Faire des vagues

Il y a cette image au départ. Comme sortie d’un de ces mauvais téléfilms qu’on fait sur l’Ecole, tellement elle parait outrée et mal jouée. On se pince et on se rend compte que c’est réel. On a mal pour les protagonistes, on s’imagine à leur place. Et on se dit tout de suite que dans le contexte politique actuel autour des questions d’Ecole, il n’en sortira certainement pas du bon…

Et puis il y a le hashtag #pasdevague. Il y a de tout dans ce hashtag : des profs qui parlent des difficultés de leur travail quotidien, du manque de moyens, du manque de soutien de notre hiérarchie, du sentiment d’être tout seul, de l’impression chaque jour de vider l’océan social à la petite cuillère pédagogique. Mais aussi : ces élèves qui ne sont que des sauvages, qui nous pourrissent la vie, ces élèves qu’on devrait punir sans comprendre, qui n’ont pas leur place dans notre Ecole…

C’est là qu’on sent le malaise s’installer. Il est peut-être temps de débrancher pour la soirée les réseaux sociaux et de réfléchir.

Que dit ce hashtag, au fond ? Que dans l’expérience singulière de chaque prof il y a en commun le fait que ce métier est parfois impossible. En commençant, il y a une dizaine d’années, je me souviens m’être posé cette question : face à ces moments impossibles, comment sortir de cette dichotomie mortifère qui consiste à prendre toute la faute sur soi (option inspecteur pédagogique régional) ou à la rejeter toute entière sur les élèves et leurs familles (option Natacha Polony) ?

Alors même si certains #pasdevague de mes collègues m’agacent, me révulsent, j’y reconnais la même question que celle que j’ai commencée à me poser il y a dix ans. Celle que se pose chaque prof confronté à son travail.

Pour ma part j’ai essayé de trouver une troisième réponse. Faire des vagues, justement. Des clapotis, des remous, de la houle, en espérant un jour le raz-de-marée.

Sortir de l’attente, se dire que Godot ne viendra pas, finalement : les ados resteront des ados, la violence sociale produira de la violence scolaire, les murs de nos écoles ne seront jamais complètement étanches aux problèmes de notre monde et notre hiérarchie… restera une hiérarchie. Les vagues, c’est à nous de les faire.

Transformer le ras-le-bol en puissance d’agir. Par le collectif, avant tout, parce qu’on ne fait pas de grosses vagues si on reste seul : parler entre nous, récréer du commun, être solidaires, réfléchir ensemble. Désobéir. Questionner les injonctions, tordre notre métier, lutter pour des moyens. Et voir au-delà de la galère quotidienne, les causes profondes. Politiser notre pensée sur notre travail. Et agir en conséquence. Ne plus seulement regretter que la mer soit trop calme alors qu’on s’y noie si souvent.

Faire des vagues.

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