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Billet de blog 5 mai 2017

Les Castors de la République ou le barrage au FN

"La valise ou le cercueil!" m'a t-on lancé récemment dans une brasserie parisienne au moment du petit-déjeuner. Une phrase qui résume à elle seule l'ambiance dans laquelle la France est plongée, et qui me frappe de plein fouet. Dans deux jours, il me faudra donc prendre une décision. Faire barrage? M'abstenir? Ou m'inscrire à un stage gratuit de Krav Maga?

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Il y a quelques jours, j'ai reçu un email d'une amie qui proposait un stage gratuit de "Urban Street Krav Maga". Je l'ai d'abord survolé, je suis incapable de tuer un moucheron alors faire du Krav Maga (surtout quand on sait d'où ça vient!)... Puis, ce matin, mue par un sentiment de malaise face à cette actualité nauséabonde, je l'ai relu attentivement.

"Face à la montée galopante de l’islamophobie et de sa banalisation, de plus en plus de personnes​ sont victimes d’humiliations, de violences et d’agressions de tous types (verbales, physiques). (...) L’Urban Street Krav Maga est un système évolutif de self-défense et un combat adapté à l'urbain et à la rue. Il se pratique dans tous types d’environnements (hall, métro, couloirs, escaliers, parc, rue, ascenseur, véhicule, parking, salle, etc). Rapide à assimiler et très efficace, il répond aux besoins du plus grand nombre."

J'ai soupiré, de lassitude. Je le savais bien qu'on était arrivé à un stade où, en France, en 2017, les femmes musulmanes font des stages de "Urban Street Krav Maga" pour affronter les agressions dans l'espace public, et se sentir un peu plus en sécurité...

C'est drôle parce que les gens qui aujourd'hui clament haut et fort qu'il faut faire "barrage au FN" sont les mêmes qui, lorsqu'on leur parlait des raisons pour lesquelles un stage de Krav Maga pouvait effectivement s'avérer salutaire, levaient les yeux au ciel, retenaient avec peine un sourire narquois et lançaient sur un ton paternaliste: "oui enfin bon, faut pas exagérer non plus. Il faut relativiser, on est en République tout de même. Vous avez tendance à la victimisation hein, c'est fou!"

Les grands défenseurs du "barrage au FN", ces nouveaux Castors de la République qui se veulent sans doute les descendants des Hussards, étaient étrangement silencieux lorsqu'une femme m'a hurlé, en pleine rue, "rentre chez toi salope" sous leurs regards indifférents. Ils étaient peu loquaces lorsque nous étions un petit groupe d'amies au parc Montsouris, presque toutes "enfoulardées" comme ils aiment nous décrire, et qu'un homme a soupiré sur notre passage "pfff y'en a de plus en plus". Ils n'étaient que peu à s'émouvoir lorsqu'à l'été 2013, sous un gouvernement PS, des femmes musulmanes se faisaient agresser en série dans la rue au point que l'une d'entre elle en avait perdu son bébé, puis lorsqu'après les attentats de 2015 les mosquées se faisaient attaquer alors que les fidèles pleurait encore leurs morts. Ils étaient peu à s'offusquer lorsqu'une femme en combinaison de bain se faisait humilier par la police, toujours sous un gouvernement PS, sur une plage du Sud de la France, dénoncée par un Castor sans doute très prompt à faire respecter l'ordre. Ils n'ont construit aucun barrage lorsque les médias étalaient leurs Unes nauséabondes sur les musulmans ou les Rroms, et laissaient libre court aux diarrhées verbales des docteur-e-s ès islamophobie qui déversaient leur venin sur les ondes, trop contents de flatter les instincts haineux et malsains du peuple...

Mais après tout, peut-être l'avions-nous un peu mérité, non? Les terroristes ne sont-ils pas "musulmans"? Ne sont-ils pas des maghrébins, des arabes, des mecs de banlieues? On doit forcément y être pour quelque chose, avec notre religion moyenâgeuse et nos "prisons de tissus" (propos de Marine Le Pen, la grande féministe). Et qu'importe qu'à chaque attentat il y ait des victimes musulmanes et qu'on se sente obligé de les mentionner pour prouver que nous aussi, on souffre. Qu'importe que l'on condamne ou non. Qu'importe que ce soit nous, les femmes, qui nous fassions cracher dessus dans la rue alors que jusqu'à preuve du contraire les terroristes sont tous des hommes. Qu'importe que ces terroristes soient d'ailleurs avant tout des enfants de cette République qu'il faut désormais défendre coûte que coûte. Qu'importe que les violences policières et les discriminations à l'encontre des Noirs et des Arabes de notre belle République continuent depuis 30 ans sous l'indifférence générale nourrissant allègrement les techniques de drague des recruteurs en tout genre. Qu'importe que Lafarge, cette entreprise bien française (et républicaine sans doute) ait copiné avec Daesh, ces "musulmans" qui n'en ont que la barbe.

Qu'importe tout cela! Nous sommes les coupables idéaux. Et le peuple a besoin d'un coupable.

Mais aujourd'hui, non, il faut faire front! Il faut s'unir contre le FN. Construire des barrages. Organiser des manifs. Aller en masse au bureau de vote. Aujourd'hui, le mot d'ordre c'est "tous unis", "tous potes", "tous pareils" parce que le FN ça craint vraiment trop! Comme si leur discours n'était pas le même, en plus cash et en plus trash, que celui qu'on entend depuis 10 ans de la part de ceux qui nous dirigent. Et demain, quand Marine aura été éjectée de justesse grâce aux valeureux Castors, leurs barrages céderont et l'unité pourra se faire la malle. Demain, nous redeviendrons les ennemis dont cette belle nation a besoin pour se sentir exister.

Vendredi 21 avril, deux jours avant le premier tour des présidentielles, je suis allée dans une brasserie parisienne pour prendre un petit-déjeuner avec une amie. Je suis arrivée en avance, je me suis donc installée à une table en l'attendant. En face de moi, était installé un couple de personnes âgées qui m'avait regardée passer avec insistance et hostilité. J'ai alors entendu le monsieur dire, bien fort mais sans me regarder: "on va leur casser la gueule!"

J'ai tout de suite su que c'était pour moi. Nous, les stagiaires en Krav Maga, on a l'habitude, on sait repérer d'instinct les insultes et réflexions déclenchées par notre présence. La femme lui a répondu "mais comment?". Il a rétorqué "bah, la valise ou le cercueil! On l'a déjà fait, on le refera!" J'ai cherché son regard, il a fini par me regarder. Je lui ai souri, voulant lui montrer qu'il ne me faisait pas peur et que je répondais à l'outrage par la gentillesse. Il a détourné le regard et est retourné tranquillement à son croissant. J'avais les mains moites et le coeur serré. Ce n'est pas le genre de scène qu'on a envie de vivre au petit-déjeuner. Alors le dimanche 22 au matin, je suis allée vaillamment voter. Sans grande conviction, sans ardeur, juste par instinct de survie. Et quand j'ai vu les résultats du premier tour le dimanche 23 au soir, je me suis étonnée de la présence de Macron au second tour, mais certainement pas de celle de Le Pen...

Alors voilà, à deux jours du second tour des élections, j'ai le choix entre un stage gratuit de Krav Maga, l'abstention, le vote blanc, le vote pour un type qui ne m'inspire rien si ce n'est la méfiance, la construction de barrage, ou envoyer tout valser. La culpabilisation des Castors ne marche pas sur moi, je sais parfaitement le danger que représente Le Pen (je suis sans doute plus au courant que la majorité des Castors) et je comprends l'importance du vote (moi aussi j'ai eu "éducation civique" au collège). Pour autant, la décision n'est pas facile à prendre. Je ne suis pas de celles qui disent que Macron et Le Pen, c'est la même chose. Je suis de celles qui disent que "faire barrage" est une vaste blague comparé à l'ampleur du pétrin dans lequel on est fourré jusqu'au cou. Je suis de celles qui disent que voter pour un type qui considère qu'un Etat palestinien ne servirait à rien, et que le CCIF (Collectif Contre l'Islamophobie en France) est une organisation anti-républicaine, rebute au plus haut point.

Quid de mon éthique? De mes états d'âme? De ma morale? De ma conscience? Je devrais mettre tout ça à la poubelle, pour le bien d'un bulletin dans l'urne qui finira par se retourner contre moi?

Alors oui, ce matin, je songeais sérieusement à rester chez moi dimanche et à attendre que tout ça se termine pour qu'on puisse enfin retrousser nos manches et agir, comme je le fais déjà depuis 5 ans avec beaucoup d'autres. Et puis la voix de ce type m'est revenue dans la tête,"la valise ou le cercueil!", alors que je lisais l'offre de stage en "Urban Street Krav Maga" pour laquelle "il faut se dépêcher pour s'incrire car il y a beaucoup de demandes"... J'ai commencé à me demander si c'était une bonne idée de m'abstenir...

A l'heure où j'écris ces lignes, je ne suis pas encore 100% sûre de ma décision. Je n'ai jamais de ma vie entière autant hésité avant d'aller voter. Je ne pensais pas qu'un jour, je voterais par instinct de survie. Je ne pensais pas qu'un jour, dans mon pays, je me retrouverais à hésiter entre la valise (remiser mes convictions au profit du pragmatisme) ou le cercueil (enterrer ma liberté et ma dignité)...

Courage, force et honneur à toutes celles et tous ceux qui font face au même dilemme.

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