La Horde du contrevent : un aller-retour éprouvant

Certains succès littéraires peuvent se révéler avec le temps, d'autres laisser froid après une relecture assidue. Dans mon cas, La Horde du contrevent est de ceux-là. Explications.

En 2008, j'ai repéré un livre en tête de gondole du rayon S-F de la Fnac de Mulhouse. Un petit bandeau rouge avec "Grand Prix de l'imaginaire" promettait une expérience littéraire assez unique.

J'ai acheté La Horde du contrevent pour la première fois, parcouru ses 700 pages numérotées à l'envers. L'ensemble ne m'a pas laissé un souvenir impérissable, j'ai tout juste retenu un impressionnant passage avec des palindromes. Je me suis dit que c'était peut-être un important roman de S-F/fantasy française, mais un important roman parmi une pelletée d'autres.

Les années ont passé, et une vague d'engouement a déferlé en continu autour de ce livre. Il ne se passait pas un mois sans que je consulte une analyse dithyrambique à son sujet, ou que j'entende parler d'une adaptation transmédia envoyant du méga lourd, ou que je visionne des productions de vidéastes décortiquant le phénomène, ou que je survole les énièmes louanges d'éternels aficionados. La Horde du contrevent est considérée par beaucoup comme "le" roman de S-F française des années 2000.

Et puis j'ai découvert Alain Damasio, l'homme. Je l'ai trouvé intelligent, ai partagé ses mutiples interventions en conférence, en table ronde ou à la radio. J'ai joué aux jeux créés par le studio Dontnod, ai adoré le feuilleton interactif Life is Strange. Et La Horde du contrevent était toujours invoqué comme un chef-d'oeuvre pour présenter l'auteur protéiforme.

Il y a quelques mois, j'ai voulu donner une seconde chance à ce roman. Je me suis procuré la dernière édition de La Horde, relu ses 700 pages numérotées à l'envers, filé droit vers l'Extrême-Amont, et... Mon sentiment n'a pas changé depuis 2008.

C'est un livre qui transpire le travail, qui est doté d'indéniables qualités, mais elles sont contrebalancées par d'énormes défauts qui me questionnent beaucoup sur l'appellation de "chef-d'oeuvre". C'est insignifiant comme un cri dans un furvent, mais j'aimerais les lister. Pour qu'au moins il reste quelque chose de cet aller-retour.

700 pages bien écrites ne font pas un bon roman

C'est à mon avis la principale faiblesse de LHDC : son inutile longueur. Je ne dis pas que la longueur soit à bannir, mais elle doit se justifier, servir le plus possible l'intrigue. Au revoir là-haut, avec ses presque 600 pages au compteur, illustre bien cette maîtrise. Aucun chapitre n'est superflu, Pierre Lemaître donne de l'épaisseur à son histoire et à ses personnages sans jamais tourner à vide.

Même Moby Dick, roman encyclopédique par excellence, sert toujours un propos. Quand Melville écrit un chapitre entier sur le milieu où évolue la baleine, l'impossibilité de se la représenter correctement, il le fait pour renforcer la mythologie planant autour de l'animal.

En revanche, j'ai le sentiment que La Horde est bourré de passages, voire de chapitres entiers, "osef". Des doublons ou des choses accessoires qui pourraient être enlevés sans affaiblir le roman. Par exemple La tour Fontaine, Le siphon et Alticcio.

Qu'apporte le chapitre sur la tour Fontaine ? La certitude que des mots précis ont des effets sur les chrones ? Mais on l'a déjà appris lorsque Te Jerkka s'est battu à coups de glyphes contre le Corroyeur un chapitre avant !

Qu'apporte le passage sur le siphon si on enlève la mort de Sveziest ? Avoir un aperçu de son futur "le plus probable" ne change aucun des personnages. Steppe ne meurt pas comme ce qui était prévu, mais il n'en avait de toute façon rien à foutre.

Qu'apporte la bataille de palindromes (pourtant adorée en première lecture), si ce n'est une enfilade de jolis mots mis bout à bout ? Absolument rien.

Et on pourrait aussi enchaîner sur les longueurs avec l'Escadre frêle ou le Véramorphe, et beaucoup plus grave, des portes restées béantes ou fermées à l'arrache. Par exemple :

  • la Poursuite existe, mais qui est son commanditaire ? Quelle est sa raison d'être ? Silène et Maskhar Lek faisaient-ils partie de la même équipe ? Si oui, pourquoi n'ont-ils pas agi de concert pour augmenter leurs chances ? Si cet ordre est assez puissant pour dresser des autochrones à prendre forme humaine, pourquoi n'y a-t-il pas d'autres Caracole lancés aux trousses des Hordes ?
  • Carcole se révèle être un chrone à forme humaine, un androïde fait de vents. Ok soit, mais pourquoi choisit-il précisément Krafla pour se décomposer ? Parce que sa nature le rend incapable d'affronter les deux formes restantes ? Pourquoi ne pas simplement faire marche arrière pour continuer ses errances poétiques ? Parce qu'il en a assez de fuir la Poursuite ?
  • Oroshi a plein d'illuminations vers l'avant-dernier chapitre. Elle capte comment la Poursuite aurait déstructuré Caracole, renifle les vifs de leurs camarades disparus, aligne les révélations basées uniquement... sur ses sensations (bon peut-être aussi l'être nommé Barfou, mais bref). Ok...
  • la fin donne une impression de bâclage assez incroyable. Non seulement elle intervient après un Deus ex machina poussif, mais elle ne résout pas grand-chose. Elle confirme juste l'hypothèse la plus probable.  That's all, folks !

Je n'ai pas été surpris de lire qu'Alain Damasio se laissait beaucoup aller à l'improvisation lors de l'écriture du roman. Maurice G. Dantec, un autre écrivain de S-F francophone, se disait lui aussi porté par la "voix" de ses personnages. A l'arrivée certains de ses romans se retrouvaient boursouflés par rapport au sujet principal. Avec, cerise sur le gâteau, une prose de plus en plus ampoulée et des pistes délaissées.

Tout le monde glorifie le style de Damasio, à raison. Ses longues phrases s'enchaînent comme autant de rafales, mais ce n'est pas ça qui fait un bon roman. Quitte à lire 700 pages bien écrites, autant se procurer des recueils de poésie !

Une temporalité pas à la hauteur de l'univers

Damasio revendique une citation de Mille Plateaux en préambule de son roman. L'idée de lignes et de mouvements personnifiés par le vent est au coeur du livre, mais pas forcément de la 34e Horde. Les précédentes étaient elles aussi en mouvement, ce qui ne les a pas empêchées d'échouer. Les Fréoles et les Obliques sont aussi en mouvement, même s'ils se servent beaucoup plus de la technique.

Là où je veux en venir, c'est que la progression du roman est très linéaire alors que l'univers décrit aurait permis d'autres narrations. Ici, la quête suivie par le lecteur est classique. Elle prend pour départ un furvent, et on suit un enchaînement d'événements plus ou moins longs (!) jusqu'à l'Extrême-Amont. C'est comme si les membres de cette Horde ne naissaient qu'à l'aube de leurs quarante ans.

Il y a pourtant des antécédents entre les personnages qui pourraient miner n'importe quel groupe à long terme. Mais dans cette Horde, tout paraît anodin ! Callirohé a eu des aventures avec Sveziest, Silamphre, Larco et Talweg sans que ça ne fasse rejaillir de rancœur ou de regrets chez aucun de ses amants. Sa voix intérieure aurait très bien pu faire partager au lecteur ses premiers émois de jeunesse, ses déceptions amoureuses, ses questionnements, ses doutes.

Le temps cyclique est bien invoqué, mais jamais matérialisé. Pas seulement le mouvement pour le mouvement, mais le dépassement de ceux qui les ont précédés. Un parti pris génial aurait été de faire parler des membres des Hordes précédentes, procédé d'autant plus pertinent que beaucoup de Hordiers de la 34e en sont des descendants directs. Les voix du 6e Golgoth, de la mère d'Oroshi, de Caracole bien avant son entrée dans la dernière Horde, auraient densifié le roman tout en installant une distance temporelle avec la 34e.

Au lieu de ça, on se retrouve avec une galerie de personnages pas toujours utiles. Elle vaut quand même la peine que l'on se penche dessus...

Une chorale avec trop de seconds rôles

C'est une antienne qui revient souvent pour vanter La Horde du contrevent : ses alternances de voix intérieures. Est-ce l'air de Nonza, village du Cap corse où le pavé a été rédigé, qui a insufflé à Damasio son goût pour la polyphonie ?

Nul ne le sait, toujours est-il que sa chorale ne s'est pas transformée en cacophonie, cette infographie en témoigne :

Répartition des "voix" entendues dans la Horde du contrevent Répartition des "voix" entendues dans la Horde du contrevent

  • le roman compte en tout 569 prises de paroles distinctes, toutes introduites par un glyphe unique
  • sur l'ensemble, trois personnages (sur 23) s'accaparent les trois quarts des paroles. Dans l'ordre, Sov Strochnis (le scribe), Pietro Della Rocca (le prince) et Oroshi Melicerte (l'aéromaître)
  • le reste se perd dans une longue traîne assez irrégulière partant du traceur Golgoth à Sveziest

Évidemment, ce n'est pas parce qu'un personnage ne parle pas qu'il est mis de côté. Caracole est décrit par le menu tout du long, Erg a droit à son chapitre de gloire avec les yeux des autres...

Il n'empêche, comment s'attacher à Sveziest, dont la perte conduit Callirohé au bord de la mort ? Il n'a pas son mot à dire une seule fois avant de disparaître dans le siphon !

Le seul personnage dont la présence se fait de plus en plus insistante avec le temps est Oroshi. Son traitement est intéressant, mais ça ne fait toujours qu'un protagoniste sur une grosse vingtaine !

Avec du recul, ce procédé d'alternance paraît très superficiel, et aurait pu se ramasser à une Horde avec douze unités en moins et un seul scribe pour conter l'aventure.

Des adaptations qui dépassent le matériau d'origine

La Horde du contrevent restera pour moi un roman ultra surestimé, sa relecture n'aura fait que confirmer ce sentiment. Mais un petit miracle s'est tout de même opéré avec les adaptations concrètes comme avortées. Si une œuvre importante produit des effets, alors LHDC en a généré plus d'un !

L'ambitieux projet de feu Forge Animation annonçait quelque chose d'assez unique. Mais c'est l'adaptation en BD d'Eric Henninot qui m'a (un peu) réconcilié avec cet univers. Son dessin donne de l'ampleur à cette quête et il a décidé de ne pas se calquer sur l'histoire d'origine (ouf !). Bref, de quoi espérer pour le T2 !

Quant à Alain Damasio, il a vrai talent de conteur et de créateurs d'univers qu'il a heureusement traduit dans d'autres supports !

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