Que cherchent la Russie et la Turquie en Libye ?

Je ne résiste pas au plaisir de traduire un article à la fois savoureux et très inquiétant de la politologue russe Ioulia Latynina dans le journal Novaïa Gazeta du 25 mai 2020

La semaine dernière on a conduit en triomphe par les rues de la capitale libyenne un véhicule blindé antiaérien « Pantsir » de fabrication russe.

Ce beau trophée a été saisi par les troupes gouvernementales (en réalité turques) après l’assaut de la base d’Al Batia. Les Turcs racontent qu’en tout ils ont liquidés trois « Pantsir », mais croire les Turcs, c’est comme croire Maria Zakharova (la porte-parole du Ministère des Affaires Etrangères russe).

Mais peut-être ne saviez-vous pas que les Russes combattent en Libye ?

Alors je vous résume les épisodes précédents.

Il était une fois un éternel raté qui s’appelait Khalifa Haftar et qui portait le titre de maréchal. Dès 1969 il participe au coup d’Etat militaire conduit par Kadhafi et rêve déjà de diriger un jour la Libye. Malheureusement ce n’est pas lui qui en devint le dirigeant suprême, mais Kadhafi, et Haftar ne réussit que le tour de force de perdre une guerre contre le Tchad. Il faut le faire ! On peut perdre une guerre contre les Etats-Unis, contre la Chine, à la limite contre le Royaume-Uni, mais pas contre le Tchad ! Ce sont les Américains qui le tirèrent du Tchad où il avait été fait prisonnier. Ils l’emportèrent à Langley où ils en firent un brave agent de la CIA. Conduit par son désir irrépressible de devenir le maître absolu de la Libye Haftar revint au pays au plus chaud de la révolution et réussit à devenir en peu de temps la marionnette des forces politiques les plus variées. Tous l’ont financé, des Etats-Unis à la France en passant par Israël. Le soutien de la France lui fut fort utile : en 2018 à 74 ans Haftar subit dit-on une attaque cérébrale et se retrouva dans le coma dans un hôpital français. Haftar se remit de sa maladie mais entre temps il avait perdu le soutien de tous les Etats raisonnables.

On ne devient pas dictateur à 74 ans, que diable ! A cet âge-là on se fait habituellement renverser.

Mais au Kremlin on aime les projets politiques incertains et les causes perdues dans lesquels on peut engager et perdre beaucoup d’argent, dans le genre pétrole vénézuélien ou éternel raté rêvant depuis 50 ans du poste de dictateur en Libye. Voilà pourquoi le Kremlin a misé sur Haftar. On lui a envoyé des tonnes de matériel militaire, des mercenaires du groupe Wagner et des conseillers militaires dont le nombre varie selon les experts entre 1200 et 2500 hommes. Haftar a annoncé en avril de l’année dernière qu’il s’apprêtait à prendre Tripoli, et bien sûr il n’a rien pris du tout.

Finalement Haftar a refusé de payer les mercenaires russes sous le prétexte que ce sont des incapables qui ne savent pas se battre. D’un côté il a raison, piller le Donbass ce n’est pas la même chose que combattre des islamistes. Mais de l’autre côté entendre ce genre de reproches de la part d’un type qui s’est laissé capturer par l’armée tchadienne, c’est un peu fort de café. En tout Haftar doit à L’armée Wagner environ 150 millions de dollars et il est vraisemblable que cet argent, comme celui des « Pantsir » sera au moins partiellement ajouté à la facture que la Russie va présenter aux Emirats Arabes Unis qui continuent à soutenir Haftar et ont officiellement reconnu avoir acquis des armes russes. Bien qu’Haftar n’ait pas réussi à prendre Tripoli, une partie importante du pays se trouve désormais entre ses mains grâce à l’aide de la Russie. Mais voilà que la guerre se termine en Syrie et que la Turquie commence à transférer en Libye aussi bien ses propres soldats que d’anciens combattants de l’Etat Islamique, qui jouent pour les Turcs le même rôle que l’armée Wagner pour la Russie. Mais pire encore la Turquie transfère ses fameux drones « Baygaktar », produits par le gendre d’Erdogan et qui se sont rendus célèbres en Syrie contre les « Pantsir » russes.

C’est justement la domination totale des drones turcs dans les airs qui a fait que Haftar a commencé à enchaîner défaite sur défaite. Les drones ont détruit les « Pantsir » et les dispositifs de guerre électronique mobiles « Krasukha » qu’on avait justement apportés en Libye pour lutter contre les drones. En l’espace de quelques jours Haftar a perdu la base d’Al-Batia, les camps militaires de Yarmouk, Al-Savarih et Hamza, et une partie considérable du territoire qu’il contrôlait.

Combien de Russes ont été tué au cours de ces opérations ? Comme d’habitude motus et bouche cousue. La technologie russe a perdu la guerre contre la technologie turque. Pas contre la technologie américaine. Pas contre la technologie israélienne. Contre la technologie turque. Avouez que c’est presque comme être fait prisonnier en République du Tchad.

Juste après cela, sans perdre de temps six « Mig » et deux « Sukhoï » ont volé au secours d’Haftar en provenance de Syrie. Des avions « non identifiés » ont attaqué un navire de guerre turc non loin des côtes libyennes. En réponses de nouveaux chasseurs turcs sont venus se poser sur la base de Misrata. Le 23 mai Erdogan s’est longuement entretenu au téléphone avec le Président Trump et l’odeur d’une confrontation militaire très réelle entre le nouveau tsar russe est le nouveau sultan ottoman s’est répandu dans l’air.

Vous demandez certainement ce que cherche le Kremlin en Libye. Au nom de quoi, précisément, combattons-nous ? Quand même pas pour le pétrole libyen ? Pas besoin d’être un expert en hydrocarbures pour comprendre que compte tenu de la situation militaire en Libye le pétrole libyen ne nous rapportera pas plus que le pétrole vénézuélien ou kurde.

Le véritable avantage géopolitique de la Libye, c’est sa frontière maritime. Chacun sait que c’est depuis le territoire de la Libye actuelle que Carthage menaçait Rome.

C’est précisément depuis la Libye qu’il est possible d’inonder l’Europe avec des centaines de milliers de réfugiés. Celui qui contrôle cette frontière peut à n’importe quel moment ouvrir le robinet et c’est pour cette capacité stratégique de faire leurs saletés dans le jardin du voisin que se battent la Russie et la Turquie.

Il est vrai qu’Erdogan se bat aussi pour restaurer la Sublime Porte. La lire turque se dévalue sans cesse, les cerveaux fuient le pays, c’est le moment ou jamais de restaurer l’empire.

Avec pour résultat que deux Etats fantômes, la Russie pseudo tsariste et la Porte pseudo sublime se font la guerre en Libye pour savoir qui des deux pourra menacer l’Europe avec des réfugiés.

Ainsi il ne faut pas appeler « monnaie hélicoptère » l’argent que le Kremlin refuse de dépenser pour venir au secours de sa population durement éprouvée par le coronavirus, mais plutôt « monnaie Pantsir ». Dans le sens où nous dépensons cet argent en « Pantsir », en « Krasucha » et en « Mig » pour la Libye. Mais comment pourrions nous encore autrement dépenser cet argent dans un pays qui n’a plus personne à qui parler depuis la mort de Gandhi (référence à une réplique de Poutine à des journalistes qui l’interrogeaient en marge du G8 de 2007 et auxquels ils se plaignait de ne plus trouver au monde d’homme politique moralement et intellectuellement à sa hauteur).

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