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Billet de blog 28 oct. 2020

Les deux chemins qui mènent à l’assassinat de Samuel Paty

Derrière l’horrible assassinat de mon collègue Samuel Paty, se cachent deux interprétations. Elles sont partagées, selon mon expérience, en parts à peu près égales dans la population française. Je ne sais pas laquelle Samuel Paty aurait préféré. Mais lors de ses funérailles, notre président en a profité pour promouvoir la première.

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Il y a deux chemins qui mènent à l’assassinat de Samuel Paty. Si l’un est vrai, l’autre est largement imaginaire. Le chemin 1 est celui d’une évolution d’une partie de l’islam vers une hégémonie politique. L’autre, le chemin 2, est l’histoire d’une vexation progressive des musulmans, en particulier par les gouvernements Français. Les deux chemins sont évidemment compatibles, mais ils ne désignent pas le même responsable. La faute à la radicalisation de l’Islam ou à la radicalisation de nos gouvernements ?

En ce qui me concerne, il me semble que le chemin 2 est plus plausible, précis et corroboré par les faits. Mais j’ai pu voir que dans des situations de tension extrême et de deuil national, les faits ne valent plus grande chose. Alors, au-delà des faits, il est déjà bon de les exposer. Le chemin 2 est largement sous-représenté parmi les personnes qui ont une parole publique, même s’il a du succès parmi des experts et connaisseurs. Il faut donc se charger de le représenter nous-mêmes. Voici donc les deux chemins l’un après l’autre, pour que chacun puisse arbitrer, les corriger et les développer.


CHEMIN 1

Depuis les années ’90, le succès de l’Islam politique ne cesse de monter. Plusieurs groupes de musulmans intégristes abandonnent une approche essentiellement religieuse de leur existence et optent pour prendre les armes pour leurs convictions.

Or, ces convictions intégristes, transposées sur le terrain politique, deviennent totalitaires et hégémoniques. L’objectif de ces groupes est de conquérir le monde et y imposer la loi islamique par quelques moyens que ce soit.

Après l’attentat des tour jumelles à New York, ils visent à créer la terreur toutes les fois qu’une loi islamique est, à leur yeux, bafouée. Les milieux d’affaires, les divertissements, les journaux qui pratiquent l’ironie, sont visés pour décourager ces pratiques partout dans le monde.

Cet intégrisme musulman est d’autant plus intolérant que le Coran, contrairement aux autres textes religieux, est considéré comme écrit par Dieu lui-même. Il reste donc peu de marge pour la tolérance et l’interprétation.

De plus, compte tenu de la situation particulière au Moyen Orient, ces groupes développent de fortes croyances antisémites, qui les portent à viser une population en particulier en créant chez celle-ci un fort sentiment d’insécurité.

Face à ce développement exponentiel de l’islam politique, les pays occidentaux, et en particulier la France et les Etats-Unis, incarnent la lutte pour la défense des libertés et des valeurs démocratiques. Dès lors, non seulement sur leur sol, mais à travers la planète, ils n’ont de cesse de combattre cette idéologie, porteuse de morts et de destruction.

Mais malgré cette action, l’islam politique continue à séduire les esprits des jeunes. A travers notamment les réseaux sociaux, ces groupements poussent des millions de jeunes à se radicaliser et à prôner l’action violente. Bien que les Etats-Unis soient relativement épargnés, la France, qui a été une terre accueil de millions de musulmans, se trouve à voir grandir sur son propre sol un grand nombre jeunes radicalisés, terriblement dangereux.

L’Etat a alors mis en place des instruments pour prévenir ce phénomène, avec notamment la mise en place des centres de déradicalisation en 2016, le financement de cours de pensée critique notamment dans les prisons. A côté de la prévention, un contrôle accru est nécessaire ainsi qu’une limitation des propos qui peuvent être tenus sur internet, dont l’anonymat et la virulence peuvent parfois générer chez les gens un sentiment de haine et des actions violentes.

Bien que limitatives des libertés, ces mesures sont nécessaires dans la mesure où il n’y a pas d’autres moyens pour limiter l’influence grandissante des réseaux de l’islam politique.

Dans ce contexte, il est absolument nécessaire d’être unis, et s’être vigilants face à toute tendance à la radicalisation. Et surtout, il est important de protéger notre droit à la liberté, à exprimer ce que nous souhaitons, à ironiser et ne pas céder à la peur et au repli que ces personnes veulent provoquer chez nous.

C’est ainsi qu’on parvient à l’assassinat barbare de Samuel Paty. Condamné par des islamistes pour avoir gardé sa liberté de parole et son sens de l’enseignement laïc.


CHEMIN 2

Depuis la Présidence de Nicolas Sarkozy, la France mène une politique étrangère très agressive. En 10 ans, nous avons un rôle prépondérant dans les guerres contre l’Etat Islamique, au Mali, en Libye et en République Centrafricaine, toujours face à des groupes musulmans. Comme dans toutes les guerres, une propagande de légitimation est mise en place, basée sur la condamnation de l’islamisme.

Cette politique conduit à une forte tension interne. La France a une importante communauté musulmane, largement discriminée en termes d’emploi, logement, et sécurité. Cette situation de discrimination intérieure est renforcée par les guerres extérieures qui produisent inéluctablement la méfiance des français non-musulmans envers leurs concitoyens musulmans. La France bombarde les étrangers musulmans, discrimine les musulmans français. Ces derniers se sentent d’autant plus ciblés que l’application des lois sur le voile, les débats sur le burkini, et les lois anti-terroristes, qui les visent en premier chef, viennent enfoncer le clou.

Certaines personnes musulmanes au chômage ou en situation de précarité développent, à la suite de cet ensemble de mesures, un sentiment de rejet de la France et d’identification à la communauté musulmane contre qui la France se bat. Ainsi se développe, en France, l’Islam politique. Certains d’entre eux partent rejoindre des organisations islamistes armés, d’autres se lient avec des membres de ces groupes.

Les organisations islamistes armées, grâce à ces nouvelles recrues, organisent des attentats en France dans l’espoir que l’opinion publique française demande le retrait des troupes. Ces attentats mettent les musulmans de France dans une situation encore plus délicate, puisqu’ils finissent par y être associés ou sont, souvent, sommés de se justifier et parfois soupçonnés à tort.

Cette tension pousse le gouvernement français à créer des instruments supplémentaires pour assurer la sécurité intérieure qui ont pour effet de réduire les libertés de chacun. Ces instruments incluent les mesures d’urgence, le contrôle des réseaux sociaux et plus généralement de la vie privée. Les musulmans vont être encore une fois le groupe le plus exposé à ces mesures.

Dans ce contexte, des jeunes musulmans désœuvrés peuvent être séduits par la perspective de défendre le groupe auquel ils s’identifient contre le mépris et l’oppression dont les musulmans font l’objet.  La défense peut prendre des formes violentes, mais les faibles moyens dont ils disposent les poussent à s’en prendre aux services de proximités – école, police, services sociaux. De petites mèches – comme un débat sur les caricatures de Mahomet – suffisent alors pour créer l’incendie, puisqu’elles sont vues comme la n-ième marque de mépris envers eux.

C’est ainsi qu’on parvient à l’assassinat barbare de Samuel Paty. Condamné par des gouvernement successifs qui ont tout fait pour transformer la France en une poudrière.

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