Nouvelle bouffée d'antisémitisme en Russie

A l'occasion du centenaire de la Révolution d'Octobre, l'Eglise Orthodoxe définit sa vision de l'exécution du Tsar et de sa famille : un sacrifice rituel d'inspiration juive.

Le 27 novembre le Patriarche Kirill, dirigeant de l'Eglise Orthodoxe Russe, a tiré les conclusions d'un séminaire qu'il présidait: le Tsar Nicolas II et sa famille sont morts exécutés à l'occasion d'un rituel d'inspiration judéo-maçonnique.

Le Comité d'Enquête Fédéral, le FBI russe, a aussitôt fait savoir qu'il aiderait l'Eglise Russe à réunir les preuves.

On ne s'étonnera pas de cette collusion d'une institution laïque avec les délires obscurantistes de l'église orthodoxe: la chasse aux sorcières qu'elle a lancée dans le monde du théâtre russe et dont le metteur en scène Kirill Serebrianikov est la victime la plus célèbre a été déclenchée à la demande de l'évèque Tikhon (Shevkounov), connu comme étant le directeur de conscience de Poutine.

Il dirige aussi le Monastère Sretenski qui invitait le séminaire en question et plaisamment situé rue Lioubianka, tristement célèbre pour être bordée des multiples bâtiments du FSB, ex-KGB, ex-NKVD...Il n'y a qu'en Russie qu'on peut marier ainsi le culte des Saints et celui de leurs tortionnaires.

On comprend mieux pourquoi Nicolas II a été canonisé en 2000 et pourquoi il y a peu le film Matilda qui fait état de la liaison du dernier Tsar avec une danseuse a déclenché des réactions hystériques dans les milieux orthodoxes: il incarne par son assassinat rituel la pure Russie eternelle victime du complot juif mondial et de ses éternels affidés européens et américains.

Dans un autre séminaire le patriarche Kirill avait déjà déclaré que l'Apocalypse était pour bientôt et que le comportement mécréant de certains intellectuels et artistes russes en avançait régulièrement la date.

Le séminaire  du 27 novembre s'est réuni à l'occasion du centenaire de la Révolution d'Octobre et cet anniversaire a été l'occasion d'une révision radicale de la conception officielle de l'événement: un coup d'état fomenté de l'étranger par des juifs allemands au service des puissances occidentales pour affaiblir la Grande Russie, et exécuté par une bandes de psychopathes aigris dont la majorité était juive.

Ce genre de délire est relayé régulièrement par les médias publics et diffuse de plus en plus dans l'opinion. La thèse du caractère rituel de l'exécution du dernier tsar de Russie et de sa famille était d'abord une interprétation marginale, apparue au début des années 90 dans des cercles ultraorthodoxes et antisémites. Elle est devenue la version officielle de l'Eglise Orthodoxe, et sera donc bientôt, grâce à l'empressement du Comité d'Enquête, celle de l'Etat, celle qu'on imprime dans le manuel d'histoire désormais unique  qu'on étudie dans les écoles russes.

Des représentants de la communauté juive ont bien essayé de rappeler qu'à partir de 1917 les rabbins ont subi le même sort que les popes et les synagogues partagé celui des églises orthodoxes, mais on sait que la superstition n'est pas sensible aux arguments rationnels et que la paranoïa nourrie de complexes d'infériorité anciens ignore la logique.

Et c'est dans ce climat que se prépare la réélection du nouveau tsar Vladimir Poutine.

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