Ce que révèle l’affaire des affiches à Science Po Grenoble sur la politique française

En regardant de près les évènements en cours dans l’institution qui m’emploie, je conclue qu’il ne se passe rien d’exceptionnel à Sciences Po Grenoble. C’est ce qui se passe en France dans son ensemble qui est exceptionnel.

J’étais loin de Grenoble lorsque l’institution qui m’emploie a fait la une de tous les médias. Ma boite e-mail se remplissant de nombreux messages, j’ai vu cette polémique s’enflammer d’abord en interne, puis dans les médias. Du point de vue d’un consommateur assidu d’actualité, on peut supposer que, si polémique il y a, c’est que des faits dignes de polémique ont eu lieu. Mais quand on regarde les faits, on constate que rien ne mérite l’attention de l‘ensemble de nos concitoyens.

Tout commence par un échange de 9 e-mails entre deux enseignants sur la question de l’islamophobie. Il y avait désaccord. Jusqu’ici, il n’y a rien de plus banal, du moins chez nous. Il y a effectivement des désaccords, qui parfois  s’expriment par des échanges d’e-mails surtout depuis que les occasions de discuter en face à face se font rares. Et souvent ces e-mails incluent un certain nombre d’autres personnes en copie, comme c’était le cas ici.

Suite à cet échange, un des laboratoires auquel Sciences Po est institutionnellement lié a souhaité faire un communiqué officiel pour prendre parti pour l’un des deux enseignants (qui défendait la valeur scientifique du concept d’islamophobie). Cela est certes saugrenu, puisqu’un laboratoire n’a pas vocation à arbitrer un débat entre enseignants, d’autant que cela peut braquer l’enseignant non soutenu. Ce dernier peut se sentir soudainement attaqué et exposé publiquement par toute une communauté de chercheurs.  Il s’agit donc d’une erreur, qu’il vaut mieux éviter à l’avenir, mais toujours pas un scandale national.

Un syndicat d’étudiants a repris cet incident, en dénonçant sur sa page Facebook l’islamophobie de l’enseignant en question, sans le nommer. Qu’on soit ou non d’accord avec leurs positions, les syndicats étudiants ont le droit de critiquer publiquement des enseignants dans leur rôle d’enseignants. Nous donnons des cours publics, sur fonds public et il est normal que les étudiants expriment leurs désaccords politiques ou éthiques, critiquent nos comportements ou nos approches pédagogiques. D’autre part, accuser les gens d’islamophobie est certes peu délicat, mais pas moins que de taxer les gens d’islamo-gauchistes ou d’autres anathèmes que nous entendons régulièrement dans les médias, y compris de la bouche de nos représentants. Néanmoins, dans la période très particulière que nous traversons, l’accusation publique d’islamophobie conduit la personne visée à se sentir en insécurité et potentiellement cible de violences ou d’attentats. Bien que les étudiants ne soient en rien responsables de cette situation, il est normal qu’on leur demande de ne pas utiliser ce terme, de retirer le message et de tenir compte de la sécurité de l’enseignant visé.  

Suite à cette série de pressions, l’enseignant accusé publie sur son site l’ensemble des échanges par e-mails et communiqués. La démarche est compréhensible,  puisque suite aux critiques professionnelles et étudiantes, on peut se sentir rejeté et même en danger. Néanmoins, elle est, a l’instar des actions précédemment citées, maladroite car, ce faisant, il rend son identité publique et contribue à se rendre donc plus vulnérable à d’éventuelles attaques. Il est donc également normal que, pour le protéger, il lui soit demandé de retirer de son site cette documentation.

Quelques jours plus tard, des affiches anonymes sont collés sur les murs de Sciences Po Grenoble accusant nommément cet enseignant et un autre (qui n’avait d’ailleurs rien demandé) de fascisme et islamophobie. Cela est un moyen d’expression certainement incivique, mais pas exceptionnel. Il est même plutôt fréquent par une population d’étudiants large et diverse.  Certains d’entre eux sont très engagés politiquement (d’un bord ou d’un autre) et motivés à faire des coups d’éclat lorsque l’occasion se présente.  Cette affaire était suffisamment publicisée par les personnes y ayant participé pour risquer de produire de telles réactions. On peut d’ailleurs se réjouir que les anonymes aient choisi des affiches, plutôt que des tags sur les murs. Ici encore, il est normal de les enlever tout de suite, et de rappeler aux étudiants et aux enseignants la situation délicate que nous vivons.

Jusqu’ici, je conçois que le lecteur s’est profondément ennuyé. Une série de maladresses qui conduit à une situation inconfortable pour les uns et les autres, mérite simplement un soutien moral et une protection sans faille des dits enseignants, un débat ouvert avec les étudiants et les chercheurs de tous bords et, le cas échant, des excuses et des réconciliations.

Seulement voilà, pendant ces évènements, il y a bien eu quelque chose d’anormal. Cette affaire a été accompagnée de plusieurs plaintes à la police, arrêts maladie, émissions et commentaires politiques en tout genre, puis une mission d’enquête du Ministère. Les plaintes à la police et les arrêts maladie témoignent d’une tension particulièrement forte et les émissions d’une attention particulière des médias à l’Islam et aux universitaires.  Pour comprendre ces évènements étranges, il faut revoir cette affaire différemment.

Voilà donc l’histoire à l’endroit. Comme d’autres services publiques en Europe, les universités sont soumises depuis plusieurs mois à un travail en distanciel, qui a la caractéristique de susciter des tensions inhabituelles. Les professeurs parlent moins aux étudiants, moins entre eux, et plus souvent par e-mail ou les mésententes et les vexations sont plus fréquentes. Dans ce contexte, beaucoup de gouvernements en Europe optent pour un discours de soutien aux enseignants et aux étudiants avec des mots encourageants. Parfois même des compensations financières sont versées, des services spécifiques de soutien mis en place. Ce n’est pas grand-chose certes, mais ça aide. Notre gouvernement a choisi une autre stratégie : il y a quelques semaines, il a eu la bonne idée de commander un rapport sur l’ « islamo-gauchisme » qui « gangrène » notre université. Cela encourage certains enseignants plutôt d’accord avec notre gouvernement à accuser d’autres de connivence avec l’islamisme. Et fragilise les enseignants qui subissent de telles accusations. Les plaintes à la police, les arrêts maladie, les protections policières et les enquêtes du Ministère – qu’il faut le rappeler, sont au frais des contribuables – se comprennent alors mieux. Et le tollé médiatique également.

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