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Billet de blog 25 oct. 2016

Mémoires de la Nakba

Deux rencontres, deux mémoires vivantes de la Nakba et de l'histoire de la Palestine. Deux vieux messieurs qui ont partagé avec nous leurs souvenirs d'une année terrible, une année qui a bouleversé leurs vies à jamais et fractionné leurs terres comme un séisme aussi violent que soudain...

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Les rencontres se succèdent en Palestine, où je suis désormais depuis un mois. Il m'est impossible de tout retranscrire sur ce blog et à travers de "simples" chroniques, ainsi plus les jours passent plus je suis convaincue de l'utilité d'un ouvrage. Ouvrage qui prend forme à mesure que les rencontres se mutiplient, et grâce également à l'aide et aux idées de ma compagne de voyage Marion, photographe et graphiste, qui est désormais rentrée en France.

Avant son départ, nous avons fait deux rencontres particulièrement passionnantes et touchantes. Deux vieux messieurs, deux mémoires vivantes de la Nakba comme on trouve de moins en moins en Palestine.

La Nakba n'est pas une catastrophe pour tout le monde ici. Comme vous le savez sûrement, "nakba" est le terme arabe utilisé par les Palestiniens pour parler de cette année 1948 qui a bouleversé leurs vies. Mais pour les israéliens, l'année 1948 correspond à la création de l'Etat d'Israël et beaucoup restent persuadés qu'ils sont arrivés sur une terre "vide" (ou presque) dont ils étaient en toute légimité les propriétaires, et que s'il y a eu "des conflits", ça n'était jamais qu'une petite guerre que les "arabes" ont perdu, ces ballots.

Quand on se plonge dans la réalité historique, et dans la mémoire de ceux qui l'ont vécue dans leur chair, on comprend à quel point les dés étaient pipés, dès le début. Et on réalise que "la paix" ou la cohabitation entre "deux Etats" n'a en fait jamais été envisagée. Quand on voit comme tout cela a commencé, on comprend pourquoi on en est là aujourd'hui.

Shaher Alkhateb, vieil homme de 76 ans, en sait quelque chose. Résident depuis 1957 du camp de réfugiés Qalandia, à Ramallah (Cisjordanie), il avait 9 ans lors de la Nakba et s'en souvient comme si c'était hier. Gérant d'une épicerie, il nous reçoit chaleureusement devant son comptoir, autour d'un bon café chaud.

Issu d'une famille de fermiers d'un petit village de Palestine à quelques kilomètres de Jérusalem, il menait une vie paisible. Un bonheur simple.
Aucune contrainte matérielle, ils se nourrissaient de leurs labours et de leurs bêtes. Ils vivaient en paix.

Tout a basculé le 15 mai 1948, quand ils ont tout quitté avec d'autres familles pour fuir leur village, alors que des massacres étaient commis par des juifs (on ne parlait bien sûr pas d'israéliens à l'époque) dans les villages alentour. Pendant près de deux semaines, ils ont campé sur une colline à quelques kilomètres de là, persuadés qu'ils finiraient par rentrer chez eux. Ils n'avaient aucune idée de ce que leur tombait sur la tête. Aucun moyen de communication, sauf la vieille radio du maire d'un village dans lequel ils se réfugieront par la suite, et grâce à laquelle ils comprendront que la situation n'allait pas s'améliorer...

Il nous raconte comment les hommes des villages ont essayé de résister, avec un pistolet pour six. Des fermiers qui ne connaissaient que l'art de la terre, et sûrement pas celui de la guerre. Des hommes qui sont morts pour protéger leurs familles et leurs biens, sans comprendre ce qui était en train de se passer.

Quand je demande à Shaher AlKhateb: " A quel moment vous avez compris que vous ne retourneriez plus chez vous?", le vieux homme se redresse sur sa chaise, pousse un long soupir, puis se laisse brusquement tomber sur le siège. Les rides de son front paraissent plus creusées. Il répond: "Notre espoir de retour s'est éteint en 1967, quand on a compris que les pays arabes ne feraient rien pour nous, qu'ils nous laissaient tomber. C'était ça, la vraie catastrophe".

Et pourtant, l'espoir s'est-il vraiment éteint?

Tout au long de notre échange, j'ai pensé en mon for intérieur "je suis sûre qu'il doit avoir gardé les clés de sa maison, de la ferme de ses parents."
Effectivement, vers la fin de son récit, il s'est penché pour ouvrir un petit tiroir cabossé de son étagère et a sorti son jeu de clés... La clé de la ferme de ses parents, qu'il a gardé précieusement toutes ses années.
Un moment très émouvant. Un symbole fort.

La Nakba, catastrophe historique ignorée et reniée par Israël et par la majorité des israéliens, qui s'en tiennent aux versions officielles et à l'idéologie sioniste, qui fait aisément oublier tout le reste. La Nakba est d'ailleurs bien plus qu'une catastrophe. Elle est un massacre pur et simple d'un peuple qu'on a chassé du jour au lendemain de sa terre, en les envoyant au cimentière ou en exil.

Ce qui est impressionnant, quand on échange avec des palestiniens qui l'ont vécue, c'est de constater à quel point ce qui leur est arrivé a été comme un coup de massue. La majorité d'entre eux n'avaient aucune idée de ce qui se passait, et n'étaient pas préparés à une telle violence.

Amara Saleh Wahdan est un témoin de premier ordre. Né en 1923, il a 94 ans et toute sa tête. Il avait 24 ans lors de la Nakba.
D'ailleurs il a vécu l'invasion britannique, la nakba, et l'invasion de la Cisjordanie en 1967.

Habitant depuis toujours dans le village de Rantis, sur les collines de Cisjordanie qui abritent aussi de nombreuses colonies, Amara Saleh Wahdan est une source extraordinaire d'informations.

Il y a cinq ans, il a commencé à réaliser des cartes extrêmement minutieuses et précises de son village et des villages alentours, jusqu'à Yaffa (Tel Aviv), avant 1948. Et ce afin qu'on se souvienne de la Palestine telle qu'elle existait avant la nakba.
Il est même allé jusqu'à dessiner les maisons avec les noms des familles qui les occupaient à l'époque pour la carte de son village.
Il nous a montré ses cartes, soigneusement encadrées dans son salon.

En parallèle, il a couché sur papier tous ses souvenirs d'entre 1947 et 1967.

Le matin du 6 juin 1948, par exemple, quand il s'est levé à l'aube comme d'habitude et qu'il a vu débarquer sans comprendre des gens affolés des villages tout proches, qui disaient avoir été chassés par des juifs.

Ou encore, les massacres dans les villages alentours dans lesquels ils n'ont trouvé - lorsqu'ils s'y rendaient pour aider - que des cadavres dans les décombres.La femme de l'instituteur qui venait d'accoucher d'une petite fille et qui a été tuée son bébé dans les bras.
Ce village où un couvre-feu a été décrété par les juifs en plein milieu de la journée alors que les hommes étaient au travail, et où, quand ils sont rentrés de leur journée de labeur, ils ont été mis en rang et fusillés pour n'avoir pas respecté un couvre-feu dont ils ignoraient l'existence (quatre femmes ont également été fusillées avec eux).
Ces fermes qui ont été volées, ces "lignes" qui ont été tracées et qui ont découpé leur pays, leurs terres, leur vie... Ces pays arabes qui ont été "lâches" et "traîtres", alors qu'ils avaient inspiré, le temps de quelques mois, l'espoir de tout un peuple...

Rencontre très émouvante et passionnante. Amara Saleh Wahdan espère pouvoir faire traduire ses écrits (au moins en anglais et français) et les faire publier.

La mémoire, en Palestine est un enjeu très important. Car un des objectifs du sionisme est d'effacer toute trace de la mémoire palestinienne afin de s'approprier la terre comme si elle leur avait toujours appartenue. Elle est aussi fondamentale car elle déstabilise complètement la version officielle des autorités israéliennes et apporte des éléments essentiels pour la compréhension de la résistance palestinienne contemporaine.

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