Le cinéma russe se range du côté des manifestants

Et aussitôt le pouvoir agite le spectre de la guerre civile...

Le grand festival du cinéma russe Nika vient de se terminer à Moscou. Pendant la cérémonie de la remise des prix plusieurs cinéastes, acteurs ou professionnels du cinéma russe sont revenus sur les événements du dimanche 26 mars. Pour rappel, une manifestation interdite de plusieurs dizaines de milliers de personnes a été brutalement réprimée au cœur de Moscou. Elle faisait suite à des révélations sur la corruption massive du premier ministre Dimitri Medvedev et surtout à l’absence de toute réaction du pouvoir à ces révélations.

C’est le metteur en scène du film Kollektor, primé comme révélation de l’année, Alexeï Krasovskiy qui a d’abord fait remarquer que les personnes présentes à la cérémonie étaient moins nombreuses que celles qui ont été arrêtées lors de la manifestation (plus d’un millier à Moscou seulement). Iulia Aug, une des actrices du très beau Disciple de Kirill Serebrennikov, a aussi déclaré sa solidarité avec les manifestants.

Mais l’intervention la plus remarquée reste celle d’Alexandre Sokourov, le réalisateur de Moloch, de Faust, de L’Arche Russe ou de Francophonie.  Il a d’abord déclaré que les arrestations violentes de jeunes filles et de femmes s’apparentaient à une forme de viol et invité les députés à proposer un projet de loi les interdisant. En tant qu’enseignant dans une école de cinéma il dit observer qu’il n’existe plus aucun dialogue entre la jeunesse et le pouvoir. « J’ai l’impression, a-t-il ajouté, que le pouvoir commet une énorme erreur en répondant avec brutalité à ces jeunes gens. Il ne faut pas engager une guerre civile contre les écoliers et les étudiants. Il faut les écouter. Mais aucun de nos hommes politiques ne parle avec eux. Ils ont peur de le faire. »

Sokourov en a profité pour rappeler le destin du metteur en scène Oleg Sentsov, emprisonné depuis trois ans et sous le coup d’une accusation de terrorisme pour s’être publiquement opposé à l’annexion de la Crimée.

La réponse des partisans du pouvoir ne s’est pas fait attendre. Evgueniy Fiodorov, un député de Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine, a accusé les cinéastes qui ont pris publiquement parti en faveur des manifestants de manquer de sentiments patriotiques : « Quand on commencera à patauger ici dans le sang, ils ne seront tout simplement plus là, ils observeront de Londres comment des millions de personnes se feront égorger dans les rues de Moscou et de Saint-Pétersbourg, comment notre pays s’effondrera, comment se déclenchera la guerre de tous contre tous et la liquidation finale du peuple russe ».

La violence du propos ne doit pas étonner des lecteurs qui ne vivent pas en Russie. La situation politique est tellement bloquée que le pouvoir ne peut plus imaginer d’autre voie de salut que la terreur, et d’autre sentiment dans la population paupérisée que le désir d’en découdre avec lui.

On remarque aussi comment la rhétorique officielle retourne les accusations : ce que reprochent les manifestants au pouvoir, c’est justement ses avoirs cachés à Londres ou ailleurs. C’est sa propre tentation que le pouvoir croit voir dans ceux qui s’opposent à lui.

Un député communiste a répondu au pathos hystérique de son collègue : « Même si les organisateurs de la manifestation poursuivaient des buts qui leur sont propres, on ne peut pas acheter ou forcer à venir tous ceux qui participent à une action aussi massive. Cela signifie que les gens ne sont pas satisfaits de la politique du gouvernement, cela veut dire qu’ils ont des questions à poser au gouvernement et que celui-ci ne leur a pas répondu.  Par ailleurs le pouvoir a tellement perdu le sens des réalités en ce qui concerne la lutte contre la corruption que le premier qui a lui a posé clairement une question toute simple a entraîné tous ces gens à manifester derrière lui. »

Il s’agit du blogueur et candidat à l’élection présidentielle Alexeï Navalnyi, dont les révélations sur les biens cachés du premier ministre ont déjà été vues par plus de dix millions de personnes en Russie malgré le black-out total des médias officiels. Il est fait référence aussi aux accusations de ces mêmes médias, qui comme d’habitude et comme en URSS ont dès le soir de la manifestation accusé les participants d’avoir reçu de l’argent de l’étranger.

Les députés communistes, éléments dociles de ce qu’on appelle habituellement l’ « opposition systémique » et indéfectiblement loyaux à Poutine, ont effectivement demandé de manière inattendue à ce qu’une enquête soit ouverte sur le vignoble en Toscane du premier ministre, ses yachts et ses palais…

Aujourd’hui c’est le scénariste lui aussi primé du film « Le moine et le Démon » Youri Arabov qui répond à l’exalté député : « L’indifférence et le silence, voici les véritables signes de l’absence de patriotisme. Les cinéastes reçoivent des aides de L’Etat, mais cela ne les oblige pas à vendre leurs âmes. Notre Etat n’est pas vénal à ce point. L’aide de l’Etat ne doit pas être une castration des opinions politiques et des sentiments civiques du metteur en scène, quand il en a ».

Il faut savoir que depuis une dizaine d’année le Ministère de la Culture ne finance pratiquement plus que des films patriotiques que personne ne va voir, et que les metteurs en scène qui veulent parler de la réalité de la société russe sont souvent obligés de trouver des financements à l’étranger, ce qui les transforme aussitôt dans les médias officiels et donc aux yeux d’une partie importante de l’opinion russe en « agents de l’étranger ».

Cette réaction des hommes et des femmes de cinéma montre, après le courageux discours de l’acteur Konstantin Raïkine devant ses collègues contre la mise au pas du théâtre russe, que le monde de la culture résiste encore à la tentative d’en faire à nouveau, comme en URSS, un pur instrument idéologique de contrôle social et de formatage des esprits au service de la kleptocratie militaro-cléricale au pouvoir.

Après le film sur les biens cachés de Medvedev, la vidéo la plus visionnée et partagée sur les réseaux sociaux en Russie ces jours-ci concerne un cours de « culture politique », une nouvelle matière obligatoire dans l’enseignement supérieur, donné au prestigieux Conservatoire Supérieur de Musique de Moscou. On y voit une enseignante obliger un étudiant à lire une interminable liste d’ « ennemis du peuple et de traîtres à la patrie ». On y trouve les figures habituelles de la « Cinquième Colonne », des acteurs, des musiciens, des journalistes, des opposants. Mais très rapidement l’étudiant se met à ironiser, à interroger l’enseignant sur les critères qui permettent de reconnaître un ennemi du peuple et à les ridiculiser en en montrant l’absurdité.

Voilà où nous en sommes aujourd’hui en Russie : faut-il se réjouir du courage de l’étudiant ou s’affoler du retour de pratiques dictatoriales qu’on croyait mortes avec l’Union Soviétique ? Et c’est toute la société russe qui semble prise de vertige. D’un côté encore 10 ou 20 ans de stagnation et de corruption sous couvert de patriotisme bidon et de bigoterie, de l’autre la violence politique. Et entre les deux le chemin des transformations pacifiques qui semble chaque jour plus étroit et impraticable.

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