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Billet de blog 11 oct. 2016

Palestine: voyage, mémoire et résistance

A Jérusalem depuis deux semaines et pour une durée de trois mois, je sillonne la Palestine pour rencontrer des hommes, des femmes et des enfants afin de retranscrire leurs témoignages, de décrire l'injustice de leur quotidien, de transmettre leur mémoire et d'encourager le soutien à ce peuple hors du commun.

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Cueilleurs d'olives, Qusra (Cisjordanie)

Palestine... Que reste t-il de ce pays? De cette terre? De cette culture? Et de la mémoire d'un peuple?

Pas grand chose à vrai dire. Car la mémoire est comme le sable du Néguev. Il suffit d'une petite brise ou d'une tempête imprévue pour qu'elle s'évapore dans les airs et retombe dans le néant de l'infini.

La voix des Palestiniens n'est plus audible, et ils ont le sentiment que le monde les a oubliés. Comme si, finalement, nous avions accepté que la Palestine n'existait plus. Qu'il n'en restait plus que quelques individus désespérés qui font parfois l'objet d'un article ou deux dans quelques médias européens.

Pourtant, la Palestine vit. Survit. Son coeur bat plus fort que jamais. On peut sentir ses pulsations dans les vieilles pierres de Jérusalem Est, on peut sentir son souffle dans le vent qui balaye les montagnes de Qusra, en Cisjordanie, on peut entendre ses murmures dans les rues étroites de la vieille ville d'Hebron, entre deux check-points.

Je suis allée en Palestine pour la première fois de ma vie en avril 2016, après en avoir rêvé pendant des années. Ce voyage a changé ma vie. Il m'a changé. La Palestine change les gens. Elle fait ressortir le meilleur d'eux-mêmes, elle leur fait prendre conscience de la place qu'ils peuvent avoir dans ce monde en perdition, elle exalte l'amour et la compassion qui sommeillent dans leur coeur, elle réveille des aspirations spirituelles inavouées.

De ce voyage, j'ai compris une chose. Ce monde dans lequel nous vivons, et dont nous faisons partie bon gré mal gré, est complice des pires injustices et des pires horreurs. Le pouvoir des gouvernements ne sert qu'à servir des intérêts qui nous dépassent. Et puisque cela nous dépasse, que nous reste t-il? Sinon notre capacité à rester humain malgré tout, et à faire triompher cette humanité, telle la paquerette qui émerge du bitume. Pour moi, comme pour d'autres, cela passe par dénoncer les injustices, faire entendre la voix de celles et ceux qu'on tente d'étouffer, aider comme on peut, à titre individuel ou via l'engagement associatif, celles et ceux dont une main tendue pendant changer le cours de l'existence.
Naïve, je le suis peut-être. Mais j'ai appris avec l'expérience que l'action individuelle pouvait avoir un impact énorme, pour peu qu'on y mette une vraie intention et une bonne énergie.

Mon premier voyage en avril dernier m'a donc profondément marquée, tant j'y ai vu et entendu des choses qui dépassent l'entendement. Tant j'y ai rencontré des personnes extraordinaires, d'une intelligence, d'une résilience et d'une dignité qui forcent le respect. Tant j'y ai découvert à quel point l'être humain était capable, dans ses travers les plus sombres, de faire subir à  l'Autre les atrocités qu'il a lui-même vécu dans son Histoire.

Face à cela, une chose s'est très vite imposée à moi:  il fallait que je revienne. Je l’ai senti dans mes tripes. C’était un sentiment tellement fort qu’il ne m’a plus quittée dès l’instant où notre avion a décollé de Tel Aviv pour retourner en France.

Je ne fais pas de politique, je n’ai pas de pouvoir diplomatique, et je ne suis pas palestinienne. Comment trouver ma place dans cette lutte ? Comment faire surgir une paquerette de ce bloc de bitume?

C'est en parlant avec les premiers concernés que l'idée m'est venue. "Faire connaître la vérité", "raconter ce qu'on vit vraiment", "faire entendre nos voix", "donner la vraie version des événements, car les médias sont biaisés", "être ambassadeur de la vérité"... C'est devenu évident. Il fallait que je revienne pour retranscrire leurs vies, leur quotidien. Au-delà des discours politiques et militants 100 fois entendus, au-delà des analyses absconses 100 fois lues mais rarement comprises, au-delà du théorique en fait. Il fallait que je revienne pour écrire. Et encore écrire!
Noircir des pages de leur sueur, de leur sang, de leur terre. De leur mémoire. "Sinon, nous allons disparaître!" me disait hier à Bethléem l'artiste palestinienne Rana Bishara.

Les jets d'urine et d'ordures sur les Palestiniens à Hebron, les maisons détruites au Bulldozer à Jérusalem, les enfants emprisonnés à Bethléem, les adolescents tués d'une rafale de mitraillette, et puis toutes ces grandes injustices du quotidien qui sont comme des piqûres de rappel. Oui l'Histoire se répète, un peuple se meurt. Mais le pire dans tout cela, ce n'est pas le boucan infernal des mitraillettes, c'est le silence assourdissant de ceux qui les entendent.

La résistance palestinienne, c'est avant tout vivre. Vivre. Et continuer de vivre.

Ma résistance à moi, c'est de faire résonner leurs paroles, et de vous inviter, plus que jamais, à aller à leur rencontre.

De ce premier billet, suivront beaucoup d'autres. Mais mon projet final prendra la forme d'un livre, qui contiendra bien plus de choses encore. Car même si le numérique est définitivement une révolution, je reste néanmoins attachée à l'odeur d'un livre neuf qu'on ouvre pour la première fois, et au bruissement délicieux des pages quand on les tourne avec passion.

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