Oui, la démocratie survit aux cons

Un débat courant oppose des démocrates qui pensent que l’être humain est fondamentalement intelligent et apte à prendre de bonnes décisions et des antidémocrates qui pensent qu’il est foncièrement stupide et incapable de réfléchir correctement aux enjeux publics. Posé ainsi, ce débat part sur de bien mauvaises bases. Petite explication ici.

Un virus se propage depuis quelques années. Il consiste à soutenir que, puisque les êtres humains sont stupides, la démocratie n’est pas un bon régime. Cette idée a été en particulier défendue par Bryan Caplan en 2007 dans son livre « le mythe de l’électeur rationnel », puis par toute une tripotée d’autres personnes qui réclament, tour à tour, moins d’Etat, plus d’experts au gouvernement, moins de référendums, plus de contrôle des réseaux sociaux, moins de démocratie. En France, un livre intitulé « la démocratie des crédules » de Gerald Bronner prend ce même chemin, et, finalement, France Culture consacre une émission à cette idée, avec le titre « Notre cerveau est-il compatible avec la démocratie ? ». Au final, la discussion peut se résumer ainsi : les démocrates sont des indécrottables optimistes sur la nature humaine, alors que les antidémocrates sont plus pessimistes. Est-ce une bonne manière de poser le débat ?

Non. Il n’est pas question ici de contester le fait que nous sommes stupides. Oui, nous le sommes. Depuis 40 ans, les études en économie comportementale compilent tous les cas où les êtres humains se trompent systématiquement, font de mauvais raisonnements, sont influencés par des détails qu’ils devraient négliger. Par exemple : nous adorons les projets qui ont 95% de chances de réussite, alors que nous n’aimons pas ceux qui ont 5% de chances d’échecs. Tout est affaire de présentation. Avec de telles tares, on ne peut pas dire que nous soyons très aptes à faire des choix avisés.

Ce qui est facilement contestable, en revanche, est le lien qui, de la prémisse selon laquelle nous sommes stupides, conduit à la conclusion que la démocratie n’est pas un bon régime. Ceux qui défendent un tel lien, ont tendance à ne pas fournir d’arguments, comme si le constat allait de soi. Mais, comme eux-mêmes nous les disent, il faut se méfier de ce qui semble aller de soi, car cela est souvent le fruit de notre fameuse stupidité.

Il y a au moins trois raisons – chacune suffisante – pour expliquer que, quel que soit notre niveau de bêtise, cela n’entraîne pas que la démocratie, y compris la plus directe possible, soit un mauvais régime, ou même un régime inefficient. Et ignorer ces trois raisons correspond à autant d’erreurs de raisonnement auxquels sont notamment soumis les antidémocrates. Car, eux aussi, comme nous, sont stupides.

La première erreur est la soumission à l’autorité. C’est l’idée que, au fond, la stupidité des êtres humains ne concernerait que la plèbe, qu’il faudrait confier la politique à une sorte de dictateur éclairé et bienveillant. Mais ceci est hélas faux. Les données scientifiques regorgent d’erreurs systématiques de médecins, juges, universitaires et politiciens. Malheureusement, quand on dit que les êtres humains sont stupides, cela veut dire que tous les êtres humains sont stupides. Dès lors, la question qui en découle concernant le régime politique est la suivante : vaut mieux être gouverné par un idiot, quelques idiots ou beaucoup d’idiots ? Le constat d’idiotie ne nous aide pas à répondre à cette question.

La deuxième erreur tient à la transposition des contextes. Admettons qu’il y ait des dictateurs éclairés et bienveillants capables de faire beaucoup moins d’erreurs que le votant de base. On oublie, cependant, que la complexité des décisions à prendre n’est pas la même. Le votant, lui, peut simplement voter pour défendre son intérêt personnel. De toute façon, si tout le monde vote pour son propre intérêt, on parvient à un résultat proche de l’intérêt collectif. En revanche, un « bon » dictateur doit non seulement être altruiste mais aussi formidablement bien informé : il doit connaître l’intérêt de tous ses sujets, sans parler des conséquences de ses actions sur chacun d’entre eux. En fait, en démocratie on demande beaucoup moins aux votants qu’on en demanderait à un dictateur éclairé. Au votant, on demande simplement de faire à peu près ce qu’il fait tous les jours : défendre son salaire, ses amis, ses envies, ses idées et sa famille. Pour que le dictateur bienveillant fasse mieux qu’un processus démocratique, il faut qu’il soit incroyablement talentueux, capable de défendre mieux l’intérêt de millions de personnes que chacun d’entre eux n’est capable de le faire pour lui-même. Il faut, en somme, qu’il soit une sorte de dieu.

La troisième erreur réside dans la difficulté de penser clairement un système complexe, tel que la démocratie. En fait, on a toujours tendance à penser qu’il y a quelqu’un qui commande : en dictature c’est une personne, en démocratie directe c’est la majorité. Mais ce n’est pas ainsi. Supposons donc, pour le bien de l’argumentation, que non seulement les dictateurs éclairés existent, mais qu’ils sont presque divins, très altruistes et immensément compétents. Même dans ce cas, la démocratie – aussi directe que possible - serait souhaitable. En effet, en démocratie directe, il n’y a aucun obstacle à ce que ces personnes divines s’occupent des affaires publiques. Simplement, les gens peuvent initier un référendum pour contester ou rectifier les décisions prises. Parfois pour révoquer ces personnes. Exactement comme nous avons la possibilité de changer de restaurant ou de menu lorsque le plat d’un cuisinier ne nous plaît pas. Sans démocratie, c’est un peu comme si le cuisinier peut nous dire que nous nous trompons, que nous avons tort à ne pas aimer son plat, et qu’il faut continuer à le manger pour notre bien. En démocratie cela n’est pas possible. Pour cette raison, la méthode démocratique est probablement la meilleure manière pour sélectionner cet (hypothétique) dictateur compétent et bienveillant – selon un processus d’essais et d’erreurs. Elle permet même de ne pas exiger une grande bienveillance naturelle de notre dictateur. Le contrôle constant qu’il subit des gouvernés l’aidera à la simuler.

Alors ? Les démocrates sont vraiment des indécrottables optimistes ? En fait, c’est tout le contraire qui est vrai. Les régimes démocratiques ont été pensés pour que chacun puisse contrôler tout le monde. Ils visent à concentrer le moins possible le pouvoir sur certains individus. Bref, ils sont fondés sur la méfiance à l’égard de la nature humaine et le renoncement à l’idée qu’il puisse avoir une personne capable de bien gouverner. Ce renoncement conduit à penser des règles un peu plus complexes qui permettent à des gens stupides et incompétents comme chacun d’entre nous de construire une société plus juste. C’est pessimiste, certes, mais beau. Les optimistes ce sont les autres. 

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