La presse nationale et le RIC

Le référendum d'initiative citoyenne (RIC) a occupé le devant de la scène médiatique depuis décembre 2018. Après un an de débats, comment la presse nationale a-t-elle couvert cette revendication ? En feuilletant les archives du Monde, Mediapart, Libération et le Figaro, la ligne de chacun de ces journaux apparaît clairement.

Après un an de revendications du RIC, pourquoi ne pas revenir sur les archives de la presse nationale concernant cette mesure civique de base? J’ai sélectionné quatre journaux de diverses colorations politiques, le Monde, Mediapart, Libération et le Figaro, pour voir comment ils ont couvert le RIC. Au moment où le RIC éclot – pendant le mois de décembre 2018 où se concentrent des dizaines d’articles sur le sujet – ces journaux sont assez semblables. Les journalistes semblent surpris, ils se renseignent sur ce qu’est cette mesure, ils essayent de poser des questions aux experts avec qui ils sont en contact, lorsqu’ils semblent en avoir déjà entendu parler. Il y a une certaine curiosité et une attitude globalement favorable à une revendication qui semble être sortie de nulle part. Fin décembre, les chemins se séparent. Le Monde suit résolument la ligne d’En Marche, il faut le dire, avec une couverture qui ressemble plus à de la propagande qu’à de l’information. Médiapart, lui, s’arrête tout net d’en parler. Libération épouse la ligne du Parti Socialiste qui consiste à noyer cette revendication au milieu d’une foule d’autres plus ou moins reliées à la démocratie. Le Figaro, proche des Républicains, bénéficie d’une absence de ligne claire de ce parti pour couvrir le RIC comme un sujet neutre. Le résultat est plutôt honnête. Je présente la couverture de ces journaux, du pire au meilleur. 

Le Monde : le RIC c’est facho

Le RIC a été largement couvert par le Monde qui a traité le sujet très tôt, par rapport à ses principaux concurrents. Dès le 7 décembre, les Décodeurs lui consacrent un article informatif, puis le 16 décembre un deuxième, le jour où Edouard Philippe déclarait « Je ne vois pas comment on peut être contre son principe ». Peu à peu la question de « l’encadrement » du RIC devient centrale. Un éditorial, le 18 décembre encore, souligne l’intérêt du RIC mais pointe sa nécessaire limitation. Dans l’ensemble, ces premiers jours de traitement se caractérisent par des informations factuelles et des débats menés par les intellectuels préférés de « Le Monde ».

Le 19 décembre, la République en Marche lance la contre-offensive. Elle lâche ses parlementaires, qui commencent à dire que le RIC est une mauvaise chose, parce qu’il va être responsable de toute sortes de catastrophes. La ligne du Monde change alors radicalement. Dès le 20 décembre, il publie une interview faite à la hâte d’un expert dont on se demande en vertu de quel travail il a été choisi. Tout en démontrant qu’il ne connaît rien au RIC, il affirme toute de même sa dangerosité. Le 21 décembre, c’est aux Décodeurs qu’incombe le sale boulot. Choisir un bouc émissaire afin de dire que les partisans du RIC soutiennent l’extrême droite, la plus infréquentable. L’équivalence RIC = fascisme est alors introduite. Cela tombe sur Etienne Chouard qui militerait ainsi depuis des années pour la création d’un référendum d’initiative citoyenne et adhérerait à des théories complotistes et d’extrême droite. Et tant pis si les deux choses sont erronées.

Le 8 janvier, sortent trois tribunes, qui donnent la parole à trois « experts » qui n’ont jamais rien écrit sur le RIC. L’un dit que le RIC est extrêmement dangereux pour les droits fondamentaux (sans le moindre exemple pertinent à l’appui). Le deuxième dit rapidement que le RIC ça ne va pas, puis propose quelque chose d’autre. Enfin, le troisième parle positivement du RIC tel qu’il est utilisé en Italie, en disant que c’est une bonne chose mais qu’il faut l’encadrer davantage. Il faut savoir qu’en Italie il y a un RIC parmi les plus encadrés et limités au monde, ce qui permet de traduire : le RIC le plus encadré c’est ok, mais il faut l’encadrer encore plus. Cette tribune représentait le « pour », les autres le « contre ». Cette sélection laisse entendre qu’il n’y a pas d’experts vraiment favorables au RIC. En fait, il y en a plein.

Suite à ces tribunes, c’est le bombardement d’inepties sur les pauvres lecteurs du Monde. Le 13 février, Corine Lesnes publie un article sur le RIC en Californie. Il commencerait à lasser les électeurs, alors que le Grand Débat, lui, s’exporte et séduit! Sa source : une centaine de français venus à la première session de l’initiative d’Emmanuel Macron en Amérique du Nord. Le 21 février, un article fait le compte rendu des débats en Commission Parlementaire sur le projet de RIC proposé par la France Insoumise. Il n’y a pas d’informations, mais plutôt une suite d’interviews visant à montrer que personne au Parlement, quel que soit le bord politique, et à part la FI, ne soutient le RIC (ce qui est encore faux). Le 23 février, Danièle Lamarque, une fonctionnaire européenne, soutient que le RIC est, en tant que revendication, un symptôme d’un manque de confiance, mais pas une solution. Attardons-nous sur le titre choisi: « Gilets jaunes : « Le référendum n’est pas la panacée du renouveau de l’expression citoyenne » ». On pourrait croire que des Gilets Jaunes s’expriment. Non, non, c’est bien une fonctionnaire européenne. Enfin, le 13 mars, un article intitulé « Le référendum d’initiative citoyenne, une proposition venue de la « droite de droite » sort. Le sociologue Philippe Lamy nous dit que le RIC « a été théorisé il y a près de trente ans par un petit cercle de doctrinaires, très marqués à droite, au sein du Club de l’horloge ». Dommage qu’avant cela, le RIC existait déjà depuis un longtemps en Suisse, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie et dans les pays Baltes. Souvent mis en place par les progressistes, socialistes, les libéraux ou les démocrates-chrétiens. Le dernier article faisant mention du RIC sort le 22 mars : dans le cadre des « idées pour la France », Emmanuel Martin avance « un référendum d’initiative citoyenne contrôlé par une assemblée tirée au sort ».

Résumons la ligne du Monde : avant le 19 décembre, le RIC est une institution sympa qu’il s’agit de découvrir. Après cela, et en ligne avant notre majorité, le RIC devient une proposition dangereuse et démagogique, issue par des cercles d’extrême droite et complotistes, dont les dangers, cependant, peuvent être réduits en encadrant très fortement le RIC et en lui ajoutant une assemblée tirée au sort. S’agissant pour l’essentiel d’informations fausses également utilisées par les députés de la majorité, l’origine cette ligne éditoriale est évidente.

Mediapart : le RIC on s’en fout

Bien que 140 articles font mention du RIC, seulement 4 articles lui sont directement consacrés (tous publiés entre le 19 décembre et le 4 janvier). Un  cinquième est simplement une dépêche de Reuters qui donne les résultats d’un sondage (77% des gens sont pour). Il est vrai que ces 4 articles sont clairement plus informatifs et intéressants que ceux du Monde (même s’il y a tout de même parfois des erreurs et des choix discutables). Il n’en reste pas moins que 4 articles c’est peu. Pourquoi ? Parce que par ailleurs, Mediapart ne cesse de publier des brèves de Reuters sur les manifestations des Gilets Jaunes où il est question de cette revendication. Il y a donc clairement une ligne éditoriale : Mediapart ne relayera pas le RIC. Pourtant le journal couvre largement les manifestations des Gilets Jaunes, il analyse les violences de tout genre, incluant celles de l’Etat contre les manifestants, et s’intéresse à d’autres revendications comme l’a réinstauration de l’impôt sur la fortune, la lutte à la corruption, les taxes. Mais le RIC est absent, qu’il s’agisse d’en dire du bien ou du mal.

Quelle est la différence entre une ligne éditoriale et de la propagande ? Parfois, la frontière est floue. Cependant, on peut dire cela : une ligne éditoriale consiste à choisir certains sujets au détriment d’autres. La propagande consiste à traiter des sujets avec de fausses informations. Le point positif de Mediapart est qu’il ne fait pas de propagande. Cependant, sa ligne politique pèse fortement sur le traitement de l’information. Quelle est cette ligne ? Il s’agit de la vieille ligne de gauche paternaliste à la « Robin des Bois », qui défend les opprimés contre les puissants à travers un journalisme d’investigation qui dénonce cette oppression. En revanche, les revendications des opprimés n’intéressent pas Mediapart, sauf, parfois, lorsqu’elles sont de gauche (l’ISF ou l’opposition à la privatisation des Aéroports de Paris ont bénéficié de pas mal d’attention). Et malheureusement, cette ligne a contribué à la description des Gilets Jaunes comme un mouvement de gens « en colère », essentiellement positionné « contre » et incapable de faire des propositions cohérentes. Une idée totalement fausse, comme tout le monde peut le remarquer en cherchant des informations sur internet.

Ceux qui ont lu jusqu’ici peuvent se demander pourquoi, alors, je tiens un blog sur Médiapart. L’indépendance financière de ce journal vis-à-vis de grands pouvoirs économiques et de l’Etat me donne confiance, même s’il reste géré par une gauche caviar dont on voit les limites lorsqu’il s’agit de traiter une revendication comme le RIC.

Libération : le RIC est un symptôme

Comme les autres journaux, Libération lance une ribambelle d’articles sur le RIC à la mi-décembre 2018. A côté d’articles informatifs ou d’opinions plus ou moins favorables et plus ou moins informées, Libération fait même mieux que les autres, avec une série d’articles bien renseignés sur la naissance de cette revendication chez les Gilets Jaunes signés par Vincent Glad, qui a été depuis viré par ce même journal.

La ligne politique de Libération – comme celle du Parti Socialiste – se dessine à la fin de décembre.  Plus précisément le 2 janvier, où un éditorial de son directeur de la rédaction la fixe explicitement en ces termes : « Riche idée que le RIC ? Ou ricanements garantis ? On aurait tort, en tout cas, de le rejeter d’un revers de main antipopuliste. (…) Les gilets jaunes en ont une conception radicale : référendum pour voter une loi, pour en abroger une autre, pour révoquer un élu et même le président. Proposition franchement farfelue ». Autrement dit : oui, on parlera du RIC et on en fera un débat public. Mais essentiellement pour parler d’autre chose que de la proposition des Gilets Jaunes.

La suite des publications conforte cette interprétation et contraste fortement avec l’esprit de départ. Des articles suivent en janvier où les sujets sont les « contours du RIC », « l’au-delà du RIC », et autres articles d’opinions qui partent du RIC pour promouvoir d’autres idées que la ligne politique de Libé considère comme plus raisonnables : les référendum d’initiative partagée, les assemblées citoyennes délibératives et autres formes de participation citoyennes.

Les quelques articles où le RIC n’est pas présenté comme une idée farfelue à dépasser sont ceux qui sont consacrés aux Gilets Jaunes eux-mêmes. Souvent couvertes par Libération, les initiatives des Gilets Jaunes offrent une visibilité au RIC sans pour autant que ces mêmes Gilets Jaunes aient la possibilité de donner les raisons pour lesquelles le RIC est revendiqué. L’analyse, elle, est réservée à des « spécialistes » qui, choisis par Libération, défendent systématiquement l’idée que, oui, le RIC est un bon point de départ pour débattre, mais qu’il faut faire plutôt autre chose. Un reportage emblématique du 12 mars, signé par Simon Blin, est intitulé « Il n’y en a que pour le RIC ». Il oppose un universitaire qui est « plutôt pour » l’instauration d’un RIC et un autre qui est « farouchement contre ». Pas de traces, dans ce journal, de spécialistes qui seraient « farouchement pour ». Cette ligne continue jusqu’à aujourd’hui avec une couverture médiatique exceptionnelle sur le « référendum d’initiative partagée » sur les aéroports de Paris, et, régulièrement, sur les assemblées citoyennes.

Libération partage la même ligne politique que le Parti Socialiste et, dans une moindre mesure, que la France Insoumise. Une ligne qui consiste à créer de la confusion. Il parle du RIC, pour pouvoir promouvoir, en fait, une vieille approche participative défendue jadis par Ségolène Royal. Il ne faut donc pas prendre au sérieux le RIC, mais bien plutôt le concevoir comme un signe que les citoyens veulent s’impliquer davantage dans la politique.

Le Figaro : le RIC c’est bien ou pas ?

Le Figaro découvre le RIC relativement tard, le 11 décembre, mais a le mérite de le couvrir régulièrement depuis de façon assez riche. Dans la période de forte médiatisation du RIC – en décembre 2018 – le Figaro se distingue avec pas moins de 23 articles sur le RIC, parfois purement informatifs, et parfois sous la forme de débat impliquant les partisans et les opposants. Les adversaires ne manquent pas, mais les personnes qui y sont favorables sont également nombreuses. Les articles sont, dans l’ensemble, de bonne qualité et se basent souvent sur des exemples étrangers. La ligne n’est ni hostile au RIC, ni favorable. Le journal semble vouloir informer les lecteurs sur ce sujet

Cette tendance se poursuit d’ailleurs après le mois de décembre, avec une couverture du RIC beaucoup moins intense, mais néanmoins présente tous les mois. La popularité du RIC auprès des maires y est explorée, ainsi que son succès dans les pays où il existe. La proposition de la France Insoumise y est commentée, mais, surtout, trois articles reviennent sur le sujet en interviewant directement des Gilets Jaunes. Il faut également noter que trois articles sur le RIC avaient été écrits avant l’arrivée des Gilets Jaunes, pour commenter des votations à l’étranger.

Parmi les journaux sélectionnés, le Figaro est celui qui a fait le meilleur travail. La meilleure explication à cela est que ses principales clientèles sont divisées sur la question. Un sondage en ligne parmi les abonnés du 11 janvier donne 52% de soutien au RIC. Bien que cela soit très en deçà du niveau de soutien national, le lectorat reste très ambivalent comme le sont également les articles du Figaro. La même chose s’observe au sein des Républicains, auxquelles le Figaro se rapproche particulièrement. Certains d’entre eux voient le RIC comme une suite logique de l’esprit gaulliste, d’autres y voient plutôt un instrument hostile à la représentation et à nos traditions. J’ai eu l’occasion de voir cette ambivalence en étudiant les interventions des députés dans la commission parlementaire où la proposition de la France Insoumise avait été débattue. Contrairement aux députés insoumis, socialistes, marcheurs ou affiliés nationaux-rassemblistes, qui avaient une ligne similaire sur la question, les députés républicains ne semblaient pas partager les mêmes positions, tout en se réclament à l’unisson du général De Gaulle. Au final, le Figaro reflète ces débats. N’ayant pas de parti pris, les informations y sont de meilleure qualité.

Il est probable que le Figaro ne soit pas aussi ouvert sur des sujets sur lesquels sa clientèle n’est pas divisée. Mais en ce qui concerne le RIC, s’il fallait lire un quotidien national, c’est le Figaro qu’il aurait fallu consulter.

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