50%. Pour une construction opérée par un organisme aussi véreux et opaque que le Ministère de la Défense russe on peut penser que les dépassements de budget sont bien plus grandioses encore. Au moment où le pouvoir lésine sur le soutien qu’il faudrait apporter à la population et aux petites et moyennes entreprises durement impactées par les mesures de confinement liées au coronavirus.

L’opposition démocratique espère encore que ce temple où se célèbre le mariage du sabre et du goupillon sera en fait le tombeau du poutinisme, voire le mausolée du tyran. C’est vrai que par l’esprit il ressemble beaucoup à celui de Franco et qu’on ne peut que souhaiter à la Russie une sortie de la dictature à l’espagnole. Certains se posent déjà même la question de savoir ce qu’il faudra faire de ce cauchemar esthético-politique après la chute du régime : le raser ou le transformer en musée des horreurs de l'ère Poutine pour mettre les générations futures en garde contre les dangers de l’obscurantisme et du militarisme ?

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