Le mouvement social sera féministe, ou ne sera pas.

En cette veille de 1er mai, Osez le Féminisme ! veut réaffirmer l’importance du féminisme dans le mouvement social. Nous serons dans la rue demain pour dénoncer la Loi Travail, aux côtés des syndicats, des associations, du mouvement Nuit Debout... Et nous appelons à construire ensemble un mouvement social large, unitaire et féministe. Pour enfin réaliser l'égalité.

Le mouvement social sera féministe ou ne sera pas

Le 20 avril, durant le débat « Nuit Debout et après », Frédéric Lordon expliquait que notre pays est « ravagé par deux violences à grande échelle : la violence du capital et la violence identitaire raciste ». Osez le Féminisme ! définit en effet au rang de ses valeurs l’appartenance au mouvement social, le progressisme et l’antiracisme. Mais il nous semble indispensable d’apporter un complément à cette analyse et de décrypter cette autre violence, passée sous silence : la violence patriarcale. Cette même violence qui fait que dans la profession de Frédéric Lordon, professeur d’université,on comptait seulement 22,5 % de professeurEs, en 2011.

En ce 1er mai 2016, nous voulons réaffirmer l’importance du féminisme dans le mouvement social. Une importance telle que si nous ne créons pas ce mouvement social large, unitaire et féministe, nous n’y arriverons pas.

Triple journée et double impératif

Les féministes parlent régulièrement de la double-journée des femmes. Ce concept, qui fait son chemin, décrit la réalité de la pression qu’elles rencontrent : elles doivent exceller dans leur travail pour accéder au même niveau de responsabilités que leurs pairs masculins, et l’articulation vie professionnelle / vie privée repose largement sur leurs épaules.
Aujourd’hui, pour prendre toute leur place dans le débat politique, les femmes doivent vivre non plus une double, mais une triple journée : vie domestique, vie professionnelle et engagement, tel est le défi de celles qui veulent s’impliquer dans la vie publique. Et lorsqu’elles y parviennent, elles doivent encore affronter de nouveaux obstacles à leur investissement, qu’il s’agisse du monde associatif, syndical, politique, sportif, culturel…

Enfin (!) arrivées dans le cadre militant, les femmes se retrouvent confrontées à un double impératif. D’une part, elles doivent, comme dans la sphère professionnelle, être sur-compétentes pour être reconnues comme légitimes par les hommes, selon des codes et pratiques qui prouvent qu’aucun lieu d’engagement n’est étanche à la société patriarcale dans laquelle il prend place. D’autre part, en tant que femmes, elles font face à un impératif de préservation : elles doivent consacrer du temps et de l’énergie à la mise en œuvre d’un cadre de confiance, sécurisé, pour leur militantisme (prise de parole en public, dispositif de service d’ordre, réunion non mixtes, discussions autour des réunions non mixtes...).

Imaginons ensemble un monde où la lutte pour l’égalité femme-homme a été gagnée : égalité salariale, disparitions des violences patriarcales… C’est bien, n’est-ce pas ? Cela construit un cadre plus prompt à émanciper chaque individu. Imaginons en plus toutes les forces que cela libérerait. Tou.te.s ces féministes qui doivent rappeler qu’il faut inclure l’écriture épicène dans les tracts, qui doivent réexpliquer sempiternellement en quoi la parité n’est pas accessoire, etc. Toute cette énergie qui pourrait être consacrée à tout le reste.

Le féminisme comme préalable à l’action

Oublier le féminisme dans le cadre d’une mobilisation sociale perpétue des schémas de domination et nuit au mouvement. Évaluer les apports du féminisme, mieux connaître ses enjeux, c’est au contraire améliorer son analyse de soi et du monde. L’esprit critique, comme l’autocritique, sont des préalables à l’action.

Le féminisme permet d’affiner les analyses partagées au sein du mouvement social. Les féministes ont développé une analyse de la Loi Travail sous le prisme des droits des femmes. Nous savons tou.te.s que, sous prétexte de flexibilisation, c’est une précarisation qui s’organise. Or, précaires parmi les précaires sont les femmes. Reconnaître et mieux connaître leur combat, c’est mieux connaître les plus dominé.e.s. Cela nous aide tou.te.s à mieux comprendre la lutte qui est en cours.

Le mouvement social a également besoin d’être féministe pour être démocratique. Face aux stratégies de division, face à la puissance de l’ordre établi, on ne peut pas ignorer cette moitié (un peu plus même) de l’humanité que sont les femmes. Il faut agir, dans tous les cadres militants, pour assurer cette prise en compte et cette représentation.

“Reconnaissons-nous les femmes, parlons-nous, regardons-nous.”

Il est temps maintenant de s’adresser à toutes les femmes qui s’investissent dans le mouvement social. Vous qui êtes militantes, bénévoles, sympathisantes. Depuis des années ou depuis quelques heures. Nous avons des choses à nous dire, nous avons besoin de nous retrouver. Trois messages à vous transmettre aujourd’hui.

Vous n’êtes pas seules. Vos ressentis, vos expériences, vos émotions sont les produits de votre vécu, de cette domination patriarcale que vous subissez. Vous êtes légitimes à les exprimer, vous parlez pour toutes celles qui ne le peuvent pas. Et nous vous en remercions.

Nous pouvons nous entraider. Nous devons même le faire, pour ne pas rester seules face à nos difficultés. Soyons solidaires entre femmes. N’hésitons pas à nous saluer, à nous applaudir, à nous citer les unes les autres. N’hésitons pas non plus à apprendre ensemble. Qu’importe le sujet ou la technique, reconnaissons nos talents et mettons-les au service de toutes et chacune. Que les comédiennes animent des ateliers sur la prise de parole en public, que les économistes expliquent la loi travail et le salaire d’appoint, que toutes les femmes apportent leurs connaissances et leurs qualités propres.

S’organiser entre femmes n’est pas anti-démocratique. Adopter des stratégies féministes n’est pas biaiser un cadre de discussion, de débat ou de décision. Il s’agit au contraire de rééquilibrer le jeu, face à des stratégies inconscientes, face à une société qui nous a fait intérioriser les inégalités. Nous n’avons pas besoin de réfléchir pour respecter les codes du patriarcat : ce sont ceux qui nous ont été inculqués. Nous avons en revanche besoin de penser, de nous concerter, de travailler pour agir et vivre en féministes.

 

Nous sommes féministes et nous serons heureuses et heureux de participer aux prochaines manifestations, aux prochaines mobilisations. Pour marcher ensemble vers le progrès. Mais il est temps d’entendre que sans féminisme, aucun combat pour l’égalité ne peut réussir.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.