Charlie Hebdo: la religion ou la guerre?

Il y a quelques jours j’ai publié ici un billet pour souligner que, probablement, l’attentat de Charlie Hebdo est avant tout une riposte contre les bombardements français, et seulement après une vengeance contre les caricatures. Puisqu’il y a eu des critiques, parues notamment dans Charlie Hebdo, je publie les réponses à aux arguments qui ont été avancés.

Il y a quelques jours, j’avais fait remarquer ici-même que la probabilité de subir un attentat islamiste augmente fortement lorsqu’un pays bombarde en Irak, alors qu’elle n’augmente pas lorsqu’il abrite un journal qui publie des caricatures de Mahomet. J’en concluais que, probablement, l’attentat de Charlie Hebdo a été avant tout une riposte dans une situation de guerre.

Depuis, j’ai reçu plusieurs réactions critiques, dont un article publié dans Charlie Hebdo himself, signé par Antonio Fischietti, physicien et chroniqueur pour cette même revue. Cet article m’a fait plaisir car il démontre que, bien qu’ayant été directement victime de cet attentat, les journalistes de Charlie Hebdo peuvent débattre et réfléchir à ce qui est arrivé avec lucidité. Un bel exemple pour tous. L’autre avantage de cet article est qu’il résume bien tous les arguments soulevés par ceux qui contestent le simple constat que j’ai fait, et l’occasion est bonne pour y répondre. Aucun des arguments ne me parait concluant, mais puisqu’il y en a beaucoup (six !) on peut avoir l’impression que le raisonnement global est solide. Je vais donc les examiner un pas un.

  1. L’aveu: « Les Kouachi ont crié qu’ils avaient « vengé le Prophète ».

 Les frères Kouachi, en sortant de l’attentat, crient « on a vengé le Prophète ». Conclusion : ils en avaient à Charlie Hebdo pour ces caricatures, et non à la France pour ses bombardements. Mais leur message est-il si clair ? Chérif Kouachi a été interviewé par bfmtv. Dans cette interview, il se dit bien défenseur du prophète, mais il mentionne également les massacres des Occidentaux en Irak et en Afghanistan. Difficile à dire, donc, quelle était la motivation première, surtout dans une interview de 2 minutes. Mais admettons que le message ait été celui que certains croient avoir entendu, s’agit-il d’une preuve ? Tout au plus un indice. Il est nul doute que certains individus souhaitent intimider la presse, voir la punir, pour des propos qu’ils n’aiment pas. En particulier, l’affaire des caricatures a produit plusieurs attentats pour la plupart sans morts. Il y a donc beaucoup de gens qui veulent venger le prophète. Mais, l’attentat à Charlie Hebdo était très particulier : il y a des armes à feu, il y a une connaissance des lieux, il y a une infrastructure, des personnes entrainées. Et à l’arrivée, il y a un massacre. Dans ces cas-là, il y a généralement une organisation derrière, et d’ailleurs Kouachi confirme qu’il s’agit de Al-Qaïda. Or, la priorité du perpétrateur n’est pas forcément la même que celle de l’organisation. Quelle était la motivation de l’organisation qui a armé les Kouachi ? On ne sait pas. Conclusion : Kouachi n’en a pas dit assez pour conclure quoique ce soit.

      2. Le contre-exemple : « Il ne semble pas que la politique extérieure des Pays-Bas ait été pour grand-chose dans l’assassinat, en 2004, du réalisateur néerlandais Theo Van Gogh, « coupable » d’un film critiquant l’islam »

 L’assassinat de Theo Van Gogh n’est pas le meilleur contre-exemple, puisqu’à l’époque les Pays-Bas étaient fortement impliqués dans la guerre d’Irak et des études montrent qu’il y a un lien vraisemblable entre cette implication et l’assassinat en question. Mais puisque de meilleurs contre-exemples existent par ailleurs (et n’ont pas échappé à certains lecteurs), supposons que celui-ci soit valable.

Que nous dit-il ? Un contre-exemple est insuffisant pour contredire une régularité statistique. Ma grande mère fumait et est morte à 94 ans, mais fumer c’est quand même mauvais pour la santé. Il permet néanmoins de conclure que le lien n’est que probabiliste.  En fait, l’objection de type « Van Gogh » vise à dire qu’un attentat islamiste meurtrier en réaction à la critique de l’Islam est possible, puisqu’il a déjà eu lieu. Je suis d’accord avec cela. D’ailleurs, dans le cas de l’attentat de Charlie Hebdo, cette explication est également possible. Mais cela reste plus probable qu’il ait eu lieu à cause des bombardements français.

     3. Les statistiques. « Le problème de ce genre de raisonnement « scientifique », c’est qu’il s’appuie sur des corrélations statistiques. Et avec ça, on peut tirer les conclusions les plus loufoques. »

 Ah, les statistiques ! Lorsque vous êtes malades, le médecin pense à la maladie la plus probable étant donné vos symptômes. Ce sont les traitements statistiques qui permettent de savoir laquelle est la plus probable. Le médecin ne fait pas autre chose que ce que font les économistes ou les politologues, lorsqu’ils essayent d'identifier les causes les plus probables d'un attentat terroriste.  Si ça ne vaut rien, commencez par arrêter d’aller chez le médecin.

    4. Les victimes musulmanes. « L’islamisme touche en premier lieu les musulmans ».

Oui, il y a beaucoup d’attentats dans les pays musulmans. Parmi eux il y a 1. Les pays qui sont en guerre civile, où par définition il y a sans cesse des attentats, 2. Les pays qui contribuent à attaquer d’autres pays musulmans (l’Arabie Saoudite, par exemple, est la plus visée), 3. Les attentats où les victimes sont européennes (l’attentat de Sousse en Tunisie, par exemple), 4. Le attentats contre un gouvernement qui lutte contre les organisations islamistes et 5. les violences diverses au nom de l’Islam qui ne sont pas des attentats. Après tout cela, il ne reste pas grande chose.

    5. L’idéologie. « Pour eux [les islamistes], la planète entière est l’objectif, par ordre de priorité, d’abord les musulmans chiites et musulmans modérés, ensuite les ennemis proches et les ennemis lointains »

Une bien vilaine idéologie, j’en conviens. Mais le fait d’avoir pour objectif la planète entière n’est pas si rare. A commencer par nous et les britanniques qui avons colonisé quasiment le monde entier. Les communistes, également, avaient cet objectif. On peut ajouter les capitalistes, ou encore les écologistes. Mais cet objectif n’a jamais été poursuivi à coups d’attentats terroristes.

    6. L’agenda caché. « Cela donne surtout l’impression que le raisonnement est guidé par une volonté de minimiser le rôle de la religion dans le terrorisme islamiste ».

Je l’avoue, derrière les chiffres, il y a un humain avec ses idées et ses motivations. Je me suis intéressé à ce sujet parce que j’étais assez scandalisé qu’aucun lien ne soit fait entre les attentats et les guerres que nous menons. C’est pourtant bien connu qu’une politique étrangère agressive produit des rétorsions. Mais en France, on en parle pas. Je comprends que le gouvernement préfère éviter toute responsabilité. Mais les juges ? Les journalistes ?

J’ai donc fait ce qu’on fait dans mon métier : avec des collègues, nous sommes allés vérifier quelle thèse était vraie. J’aurais été largement conforté dans mes idées avec une probabilité égale : après tout, ce qu’il me gêne est que l’une des deux thèses passe sous silence. Mais il se trouve que les résultats disent que la probabilité n’est pas égale : bombarder en Irak est beaucoup plus dangereux que dessiner des caricatures de Mahomet.

Quant à la volonté de minimiser le rôle de la religion, ce n’est guère mon objectif. C’est un simple effet mécanique de la réévaluation du rôle de la guerre. Je n’aime pas le fanatisme religieux, mais ce n’est pas une raison de lui mettre systématiquement tout sur le dos.

Maintenant que j’ai dévoilé mon agenda caché, j’adresse à mon tour des soupçons d’agenda caché : la réponse parue dans Charlie Hebdo donne surtout l’impression que le raisonnement est guidé par une volonté de minimiser le rôle de la guerre menée par nos gouvernements dans le terrorisme islamiste. Si c’est le cas, pourquoi ?

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