Syrie  : le barrage de Tabqa et la guerre de l'information

De nombreuses informations circulent sur le barrage de Tabqa en Syrie, hélas la plupart erronées ou mal vérifiées. Cela tournerait presque à la farce si la vie de centaines de milliers de personnes n'étaient en jeux. Étudions point par point la question

Le «  directeur  » de Tabqa abattu par une frappe de la coalition était un combattant de Daech

 

 

 

Ahmed Al Hussein est présenté par Daech et l'organisation «  Raqqa meurt en silence  » comme l'  «  ingénieur  » et le «  directeur  » de Tabqa. Peut-être était-il ingénieur mais il était aussi connu pour être un combattant de l'organisation terroriste en étant l'émir de Tabqa(voir ici). Des sources proches des FDS affirment qu'il était artificier. On peut dès lors comprendre pourquoi il a été ciblé et abattu lors de l'approche des zones sensibles du barrage. D’autant plus que Daech, dans sa logique dite « de terre brûlée » pourrait vouloir faire sauter le barrage. Par conséquent, la présence d'un spécialiste du maniement des explosif était de mauvaise augure. Compte tenu de l’importance de ces informations il s’avère donc primordiale de les vérifier auprès de toutes les parties en présence.

 

Le "directeur" présenté par les journalistes locaux Le "directeur" présenté par les journalistes locaux

 

photo présenté par Daech du "directeur" du barrage photo présenté par Daech du "directeur" du barrage

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le barrage n'est pas en danger du fait des bombardements

 

 

 

D’une part, l’interview réalisée par l'auteur de ses lignes d'un spécialiste en la matière montre que les inquiétudes créés son largement sur-évaluées (voir ici ). D’autre part, des ingénieurs du barrage de Tishreen en aval sont intervenus sur le barrage ont confirmé ces informations appuyant la thèse selon laquelle il n’y a pas pour l’heure de risque majeur. Ajoutons que pour prévenir d'éventuels problèmes lié au niveau de l'eau sur le barrage, ils ont ouvert la vanne nord, sous le contrôle des FDS, ce qui suffit largement à réduire tout risque sur le barrage.

 

 

 

Comprendre les enjeux auraient dû mettre le doute sur la réalité de la situation

 

 

 

Lorsque des informations sont diffusées par tel ou tel protagoniste, la première des précautions à prendre est de porter attention aux motivations qui « justifient » de leur publication. Par exemple, «  Raqqa meurt en silence  » a pris systématiquement position contre les FDS (Force Démocratique Syrienne) qui mennent des combats contre Daech dans la zone aux alentours du barrage. Quant au régime syrien, il voit aussi d'un mauvais œil ses avancées et avait donc aussi tout intérêt à diffuser ces informations. Par conséquent, confronter les différentes positions des acteurs en présence avant de se précipiter sur ce qu'ils affirment est un travail capital. De plus, on peut logiquement se poser cette question : quel intérêt les FDS ou la coalition internationale contre Daech auraient à risquer une telle catastrophe  ? Les FDS ont fait des efforts considérables pour rallier les tribus arabes de Raqqa en organisant de discrètes rencontres, leur promettant que leurs biens et leurs membres ne seraient pas atteints en cas de victoire. De même, les FDS leur ont promis la participation à la gestion de la ville. D’ailleurs cette politique a amené une trentaine de tribus à soutenir les FDS. La coalition internationale n’est pas sans savoir également qu’une telle catastrophe pourrait causer en plus d'importants dommages sur Bagdad en aval. La coalition se risquerait-elle à de telles inconséquences avec l’un de ses alliés dans la région ? Ce serait se mettre en totale opposition au regard des intérêts communs des acteurs concernés. Pire encore: les positions militaires des FDS et de la coalition en aval du barrage pourraient aussi être menacées. Cela n’a aucun sens ! Sauf peut-être pour ceux qui ont diffusé ces informations alarmantes : 1/mettre dans la tête de l'opinion que les FDS et leurs alliés sont des irresponsables et 2/empêcher la progression de la campagne des FDS…

 

 

 

Le spectaculaire ça fait vendre

 

 

 

L'occasion rêvée d'attirer l'attention sur une potentielle situation cataclysmique est trop tentante pour certains. Mettre en avant de telles affirmations c’est très vendeur, les consommateurs étant forcément captés par des titres aguicheurs comme  :  «  Syrie au barrage de Tabqa le risque du déluge  » ou encore «  jeu de la mort autour de barrage de Tabqa  ». Communiquer de la sorte pose un véritable problème déontologique quand on prétend éclairer le lecteur sur la situation réelle à Tabqa et en Syrie. On est en droit de se demander : quel respect envers ceux qui sont qui payent un abonnement auprès de ses « sources informations ».

 

 

 

Au final, ce catastrophisme sert Daech

 

 

 

Puisque qu'aucun autre acteur sur le terrain que les FDS n’est en mesure de chasser véritablement Daech de Raqqa, ces titres alarmants reviennent en quelque sorte à défendre Daech. Cette campagne de désinformation déconsidère les FDS qui veulent chasser Daech de Raqqa et livrer la gestion de la ville à ses habitants. Dès lors, il est important d'expliquer à la fois pourquoi techniquement cela ne tient pas debout, mais aussi de cerner politiquement pour qui et pourquoi l’utilisation tombe à pique contre les FDS. Les FDS sont les seules à défendre l’idée d’un système démocratique, multiethnique et multiconfessionnel pour la Syrie. Leur avancée dérange les islamistes qui eux veulent un système uni-confessionnel autour de l’islam sunnite, tout comme elle dérange aussi le régime syrien qui veut un régime uni-ethnique arabe.

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