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Billet de blog 10 avr. 2020

Covid19, MES et Eurobond: un point de vue italo-batave

Elevé en Italie, je vis depuis un an aux Pays-Bas. La récente négociation sur la question de la solidarité européenne face aux conséquences économiques du coronavirus a mis ces deux pays en première ligne. C’est donc naturellement que j’ai suivi les arguments de ces deux pays de près. J’en livre mon interprétation et les problèmes qu’elles soulèvent.

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Au moment où les pics d’infection semblent être atteints dans plusieurs pays, il faut gérer les nombreux problèmes économiques que la crise sanitaire génère. Les pays lourdement endettés, en tête desquels se trouve l’Italie, proposent la mise en place des Eurobonds. Les pays faiblement endettés, guidés par les Pays-Bas, défendent l’utilisation du MES. Comme d’habitude, la France soutient discrètement le premier groupe de pays, alors que l’Allemagne soutient discrètement le deuxième. Le face à face était tendu, mais une solution raisonnable a été trouvée finalement. A première vue, on est tenté de penser que les pays riches ne veulent pas la solidarité, alors que les pauvres la demandent. Et cette lecture est, bien sûr, vraie, mais limite la compréhension des points de vues de chacun.

Pourquoi les Pays-Bas ne veulent pas des Eurobonds ?

L’idée à la base des Eurobonds est de créer un instrument qui puisse permettre à l’Eurogroupe de contracter des dettes. Cela entraine la possibilité d’une dette publique au niveau européen, et non seulement au niveau des Etats membres. Ce mécanisme va approfondir les liens entre les pays puisqu’ils auront alors une dette commune. C’est aussi un mécanisme de solidarité à deux titres. Parce qu’il permet de partager le remboursement des emprunts qui auront servi à financer les pays les plus en difficulté. Et parce que les pays les plus endettés peuvent contracter de nouvelles dettes à un taux d’intérêt bien plus faible que celui qui leur aurait été appliqué.

Ce n’est pas la question de la solidarité qui fait débat chez les Pays-Bas et leurs alliés. Bien au contraire, un mécanisme de solidarité est considéré comme nécessaire par tous. Ce que les Pays-Bas ne veulent pas, c’est prendre le risque de faire des sacrifices financiers pour rien.

En effet, les pays qui ont la dette publique la plus élevée sont aussi les pays qui ont le plus de problèmes de corruption et d’inefficience. D’après les indicateurs de Transparency International, parmi les 10 pays les moins corrompus en 2019, il y a le Danemark, la Finlande, la Suède, les Pays-Bas, le Luxembourg et l’Allemagne. Autrement dit, le bloc anti-Eurobond.

L’Italie est 51ème, la Grèce 60ème, l’Espagne et le Portugal 30ème. La France s’en sort avec la 23ème place, avec un score plus proche de celui de l’Italie que de celui du Danemark. Or, le problème de la corruption et de l’inefficience est que sur 100 euros donnés, seulement une petite partie, disons 10 euros, vont être utiles, les autres se perdront en dépenses inutiles et en pots-de-vin. Fatalement, cela produit à la fois une grande dette et des services médiocres.

Or, si les Pays-Bas s’engagent à un partage de la dette avec l’Italie, cela signifie que les Pays-Bas vont dépenser 100, et l’Italie va recevoir 10. L’argument des Pays-Bas est : l’aide, oui, mais seulement si elle est efficiente. La « gaffe » de son ministre des Finances, Wopke Hoekstra, qui a souhaité que la Commission européenne ouvre une enquête afin de comprendre pourquoi certains pays membres ne disposent pas de marge budgétaire pour répondre à la crise sanitaire, a choqué les représentants de certains pays, qui se sont sentis humiliés de devoir rendre des comptes.

Mais il n’y a rien d’insultant : a minima il faut comprendre comment les systèmes politiques fonctionnent afin d’agir de manière efficace. Et cela est d’autant moins insultant qu’il s’agit d’une pratique courante de la politique intérieure néerlandaise. Tout service public ou privé qui qui rencontre des difficultés financières doit faire un maximum de transparence sur ses comptes afin que tout le monde comprenne ce qui ne va pas.

Là-dessus, il faut dire, que cela est un bon point soulevé par les Pays-Bas. Rendre des comptes n’est pas humiliant, c’est la moindre des choses lorsqu’on utilise l’argent du contribuable. J’ajouterai que, de la part des représentants des pays endettés, cela aurait été une formidable occasion pour combattre la corruption et l’inefficience qui les appauvrissent : permettre à d’autres de mettre le nez sur nos comptes, nous pousse à avoir des comptes en ordre.

Pourquoi l’Italie ne veut pas du MES.

Pour gérer les crises financières, l’Union Européenne a déjà un instrument : le mécanisme européen de stabilité (MES) crée pour la Grèce en 2011. Il s’agit d’un fond de plusieurs centaines milliards qui peut être débloqué en faveur d’un pays en difficulté, à conditions qu’il s’engage à mettre en place des politiques de rigueur budgétaire.

Le gouvernement italien a refusé que l’Italie soit aidée avec ce mécanisme, à cause des conditions qu’il impose. Cela peut être vu comme un caprice, mais ce refus repose sur des raisons solides.

Les politiques de rigueur budgétaire ont déstabilisé, par le passé, les pays les plus fragiles et créé de la pauvreté. En fait, rendre un service public – l’administration ou l’école, par exemple – plus efficient nécessite toujours un investissement, que ce soit dans les instruments de contrôle ou dans des réformes bien pensées. Les politiques qui visent à réduire simplement les coûts d’institutions inefficaces les rendent encore moins utiles, tout en les gardant toujours trop coûteuses. D’un autre côté, sans rigueur budgétaire, des investissements eux-mêmes produits par des institutions inefficaces ou corrompues, produisent inéluctablement encore plus de dette. C’est de ce cercle vicieux qu’il s’agit de sortir.

De ce point de vue, le gouvernement italien actuel a montré une volonté de combattre sérieusement la corruption à travers une série de lois qui punissent sévèrement les délits financiers et accroissent la transparence des partis politiques. Une avancée soulignée par des organisations internationales telles que l’Onu, le Conseil de l’Europe ou encore Transparency International elle-même.

Comme le gouvernement grec avant lui, le gouvernement italien est prêt à conditionner l’obtention de financement à des mesures ultérieures pour réduire la corruption et la transparence, mais non à des mesures d’austérité qui, elles, ne combattraient pas le mal à la racine et, au contraire, constitueraient un obstacle à développer un modèle de société plus transparent et efficient.

Là-dessus, il faut le dire, le bon point, soulevé par l’Italie, est le refus des conditionnalités contreproductives présentes dans le MES. L’austérité n’a de sens que dans les pays déjà efficients, et la capacité de certains pays (du nord) à pouvoir épargner est due à des contingences historiques qui leur ont permis de faire face à l’austérité à un moment où leurs institutions étaient déjà efficientes.

L’accord trouvé, et les suites possibles

Compte tenu de ces points de vue, l’accord qui a été trouvé était le seul possible. Pour l’essentiel, non aux Eurobond, et oui au MES, mais sans conditionnalités autres qu’utiliser l’argent uniquement pour les questions d’ordre sanitaire. Ce qui, en fait, revient à aucune condition du tout puisqu’en éliminant ainsi le coût de la santé et la prévention, l’argent de l’Etat italien pourra être employé pour d’autres objectifs, à sa discrétion.  Ainsi, les Pays-Bas et ses alliés ne se retrouvent pas engagés à financer un puits sans fond, et l’Italie et ses alliés ne sont pas contraints des suivre des instructions européennes dont, à juste titre, ils ne veulent pas. Dans la situation d’urgence, il s’agit du meilleur accord possible et, qui plus est, atteint très rapidement.

Cependant, sur une plus longue durée, l’orientation de l’UE sera certainement rediscutée. Dans les pays latins, beaucoup poussent pour une Europe plus fédérale, avec partage de la dette et plus de solidarité. Pour les raisons susdites, cela n’a aucune chance d’arriver. La solidarité a beaucoup de chance d’émerger quand les probabilités de connaitre des crises sont similaires pour chaque membre d’un groupe. En revanche, aucune solidarité s’instaure si les mêmes connaissent toujours les situations les plus critiques.

Plutôt que d’exiger le partage des coûts, on pourrait utiliser l’Union Européenne pour réduire les inégalités entre pays, avec des plan européens anti-corruption et anti-gaspillage. Personnellement, ayant vécu en Italie, en France, en Suisse et maintenant aux Pays-Bas, je peux témoigner d’un nombre incroyable de façons de gaspiller l’argent public dans les deux premiers pays, comparés aux deux seconds.

Morale de l’histoire

Aujourd’hui, en Europe, il y a deux sortes de pays. Ceux, comme les Pays Bas et l'Allemagne, qui peuvent se permettre le luxe d’avoir une gauche, qui désire plus d’impôts et de services publiques, et une droite qui, elle, désire moins de taxes et moins de services. Et ceux, dont l'Italie et la France, qui ne peuvent se permettre ce luxe. Il leur faut moins de taxes et de meilleurs services publics. Autrement dit, plus d’efficience. Les revendications des Gilets Jaunes reflètent cette réalité. Il faut d’abord une société qui fonctionne bien. Seulement après il sera possible parler sérieusement de projets de gauche ou de droite. Et tant pis pour ceux qui ne le comprennent pas, et parlent encore de « populisme ».

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