Zviaguintsev, sur l'amour et le dissensus

Le metteur en scène Andreï Zviaguintsev présente à Cannes son dernier film "Faute d'amour". Entretien avec Larissa Malioukova pour gazeta.ru

n      On parle déjà d’« Elena », « Léviathan » et « Faute d’amour » comme d’une trilogie. Bien que Zviaguintsev soit plutôt ce genre de réalisateur dont l’œuvre n’est qu’un seul et même film avec plusieurs chapitres.

n      C’est voir les choses de l’extérieur. Je n’ai jamais eu l’intention de filmer une trilogie, ou, à quoi bon, une tétralogie, en préparant mon public à chacun de mes prochains pas. Bien sûr il y a entre ces films des sortes de rapports intérieurs. Mais ils ne sont pas suffisants pour en déduire une telle stratégie créatrice.

n      A propos de ces liens : pourquoi retrouve-t-on une famille au centre de chacun de vos films, qui plus est une famille qui a subi un traumatisme ? On dirait que vous ne pouvez pas échapper à ce thème.

n      Je vous avoue que je ne possède pas la réponse. Je pourrais bien sûr me débarrasser de la question en vous disant que toute famille est un champ de bataille. Et c’est effectivement un lieu unique pour observer la personne humaine et ce qui se passe vraiment en elle. A la maison elle se met à nu, sa véritable nature sort de sa cachette. C’est là que les masques tombent et la laissent apparaître dans toutes ses dimensions, dans ses rapports harmonieux ou monstrueux avec celui qu’elle aime (ou n’aime pas), avec ses enfants, avec ses parents, avec ses proches. Moi-même je m’en étonne, quel que soit le film que je tourne, il s’agit toujours d’un drame familial. Je ne peux pas vous proposer d’explication rationnelle. Je me dis parfois qu’il faudrait que je m’attaque à un thème tout différent. Mais croyez-moi, il n’y a là aucun choix conscient et intellectuellement motivé. Ce thème par lui-même agit sur moi comme un aimant puissant.

n     Peut-être y a-t-il là quelque chose d’autobiographique ?

n  Je ne pense pas. Certes mon père est parti quand j’avais cinq ans mais je ne trouve pas en moi de souvenirs dramatiques liés à cette histoire. Peut-être est-il même préférable qu’il n’ait pas été à mes côtés. Après douze ans d’absence mon père est repassé un jour à la maison pour y « remettre de l’ordre ». J’avais déjà dix-huit ans. Quand il a appris que je m’étais inscrit dans une école de théâtre. Il a cogné du poing sur la table en criant à maman : « c’est quoi cette connerie ? Quel théâtre ? » Heureusement je n’ai pas assisté à cette scène. Pourquoi serais-je aller expliquer à ce type complètement étranger ce que je voulais faire de ma vie ? Décidément, je ne crois pas qu’il y ait lieu de chercher un traumatisme freudien. Ce qui me pousse, c’est plutôt l’expérience de l’observation de moi-même, de ceux qui m’entourent, de mes amis, de mes rencontres, de la vie elle-même. En fait il n’est pas facile de faire partager ses expériences subjectives.

n  Dans une certaine mesure, l’écran, c’est l’autoportrait du metteur en scène.

n  Plutôt un œil, un instrument de vision. Ce n’est un autoportrait que dans une certaine mesure, et pas la plus significative. On voit des amis, des gens qu’on connaît ou qu’on ne connaît pas. Ils ne peuvent pas porter leur masque serré au point que l’œil ne puisse se glisser dessous. Quelle que soit la solidité et la force de persuasion de cet avatar social, on perçoit à des indices presque insignifiants l’ombre de la personnalité réelle qui se cache dessous, et en la rapprochant de la sienne propre, on peut s’en former une image complète. Ou au moins supposer qu’on perçoit un portrait suffisamment fidèle.

n  Un des thèmes centraux de « Faute d’amour », c’est la perte d’humanité. Cela ne concerne pas que les personnages et leurs familles, mais la société dans son entier. L’absence de confiance, les soupçons, la rupture des liens jadis les plus solides. On peut aussi appeler tout cela « divorce », avec toutes ses conséquences négatives. Pourquoi était-il tellement important d’indiquer avec précision le moment auquel se passent les événements du film : de 2012 à 2015 ?

n  Il me semble que c’est justement à ce moment que nous avons définitivement perdu l’espoir d’un renouvellement, d’un changement dans notre environnement social, l’espoir de mener une vie véritablement humaine et d’accéder par là à l’estime de soi. La période où les petites lumières de cet espoir se sont éteintes les unes après les autres. L’action du film débute en octobre 2012. Et la loi scélérate « Dima Iakovlev » a été votée en décembre 2012 [cette loi interdit aux citoyens étrangers d’adopter des enfants russes abandonnés, souvent lourdement handicapés. Dima Iakovlev est le nom d’un enfant adopté aux Etats-Unis et mort de mauvais traitement. Il a servi de prétexte à cette loi qui en réalité est une réponse à des sanctions américaines contre les fonctionnaires russes impliqués dans la mort en prison de l’avocat Sergueï Magnitsky]. Mais il est clair qu’ils avaient commencé à serrer la vis juste après la manifestation sur la place Bolotnaïa [culmination du mouvement d’opposition qui avait suivi la réélection entachée d’irrégularités de Vladimir Poutine. Des provocations policières avaient donné prétexte à des arrestations nombreuses. Certaines personnes sont à ce jour encore en prison]. Jour après jour, tout doucement. Avec ces initiatives législatives des députés, toutes plus absurdes les unes que les autres. Jusqu’à ce que nous en arrivions en 2015, aux combats autour de Debaltsevo [combats les plus violents et les plus meurtrier de la guerre au Donbass]. Et ça continue comme ça, sans sauter aucune station de ce chemin de croix. C’est pourquoi ce contexte est tellement important pour nous. Dans un tel environnement spirituel il est difficile, voire impossible, de ressentir une perspective d’avenir. L’œil humain a besoin d’un horizon et dans cette obscurité étouffante il est difficile à l’homme de manifester ses meilleures qualités. D’ailleurs les deux sont inséparables : il ne faut pas faire porter toute la responsabilité sur le climat politique. Notre conduite et notre manière de vivre est dans une certaine mesure une réaction à la réalité, c’est vrai, mais la réalité découle aussi de nos réactions, de nos actes, de nos intentions. Je ne suis pas certain que chaque spectateur voie le rapport dynamique que les personnages entretiennent avec cette nouvelle glaciation, mais je veux croire que cela passera au moins à un niveau inconscient.

n  Il y a peu de chance pour que le public étranger le comprenne.

n  Eh bien j’espère que notre public lui le sentira. Au moins les spectateurs qui pensent et qui s’inquiètent pour leur pays le sentiront. Je me risque à prononcer le syntagme peu populaire de nos jours d’« élite intellectuelle ». Il n’y a malheureusement qu’elle pour recevoir ces signaux de SOS moral. Et c’est comme publier des réflexions importantes concernant tout le monde dans Novaïa Gazeta ou Rain TV [journal et chaîne de télévision en ligne situés dans l’opposition au régime]. C’est comme se parler à soi-même, ou à des gens qui nous ressemblent. Et pourtant il faut continuer à le faire, continuer à parler, parce que malheureusement les gens qui ne veulent pas se poser à eux-mêmes des questions dérangeantes vont de nouveau s’offusquer : « Mais où avez-vous des personnes pareilles ? Pourquoi détestez-vous à ce point votre propre pays ?! Pourquoi peignez-vous l’être humain sous les traits d’un tel monstre ? » Ils n’ont pas encore vu le film mais ils commencent déjà leur litanie habituelle.

n  Ça me fait penser à la question d’un journaliste ukrainien pendant la conférence de presse : « Puisque vous montrez dans votre film comment fonctionne la propagande russe (provocation contre Nemtsov, guerre à l’est de l’Ukraine, Kissiliov [figure la plus odieuse des journalistes pro-régime]), ça veut dire que vous en faites partie. » C’est une question adressée au public : avec quels yeux regardons-nous ce film ? Avouez, qui avez-vous voulu « discréditer en noircissant la réalité russe » ? Beaucoup se sentent déjà offensés avant même d’avoir vu le film.

n  Il existe une idée très simple et très vraie : « On ne demande pas le respect, on le mérite ». Et le méritent les gens qui comme le dit Lermontov « restent ce qu’ils sont en réalité quelles que soient les circonstances, le lieu et le temps ». Aujourd’hui le nombre de ceux qui se sentent offensés, insultés ou blessés se multiplie. Ils ne le sont pas par le niveau de vie, par la misère spirituelle, mais par des expositions, des films, des spectacles qui témoignent de l’injustice qui se produit lorsqu’on ne tient pas compte de la personne humaine.

Je n’avais bien sûr pas l’intention de blesser ou offenser qui que ce soit. Ni encore moins distinguer les gens en Ukrainiens et Russes. En réalité je ne fais pas de cinéma politique. Le film parle de tout autre chose. Une actrice a passé une audition pour le rôle principal de la mère qui a perdu son enfant. Elle m’a raconté ensuite : « Hier j’ai terminé à deux heures du matin de lire le scénario… je suis allée dans la chambre de ma fille… en larmes, je l’ai embrassée de toutes mes forces… et je lui ai demandé pardon ». Je me suis étonné : « Quel âge a votre fille ? » -- « Deux ans et demi » -- « Personne ne peut accumuler, lui dis-je, autant de culpabilité à l’égard d’un si jeune enfant. Vous avez mis en elle tout votre amour. Simplement vous pressentez à l’avance les erreurs futures, les offenses, les malentendus, le manque d’amour [traduction littérale du titre du film] ». Voilà ce que je veux dire à tous les agités qui sont à l’avance persuadés que je fais des films qui noircissent la réalité russe et qui discréditent sa population. Je veux leur dire à chacun personnellement la chose suivante : « j’ai tourné ce film pour que vous rentriez chez vous et alliez embrasser vos enfants de toutes vos forces ». Un point c’est tout.

n  Tu mets en scène une fois de plus dans ton film le contraste entre l’automatisme de la machine d’Etat et l’individu. Ce que reconnaît d’ailleurs un des personnages du film, le policier honnête. « Ne perdez pas votre temps, dit-il, adressez-vous directement aux associations de bénévoles ».

n  C’est réellement un homme bon, et en plus il sait parfaitement quels sont les mécanismes qui chez nous fonctionnent pour de bon. Il veut sincèrement être utile.

n  Les bénévoles, c’est la plus belle tache de lumière dans cette histoire.

n  Dans une certaine mesure effectivement il y a ce contraste dans mon film. Et si on parle des perspectives d’avenir, alors il ne peut être question que d’auto organisation. Quand l’Etat ne fonctionne plus. Quand l’individu n’est pas pris en considération. L’Etat sous la forme qu’il prend aujourd’hui n’a même plus besoin de l’individu. C’est pourquoi, comme les fleurs percent à travers le goudron, l’homme s’extrait de sous la roue de Moloch. L’homme grandit en nous-même, dans les meilleurs d’entre nous. En particulier chez les véritables « héros de notre temps » [titre du seul roman du poète M. Lermontov], les bénévoles. Ils méritent vraiment ce nom. L’apparition de ce phénomène dans nos vies est un véritable événement dans la mienne.

n  De ce point de vue « Faute d’amour » est plus optimiste que « Léviathan », dans lequel aussi le thème de l’opposition de l’individu à la machine d’Etat était central. Le sentiment que tous sont étrangers les uns aux autres. Avec le thème du bénévolat arrive non seulement l’espoir, mais aussi l’énergie de la solidarité.

n  Je suis heureux que par chance nous ayons pu rencontrer les gens de l’association « Liza Alert » qui regroupe les bénévoles engagés dans la recherche des personnes disparues. Leur travail est entièrement désintéressé. Et irremplaçable. Ce sont des gens de bonne volonté et sans eux les ténèbres seraient bien plus épaisses.

n  Vos films ne plaisent pas aux fonctionnaires du ministère de la culture. Et quand le ministre a insisté pour mettre son veto au financement des films qui discréditent la Russie, il a pris « Léviathan » pour argument. Le jour suivant « Faute d’amour » a été sélectionné pour Cannes.

n  Je n’ai pas la télévision et Dieu merci ce genre de déclaration me passe à côté. Mais cela me fait terriblement mal. Je l’ai appris en arrivant ici, par vos collègues.

n  Ce film a été tourné sans le soutien de l’Etat. Parmi ses producteurs, à côté d’Alexandre Rodniansky, il y a aussi les frères Dardenne. Comment comptez-vous travailler dans l’avenir ? On a du mal à croire que Zviaguintsev va « reconnaître ses erreurs » et va se mettre à tourner des films « loyaux » chers au cœur des fonctionnaires.

n  Honnêtement je n’en sais rien. Les fonctionnaires vont et viennent. Je ne veux pas seulement raconter des histoires captivantes ou amusantes. Je veux parler de ce qui me touche pour de bon. De ce que j’observe autour de moi. Et puis, écoutez, je ne filme pas pour les ministères et leurs départements, pas pour le prestige national et même pas pour les festivals. Je tourne pour les gens qui forment ce pays. Pour chaque individu singulier, qui n’est pas aussi simple et crédule que le croient ceux qui n’ont dans la tête que des solutions simplistes : par exemple interdire les films qui montrent des gens en train de boire de l’alcool. Au passage, voilà encore une initiative complètement ridicule. Eh bien cet individu singulier mérite qu’on lui parle de sa propre vie en utilisant le langage de la vérité. Pour que le film soit une réponse à sa vie, à ses malheurs, à ses espoirs, à ses interrogations sur son propre mode de vie ; pour que le film lui parle de son présent et de son avenir.

n  Oui mais l’Etat n’aime pas que l’art parle franchement à l’individu et lui pose des questions compliquées. L’Etat a besoin d’individu simples, ou plutôt simplifiés. A ce propos il me semble que les griefs s’accumulent depuis longtemps contre le Gogol-Tsentr et que l’accusation de détournement de subventions n’est qu’un prétexte [il est question du théâtre du plus audacieux et créatif metteur en scène russe Kirill Serebrennikov, inquiété il y a peu pour une sombre affaire de détournement de fonds, ce qui a soulevé une vague sans précédent de protestation dans le monde culturel russe].

n  Evidemment, tous ces griefs s’adressent en réalité à ceux qui ne pensent pas comme tout le monde et posent la question du dissensus ou du non-conformisme dans notre société. Comment devons-nous répondre à cette question ? que devons-nous faire dans cette situation ? comment restaurer le dialogue ? voilà qui n’est pas du tout clair. Parce que sans dialogue nous n’irons nulle part. Ni vers le futur, ni vers le passé. Ni la pensée progressiste, ni la position traditionnaliste ne parviennent à trouver un point d’équilibre dans notre société. Ce n’est pas facile à faire, mais quelqu’un doit se charger de la conciliation des deux points de vue, sinon l’hostilité et l’agressivité vont nous conduire à nous entredévorer. Il me semble que la seule solution raisonnable pour le pouvoir, c’est de réconcilier les points de vue, d’expliquer les positions des uns et des autres, et de ne surtout pas souffler sur les braises de la haine et de l’inimitié.

n  Le titre de ton film sonne comme un diagnostic [la traduction littérale du titre est non-amour]. Que s’est-il donc passé ? L’amour est mort ? Ou bien n’a-t-il jamais existé ? Seulement une déplorable insensibilité ?

n  C’est la question la plus insoluble. Le personnage principal affirme qu’elle n’a jamais éprouvé le moindre sentiment pour son mari : elle est tombée enceinte, et tout s’est enchaîné. Mais doit-on la croire ? D’autant plus qu’elle dit cela en pleine crise de nerfs. Sous son égoïsme évident je perçois un effort pour devenir humaine. En ce qui concerne l’histoire en totalité, je ne crois pas qu’il n’y ait pas eu d’amour. Il y a eu de l’amour, et il y en aura encore. Nous ne sommes pas tout noirs ou tout blancs, et nos sentiments, c’est comme un tourbillon vertigineux. Nous-mêmes ne savons pas à quelle hauteur nous sommes capables de nous envoler. Et comment pourrait-on penser qu’il n’y a pas d’amour dans les cœurs des bénévoles de « Liza Alert » ? Revenir du travail ou se tirer de son fauteuil, le soir, la nuit, tôt le matin, par n’importe quel temps et aller fouiller les bois, les caves d’immeubles, les hôpitaux, les terrains vagues, pour chercher l’enfant d’un autre ou un petit vieux qui s’est perdu, ce n’est pas de l’amour ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.