Les prisonniers palestiniens et leur mouvement historique

Plus de 1600 prisonniers palestiniens poursuivent aujourd'hui leur 24ème jour de grève de la faim. Il s'agit d'un mouvement historique tant par son ampleur que par son impact sur la société palestinienne. Pourquoi ce mouvement a t-il été lancé? Quelles sont les revendications des prisonniers? Lumière sur la prison comme le premier outil d'oppression en Palestine.

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"Si mon corps est en prison, mon esprit est toujours libre", proverbe palestinien.

En deux voyages, 14 semaines de séjour, des dizaines de villes et villages parcourus (en Israël et Cisjordanie) et des centaines de rencontres, je n'ai pas rencontré un homme palestinien qui n'ait jamais fait de prison. Pas un seul. Je me souviens d'une fois, lors de mon premier séjour, où nous avions pris un taxi collectif à Ramallah et où nous discutions avec mes amis du fait que les palestiniens fumaient beaucoup. Le chauffeur, intrigué par notre conversation, nous avait demandé en arabe de quoi nous parlions. Un de mes amis lui avait alors expliqué et il avait rit en disant: "oui c'est à cause du stress! Moi j'ai arrêté en prison!" comme s'il nous parlait d'une thérapie sponsorisée par Nicorette.

J'ai même rencontré des enfants palestiniens qui avaient été en prison (ou en garde-à-vue), et des femmes aussi, bien sûr. Au point qu'au bout d'un moment, l'étape prison dans la vie d'une personne ne m'étonnait plus du tout. Je veux dire, en France, quand quelqu'un vous dit qu'il a fait de la prison, c'est quand même potentiellement étonnant ou en tout cas cela vous interpelle. Vous souhaitez en savoir plus, et vous commencez éventuellement à le regarder de travers. En Palestine, c'est l'inverse. Quand quelqu'un ne mentionnait pas la prison, je m'étonnais. Et je demandais: "tu n'as jamais fait de prison?" et la personne répondait, en riant: "ah bah si bien sûr! On n'y coupe pas". Le pire, c'est qu'ils m'évoquaient souvent des peines très lourdes, de plusieurs années (2-3 ans en moyenne pour les jeunes), comme si c'était une anecdote comme une autre. Pendant que moi, dans mon for intérieur, je me disais "deux ans de sa jeunesse passée en prison, deux ans...Et toujours aussi ferme dans ses convictions!"

"Si mon corps est en prison, mon esprit est toujours libre", n'est donc pas juste un proverbe, c'est un véritable état d'esprit pour les Palestiniens. Aujourd'hui, plus de 1600 prisonniers poursuivent leur 24ème jour de grève de la faim. C'est un mouvement historique en Palestine, tant par son ampleur - il est suivi par des milliers de prisonniers tous mouvements politiques confondus - que par son impact sur la société civile palestinienne. Malheureusement, il est très peu couvert en France. Je constate surtout que les revendications portées par cette grève sont peu (voire pas du tout) relayées. Pourtant, ce mouvement est loin d'être une action purement symbolique. Les prisonniers portent de vraies revendications, bien qu'ils ne réclament rien d'extraordinaire. Ils demandent simplement que les conventions internationales des Droits de l'Homme et des droits des prisonniers soient respectées. Parce que pour l'instant et depuis des décennies, le traitement qu'ils subissent peut aisément être qualifié d'inhumain.

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Avant de se pencher sur ces revendications, quelques chiffres nécessaires*. A ce jour, sont détenus par Israël :

- 6500 hommes (29 d’entre eux ont été arrêtés avant les accords d’Oslo en 1993)
- 57 femmes dont 13 mineures
- 300 enfants
- 500 personnes en détention administrative (hommes et femmes confondus)
- 210 prisonniers palestiniens ont été tués en détention: La plupart sont morts sous la torture, d'autres ont été tués dans leur cellule, d'autres encore sont décédés ne n'avoir pas été pris en charge médicalement.

(*Source : rapport statistique fourni par la Commission des détenus et des ex-prisonniers, le Club des prisonniers palestiniens et le Bureau central palestinien des statistiques)

Leurs revendications principales, donc. Elles portent sur les visites familiales, les soins médicaux et la fin de la détention administrative (détention sans inculpation ni procès qui peut durer de quelques mois à plusieurs années!) Plus précisément:

  • La fin de la politique d’isolement et la fin de la politique de détention administrative. Nombreux sont mes ami-e-s palestinien-ne-s qui ont été en détention administrative, parfois pendant plusieurs années. L’isolement est une punition de plus, très difficile à supporter, et souvent prise dans le seul et unique but de torturer psychologiquement le prisonnier. Mon ami Radouane, qui a fait 2 ans de prison quand il avait 20 ans, a été placé près d’un mois en isolement. Pour ne pas devenir fou, m’a-t-il raconté, il se parlait à lui-même.

Famille:

  • Restaurer la deuxième visite mensuelle, arrêtée par la Croix-Rouge Internationale l’an dernier
  • Instaurer des visites régulières toutes les deux semaines et augmenter la durée de la visite de 45 minutes à une heure et demie
  • Ne pas empêcher les proches du premier et deuxième degré de visiter le prisonnier
  • Permettre les visites aux enfants et petits-enfants de moins de 16 ans et permettre aux détenus de prendre des photos avec leurs familles tous les trois mois

Médical:

  • Fermeture du soi-disant « hôpital de la prison de Ramleh », structure inadaptée et incapable de donner le minimum de soins nécessaires
  • Mettre un terme à la politique de négligence médicale et instaurer des examens médicaux périodiques pour les prisonniers ainsi qu’assurer la qualité des interventions chirurgicales
  • Libérer les prisonniers malades, en particulier les personnes handicapées et atteintes de maladies incurables
  • Permettre que des médecins spécialistes extérieurs à la prison soignent les détenu-e-s
  • Ne pas faire supporter les frais de traitement aux prisonniers malades.

Prisonnières:

  • Répondre aux besoins et demandes spécifiques des prisonnières palestiniennes concernant le transport vers les tribunaux ou les hôpitaux et leur permettre de rencontrer les parents et la famille sans barrière lors de la visite.

Transport des prisonniers:

  • Assurer un traitement humain aux prisonniers lors des transports. Pour l’instant ils sont transportés comme des bestiaux dans des paniers à salade sordides où ils ont les yeux bandés, les mains et les pieds attachés, et sont donc ballotés dans tous les sens durant le trajet, parfois pendant plusieurs heures de route.
  • Ramener rapidement les prisonniers au retour des cliniques ou des tribunaux, et ne pas les garder sur les points de passage (check-points)
  • Réorganiser les points de passage, et y fournir des repas aux prisonniers. Mon amie Asma, étudiante à l’université de Birzeit, qui a fait 3 mois de prison en 2016 sans raison (en tout cas on ne lui en a pas fourni) a été retenue à un point de passage (check-point) pendant 8 heures, les yeux bandés, les mains et les pieds menottés, sans boire ni manger, avant d’être transférée dans une prison près de Haifa, en Israël.

Autres:

  • Des canaux satellites adaptés aux besoins des détenus
  • Permettre aux prisonniers de s’inscrire dans les universités israéliennes et de présenter leurs examens de façon officielle et selon un accord défini à l’avance
  • Permettre l’entrée des livres, des journaux, des vêtements, de la nourriture et des affaires personnelles lors des visites
  • Installer des climatiseurs dans les prisons, en particulier dans les prisons de Megiddo et Gilboa
  • Réintégrer les cuisines dans toutes les prisons et les mettre sous le contrôle exclusif des prisonniers palestiniens

D'après ce que je lis dans les médias palestiniens et sur les réseaux sociaux, il existe d'autres revendications, comme celle notamment de cesser d'imposer cette atroce tenue marron aux prisonniers au moment des visites. Cela peut paraître anecdotique, ça ne l'est pas! Cette tenue est humiliante pour les prisonniers, ça rappelerait presque le pyjama rayé... Et on leur impose au moment des visites, alors que ce sont des moments qui devraient justement leur permettre de souffler, et retrouver un peu de dignité et de joie.

Par ailleurs, il y a bien évidemment la revendication de faire cesser la torture lors des interrogatoires. D'après les témoignages accablants d'ex-prisonniers et les rapports tout aussi accablants des ONG internationales, elle est systématiquement appliquée sur les prisonniers politiques, ou considérés comme tels.

A titre d'exemple, je partage l'expérience de mon ami Mohammed Natour, habitant du camp de réfugiés de Jenine (nord de la Cisjordanie), qui a fait deux séjours en prison dans les années 90-2000 dont un qui a duré 9 ans et au cours duquel il a été atrocement torturé. Je me souviens encore des démonstrations qu'il nous a faites dans son salon pour illustrer les actes de torture qu'il a subis, et des larmes qui coulaient sur les joues de sa femme quand il nous les racontait.

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Voyez sur cette photo la position durant laquelle il a été contraint de rester pendant 4 jours après son arrestation, sans avoir le droit de bouger. Il nous a montré également une autre torture, la pire selon lui, qui consiste à forcer le prisonnier à se mettre debout face contre le mur, un pied en équilibre sur un verre à thé, l'autre jambe relevée, et les deux bras en l'air. Si jamais il bougeait ou baissait les bras d'épuisement, les policiers tiraient dans le verre à thé, dont les débris de verre venaient alors s'enfoncer dans son pied.

Jadis, Mohammed était un homme robuste, qui travaillait dur et qui était dans la fleur de l'âge. A sa sortie de prison, il n'était plus que l'ombre de lui-même, et aujourd'hui il garde encore de lourdes séquelles des sévices qu'il a subis. Sa colonne vertébrale a été gravement endommagée, causant un tremblement permanent dans sa jambe gauche et des douleurs dorsales qui l'empêchent de rester assis trop longtemps ou de soulever quoi que ce soit de lourd. Il est en incapacité de travailler.

Malgré sa santé fragile, Mohammed a rejoint la tente installée en plein coeur du camp de réfugiés de Jenine où des palestiniens et palestiniennes poursuivent une grève de la faim en solidarité avec les prisonniers. Je le vois amaigri et les cheveux plus blancs sur les photos, mais toujours ce sourire paisible sur les lèvres.

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L'impact de ce mouvement historique de grève de la faim des prisonniers palestiniens est important sur la société civile palestinienne. Au premier jour de la grève, de nombreuses manifestations ont eu lieu dans les plus grandes villes de Cisjordanie et se poursuivent encore régulièrement dans les villes et villages. Des tentes de grévistes en soutien aux prisonniers sont également installées dans la plupart des villes. Les médias relaient chaque jour de nouvelles informations sur le mouvement. Le "salt and water challenge" (le challenge du verre d'eau rempli de sel, qui correspond à ce qu'ingèrent les grévistes) a été lancé en Palestine et suivi à travers le monde. En France, en Espagne, en Hollande et ailleurs en Europe, des militants et anonymes soutiennent le mouvement par des manifestations ou par des grèves de la faim, comme le petit groupe issu de l'association CAPJPO-EuroPalestine qui est actuellement à la Fontaine aux Innocents à Châtelet pour sensibiliser le public à leur grève et surtout à celle des palestiniens.

Manifestation à Ramallah Manifestation à Ramallah

 

Le petit groupe de gréviste à Châtelet, vers la Fontaine aux Innocents Le petit groupe de gréviste à Châtelet, vers la Fontaine aux Innocents

 

 

 

 

 

 

 

L'état de santé des prisonniers grévistes devient très alarmant, il semblerait que l'un d'entre eux soit décédé, son coeur n'aurait pas tenu. (Je mets cette information au conditionel car je n'ai pas trouvé de source sûre qui prouve qu'il soit décédé des suites de la grève.)

La réponse israélienne est, quant à elle, uniquement répressive. Les manifestations sont réprimées dans le feu et le sang, de nombreux blessés ont été déplorés. Les autorités pénitentiaires tentent par tous les moyens de faire craquer les grévistes, beaucoup sont placés à l'isolement et privés de visite (y compris de la visite de leur avocat). Il semble que les négociations soient au point mort. Pourtant, le mouvement continue et s'amplifie...

Finalement, ce mouvement historique de grève de la faim est à l'image de la résistance palestinienne, et de la situation depuis près de 70 ans: les Palestiniens résistent, persistent et ne lâchent rien, quitte à en mourir, car il en va de leurs droits et de leur dignité. En face d'eux, ils ont une machine de guerre implacable, résolument inhumaine, fermée à toute négociation. Combien de temps cette situation peut-elle encore durer?

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