La grande peur du Kremlin

Demain doit se tenir dans le centre de Moscou la deuxième manifestation pour exiger la libération de l'opposant Alexis Navalny. Le pouvoir donne des signes de panique et prend des mesures disproportionnées.

Première précaution : depuis jeudi les bars, restaurants et boites de nuit peuvent à nouveau ouvrir après 23 heures à Moscou. Cette limite avait été instaurée cet automne en raison de l'augmentation importante des contaminations et hospitalisations. Il est vrai que celles-ci ont commencé à baisser depuis une semaine. Le pic des contaminations en Russie était de 29000 nouveaux cas par jour fin décembre, 19000 aujourd'hui. Le nombre de décès quotidiens restant quasiment inchangé, autour de 500. On aurait pu attendre encore un peu, les métiers de la nuit ne sont pas si essentiels pour l'économie russe, mais il fallait faire un cadeau à la jeunesse, qui semble tellement fatiguée de son vieux tsar, du "papi au fond du bunker" comme elle l'appelle désormais. Saura-t-elle apprécier le cadeau ? Le pouvoir peut-il vraiment croire que la majorité de la jeunesse russe un peu consciente politiquement aura une trop grosse gueule de bois demain matin pour aller manifester ? Et qu'elle est trop bête pour ne pas percevoir la grossièreté de la manoeuvre : d'un côté les manifestants de la semaine dernière prennent des semaines de prison pour ne pas avoir respecté les mesures sanitaires et d'un autre côté on les encourage à aller s'entasser sans masques dans des boîtes de nuit. D'un côté la municipalité invoque le covid pour interdire l'organisation de la manifestation et de l'autre elle invite tout le monde à faire la fête toute la nuit...

Deuxième précaution : demain le centre de Moscou sera entièrement bouclé. 7 stations de métro, toutes les rues du centre fermées même aux piétons, tout comme la Place Rouge, le nouveau Parc Zariadié, les grands centres commerciaux GOUM et du Manège, les cafés, les restaurants de la rue de Tver...Après les manifestations de l'été 2019 le pouvoir avait incité les restaurateurs à intenter des procès et exiger des dédommagements d'Alexis Navalny.  Il y a fort à parier qu'il prépare le même scénario et essaiera à nouveau d'étouffer économiquement le Fond pour la Lutte contre la Corruption, l'organisme que dirige Navalny. Il faudra à nouveau que des centaines de milliers de Russes mettent la main à la poche pour le renflouer...

Troisième précaution : à quelques heures de la manifestation l'oligarque proche de Poutine Arkadi Rotenberg annonce qu'il est le véritable propriétaire du fameux palais sur la Mer Noire. Alors que Poutine a d'abord assuré ne rien connaître de l'objet, puis a affirmé que ni lui ni ses proches n'avaient rien à voir avec le monument kitch et sa salle de strip-tease, voilà que c'est son ancien copain du judo devenu milliardaire qui se sacrifie et attrape la patate chaude. https://fr.wikipedia.org/wiki/Arkadi_Rotenberg Poutine avait déjà fait le coup quand il avait été impliqué dans les Panama Papers : les comptes appartenaient en fait à un pote violoncelliste devenu lui aussi miraculeusement millionnaire...

Tout cela semble bien excessif, la manifestation de la semaine dernière n'ayant rassemblé que quelques dizaines de milliers de personnes à Moscou. Mais le "patient berlinois", rescapé miraculeux d'une tentative d'assassinat au novitchok et revenu courageusement affronter un emprisonnement certain semble terrifier le tyran vieillissant. Il se souvient certainement d'un certain Vladimir Ilitch Lenine revenu en Russie d'Allemagne dans un wagon plombé il y a un peu plus d'un siècle, et de tout ce qui s'ensuivit. 

J'interromps ici mon billet, comme j'habite dans la zone qui sera bouclée demain dès 8 heures du matin, je cours faire quelques provisions de bouche...

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