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Billet de blog 16 oct. 2016

Ce que révèle l'attaque de Jérusalem

Dimanche 9 octobre dernier, deux jours avant Yom Kippour (la fête juive du Grand Pardon), un homme palestinien de 39 ans a tiré sur des passants et des policiers à Jérusalem. 2 morts et 5 blessés. Que révèle vraiment cette attaque?

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Dimanche 9 octobre dernier, deux jours avant Yom Kippour (la fête juive du Grand Pardon), un homme palestinien de 39 ans a tiré sur des passants et des policiers à Jérusalem. 2 morts et 5 blessés.

C’est ainsi, dans les grandes lignes, que l’information a été relayée dans les médias français. Il a été également mentionné, sans surprise, que l’assaillant a été tué par la police.

Le Monde a été, à ma connaissance, le seul quotidien à donner quelques éléments intéressants sur l’assaillant. Leur article mentionne en effet qu’il était originaire du quartier de Silwan, qu’il était interdit d’accès à l’Esplanade des mosquées, et qu’il avait déjà été condamné pour incitation à la haine et à la violence.

Sauf que ce n’est qu’une petite partie de la vérité, et qu'il manque des éléments essentiels pour bien comprendre de quoi on parle, et ce que cette attaque révèle.

Pour vous expliquer cela du mieux possible, je vais me permettre de reprendre certains paragraphes de l’article du Monde en y apportant de nouveaux éléments, à partir de ce que je vois et de ce que j’entends ici ainsi que des témoignages des personnes qui connaissaient l'assaillant et sa famille.

« Après de longues semaines de calme relatif, un assaillant palestinien a causé la mort de deux Israéliens, dimanche 9 octobre, au nord de Jérusalem, dans une zone fréquemment visée par des attaques. » Le calme est effectivement très relatif. Ce n’est pas parce qu’il ne se passe rien de « sensationnel » pour les médias, c’est-à-dire une attaque ou un attentat, que la situation est calme pour autant. La colonisation israélienne est plus que jamais active, encouragée par le gouvernement de Netanyahou, qui autorise l’expropriation de terres et de maisons palestiniennes au profit de familles de colons. Les Bédouins palestiniens de Jérusalem par exemple, dont nous avons rencontré la tribu Jahalin la semaine dernière, vivent sur cinq hectares dans des conditions effroyables. Leur territoire se trouve juste en face de la plus grande colonie de Palestine, dans laquelle vivent 83.000 personnes, sur les hauteurs de Jérusalem.

Depuis des années, les autorités israéliennes veulent récupérer les cinq hectares qui leur restent pour construire 1500 logements de plus. Mais les Bédouins ne cèdent pas, ils veulent conserver leur terre et leurs traditions. Résultat ? Les autorités israéliennes s’acharnent sur eux, immobilisant leurs voitures, confisquant leurs permis de travail, détruisant les écoles construites avec l’argent de l’Union européenne et même de la France, interdisant la moindre construction ou le moindre acheminement de matériel dans le camp.

A Jérusalem Est, parler de « calme relatif » c’est occulter les expropriations régulières, les familles palestiniennes harcelées en plein cœur de la vieille ville, comme la famille B qui a le malheur d’être la seule famille palestinienne dans un quartier désormais occupé à 99% par des familles juives. La famille B vit au pied de l'Esplanade des mosquées, dans un coquet appartement familial dont elle est propriétaire depuis des décennies. De leur terrasse, on voit le dôme du Rocher comme si on pouvait le toucher.  Il suffit de descendre deux escaliers et marcher dix mètres pour être à Al Aqsa. Le problème, c'est donc qu'ils sont la seule famille palestinienne de l'immeuble et du pâté de maisons. Et leurs « voisins » les considèrent comme des cafards à faire fuir par tous les moyens possibles. Et ce, bien entendu, pour récupérer leur appartement et "assainir" le quartier de toute présence palestinienne.

La famille vit un enfer quotidien. Intimidations, menaces, interdiction formelle de faire des travaux de réfection dans LEUR maison malgré plusieurs fuites qui durent depuis des mois... Les "voisins" font des croches-pieds à la maman dans les escaliers pour la faire tomber, lui tirent le hijab, bousculent sa fille de 10 ans quand elle revient de l'école, balancent leurs ordures devant leur porte, etc. Et cerise sur le gâteau, les autorités israéliennes leur exhortent 600 shekels par mois (une somme énorme pour cette famille au revenu très modeste) pour leur permettre de rester dans leur propre maison. Sachant qu’une expulsion manu militari peut survenir à tout moment.

La famille B n’est pas un cas isolé, c’est un exemple parmi d’autres que je vous donne ici.

« L’arrêt d’Ammunition Hill est situé non loin du quartier général de la police et constitue l’une des voies de passages du tramway, qui traverse la ville de part en part. » J’ai pour ma part pris le tramway en question, il dessert en réalité les extérieurs de Jérusalem, en dehors de la vieille ville donc, où il n’y a pratiquement aucune mixité. J’ai essuyé des regards extrêmement lourds lorsque j’ai emprunté ce tramway et plus encore lorsque j’ai voulu prendre le bus à la gare centrale, où je n’y ai vu (en apparence en tout cas) que des juifs. J'étais bien contente d'être accompagnée par ma compagne de voyage Marion, qui passe pour une touriste ou même pour une femme juive, sinon je pense que je ne m'y serais pas aventurée seule.

« Un homme a ouvert le feu sur des piétons avec un fusil d’assaut M16. Il a tenté de s’enfuir en voiture, puis à pied, avant d’être poursuivi et tué par la police. » Il est intéressant ici de développer un peu sur le fusil d’assaut M16. Il s’agit de l’arme de référence des soldats et des colons. A Jérusalem, il n’est pas rare de vous promener dans les rues et de croiser une personne en civil avec un M16 en bandoulière. Il peut s’agir d’un-e soldat-e en civil qui doit garder son arme sur lui/elle en cas « de nécessité », ou bien d’un colon en possession (légale) d’une telle arme pour sa protection personnelle. Sauf que les M16 sont aussi et surtout les armes qui tuent, chaque mois, des palestinien-ne-s souvent extrêmement jeunes voire mineurs. Il y a quelques semaines, le jeune Mohamed, 16 ans, a été tué par une rafale de M16 aux abords d’un check-point à Hebron (Cisjordanie). Motifs ? Inconnus. Enquête ? Inexistante. Dans le quartier de Silouan, j’y reviendrai, les morts par balles tués par l’armée sont aussi très nombreux. Il y a une semaine, un jeune de 20 ans y a été tué lors « d’échauffourées ». Le M16, lorsqu’il est tenu par un colon ou un soldat ne tire JAMAIS dans les jambes. Le M16 n'est pas dégainé pour neutraliser, mais pour tuer.

J’en profite pour partager avec vous cette anecdote que j’ai vécue hier soir même. En arrivant à la Porte de Damas, à l'entrée de la vieille ville de Jérusalem, nous traversons un passage piéton. En face, deux soldats derrière une barrière. Une voiture s'arrête au feu rouge au moment où nous traversons, avec à son bord deux jeunes garçons palestiniens.
Un des soldats s'amuse alors à les viser avec son M16, en allumant la petite lumière qui sert à viser et tirer dans la nuit, et en la pointant en plein sur la figure du jeune homme côté passager... Le jeune homme l'a regardé avec colère mais a vite détourné les yeux.

« L’assaillant, originaire du quartier de Silwan, à Jérusalem-Est, était âgé de 39 ans. Il pouvait circuler en toute liberté dans la ville avec sa carte bleue de résident. » Il y a deux choses à relever dans ces deux phrases. Je commencerai par la carte bleue de résident. En fait, je ne dirai qu’une chose : les Palestiniens sont contraints d’avoir des cartes de résidents (en Israël) et des numéros (en Cisjordanie) pour pouvoir circuler « librement » dans LEUR pays. Ils sont comme du bétail qu’on autorise à passer d’un pâturage à un autre. Je précise également que les Palestiniens de Cisjordanie, pour la majorité d’entre eux, ne peuvent se rendre à Jérusalem, sauf pendant le Ramadan (si tout va bien). Ils sont consignés en Cisjordanie et beaucoup d'entre eux ne peuvent voyager à l'étranger.

Par ailleurs, Le Monde précise que l’homme est originaire du quartier de Silwan, à Jérusalem Est. Ce détail est fondamental.Je crois qu'il faut que je vous en dise plus que ce qu'est le quartier de Silwan.

Silwan, ce sont des avis d'expulsion reçus régulièrement par des familles palestiniennes sommées de quitter leur maison au profit de familles de colons.
Silwan, ce sont les bulldozers de l'armée et de la police qui viennent détruire les maisons expropriées au milieu de la nuit, en laissant vingt minutes à leurs propriétaires pour plier bagage, en les obligeant à payer une amende pour le bulldozer (l'idée c'est qu'ils n'avaient qu'à partir d'eux-mêmes) et leur faisant nettoyer les gravats de leur propre maison sous peine d'une amende supplémentaire.
Silwan, ce sont des gamins en vélo renversés par des colons, tués par l'armée pour avoir jeté une pierre, emprisonnés à 12 ans pour "acte de résistance".
Silwan, ce sont des colons qui s'installent tranquillement dans des maisons expropriées et qui, quand tu passes à côté de leur porte, crient des choses comme "ici c'est une terre juive! Nous sommes chez nous!" (Vécu en direct)

Silwan, c'est vraiment le quartier symbole de la colonisation et du sionisme à Jérusalem.

Pour finir, il faut que je vous parle un peu plus de l’assaillant que Netanyahou a pris soin de qualifier de « terroriste ». Nous avons notamment rencontré à Bethléem l’artiste palestinienne Rana Bishara, qui le connaissait bien.

Cet homme, son père et son frère ont été tués par l’armée israélienne, sans que sa famille n’obtienne jamais justice. Sa maison a été détruite et sa famille expulsée au profit d’une famille de colons. Lorsqu’il osait critiquer le sionisme et les exactions commises par l’armée, les autorités – c’est classique – l’ont accusé d’incitation à la haine et à la violence et il a effectué plusieurs séjours en prison, dans des conditions terribles. Il a été interdit d’accès à Al Aqsa pendant des mois. C’est, encore une fois, la punition classique des autorités israéliennes envers un-e palestinien-ne qu’elles ont dans le collimateur et qu’elles veulent mettre au pas, car elles savent à quel point Al Aqsa est chère à leur cœur. Avant de commettre l’irréparable, il devait se rendre auprès des autorités israéliennes pour effectuer un séjour de 4 mois supplémentaires en prison. Voilà, dans les grandes lignes, qui était « l’assaillant ».

Pour Rana, « c'était une personne magnifique, un homme très engagé, toujours présent dans les manifestations, toujours présent pour soutenir les combats des autres et soutenir les familles qui souffraient. Ils l'ont poussé à bout, entre la mort de son père et de son frère, la prison, l'interdiction d'accès à Al Aqsa pendant des mois... Il n'avait plus d'issue. C'est une perte immense d'avoir perdu un homme de cette qualité."

Ce qui me chiffonne, c’est qu’en lisant les articles des médias français qui relatent les faits, on a l’impression que cet homme avait des problèmes avec les autorités israéliennes parce qu’il était violent. Sauf que quand on y regarde de plus près, et qu’on interroge les bonnes sources, on comprend que la réalité est beaucoup plus complexe.

Lorsqu’on vit une vie pareille, sous une telle oppression, sous de telles humiliations, sous de telles injustices, c’est un combat immense que de résister à la tentation de la violence. Tous n'y arrivent pas.

Certes, la violence en elle-même ne résout rien et les Palestiniens sont loin d’y avoir systématiquement recours. Mais comme le dit Sheikh Raed Salah (fondateur de l'organisation "Parti Islamique de l’Intérieur", actuellement en prison) « mettez un chat dans un coin, et il devient un lion ».

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