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Billet de blog 27 oct. 2016

Pérégrinations palestiniennes

Je suis désormais, et pour le reste de mon séjour, installée en Cisjordanie près de Ramallah, dans un appartement d'étudiantes qui m'ont accueillies à bras ouverts. D'ici, je continue de me déplacer partout en Palestine, à la rencontre des gens et de leurs histoires...

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Mercredi 26 octobre, 6h du matin.

J'émerge de 72h de diète totale et de brouillard vaseux. Ma première et sévère intoxication alimentaire du voyage.
Petit conseil si vous venez en Palestine: restez éloignés des restaurants italiens!

Aujourd'hui, je peux enfin reprendre du service. Me voilà en route pour Al Khalil (Hebron, Cisjordanie) pour rendre visite à Nisrine, amie chère à mon coeur, et pour emmener avec moi un couple de français qui sont en Palestine pour une semaine et qui ne sont jamais venus à Hebron.

Le taxi de Ramallah à Hebron (environ 1h30 de trajet), c'est un peu comme faire le grand 8. Quand je pense que je détestais ça étant gamine, me voilà servie.
Maha, ma compagne de chambre, m'a amoureusement préparé un sandwich et une banane pour le trajet mais c'est rigoureusement impossible d'ingurgiter quoi que ce soit dans un taxi palestinien! Même une gorgée d'eau ce n'est pas envisageable, sauf si on prévoit de faire ses ablutions en même temps.

Sur la banquette devant moi, il y a un jeune homme avec un vieux monsieur. Ils sont venus ensemble. Le jeune homme est beau garçon, bien sapé, les cheveux bien coiffés, veste en cuir, dégaine et regard de dur à cuir. Le vieux monsieur est son opposé. L'air tendre, l'habit élimé, il porte une casquette tachée qui doit dater de ma naissance.
Le jeune homme commence à fermer les yeux. Je le vois poser sa tête sur l'épaule du vieux monsieur et s'endormir comme un bienheureux.
Je trouve cette scène magnifique. J'ai envie de les embrasser tous les deux. (Mais je ne le fais pas, y a des limites à l'exploration culturelle)

Ah! Le taxi a un soucis mécanique. A mon avis, rouler à 172 sur des nids de poules ça ne doit pas aider. Mais bon, je ne suis pas mécanicienne alors je m'abstiens de tout commentaire.
Voilà qu'on doit rebrousser chemin et grimper dans un autre taxi pour continuer la route.
Je discute avec la dame à côté de moi, gynécologue en centre ville d'Al Khalil, qui me donne son numéro de téléphone, l'adresse de sa clinique et me dit: "si tu as besoin de quoique ce soit à Hebron, appelle-moi!" Une assurance santé remarque, ça vaudrait peut-être le coup...

On arrive enfin à Al Khalil, mes amis sont en retard. Je m'assois un moment sur un escalier à l'entrée de la vieille ville. Il y a une jeune femme en hijab rose assise avec son bébé sur les genoux, je la trouve trop mignonne j'ai envie de la prendre dans mes bras (le bébé hein, pas la femme).
D'un coup, elle se tourne vers moi, me dit quelque chose que je ne comprends pas, et me colle son bébé dans les bras. Bon bah voilà, il suffisait d'y penser! En fait elle a juste besoin de ses mains pour réceptionner un colis. La petite me fait des grands sourires, je suis totalement gaga.
Malgré ses lacunes en anglais et les miennes en arabe, la maman et moi causons quelques instants. Elle s'appelle Randa, a 27 ans, sa petite fille a 4 mois et demi et son mari est en voyage chez sa sœur à Philadelphie. Elle me donne son numéro de téléphone, m'invite à boire un thé plus tard. Je m'émerveille, comme chaque jour, de la gentillesse et de l'accueil hors du commun des Palestiniens.

Mes amis arrivent, on passe un check-point puis on emprunte un parcours digne de Koh Lanta pour aller chez Nisrine.
Elle reçoit déjà un groupe de volontaires espagnols qui l'ont aidé pour la cueillette des olives et pour l'entretien de son jardin. Elle est toute heureuse de nous recevoir, d'avoir du monde à la maison. Dans le salon, trône une plaque en mémoire de son mari Hashem (paix à son âme) qu'elle a reçue pour les 1 an de son décès la semaine dernière.

On se sent bien chez elle. On se sent comme à la maison. C'est limite si je n'ai pas mon fauteuil favori, près de la fenêtre.
Je capte le wifi, je vais sur ma page Facebook pour poster un petit message.
Ouh là! Mais qu'est ce que ça? Une bande de sionistes pas contents du tout commentent à qui mieux mieux mon post sur Shuruq. Apparemment l'un d'entre eux l'a vu circuler sur Facebook et n'a pas apprécié ma façon de décrire l'histoire. Il a rameuté ses amis, histoire de bien me mettre la pression.
Tiens, c'est marrant, il m'accuse "d'inciter à la haine" mais quand je lis les commentaires de ses copains c'est des choses du genre "arabes, vermines", "fils de satan, allez au diable" et autres douceurs. Je souris.
Je regarde autour de moi, je croise le regard pétillant de Nisrine qui revient de la cuisine et qui nous a préparé un makloub (plat traditionnel palestinien).
Je me dis qu'ils peuvent me menacer, ils peuvent nous insulter, mais rien ne stoppera le combat pour la vérité et la justice. D'ailleurs, leur hargne à nous faire taire est la preuve de la légitimité de notre cause!

Il est 16h déjà, mon Dieu que le temps passe vite! Il faut repartir.
J'accompagne mes amis juste à l'entrée du marché aux poulets.
Aaaaaargh! Je porte mes mains à mon visage dans un hurlement étranglé. Un boucher est en train de tuer un poulet!
Les hommes qui sont assis devant la boucherie autour d'un café s'amusent beaucoup de ma répulsion. Le boucher est mort de rire et me fait signe de venir le voir, alors qu'il est en train de couper les pattes du poulet. Je crois que même s'il me proposait un pot de Nutella format familial, j'irais pas!
Juste une question, est ce qu'on est sûr qu'une bête est bien morte quand elle gigote encore des pattes une fois égorgée?

Allez cette fois, il faut vraiment que j'y aille, j'ai 2h de trajet pour rentrer, moi!
Je grimpe dans un taxi. Ah tiens, le chauffeur a des faux airs de Vincent Elbaz! Il fume comme un pompier, c'est incroyable ce que les hommes palestiniens peuvent fumer!
Quand je faisais la remarque à Marion, elle me répondait, pour m'embêter: "ah tiens je lui demanderais bien une clope!" Et je lui disais "va pas faire ta rebelle! Tu vas les traumatiser!"

La dame à côté de moi dans le taxi me demande d'où je viens, on papote quelques minutes. Ce taxi est particulièrement confortable, malgré l'odeur de tabac, c'est un modèle assez moderne, les banquettes sont larges et moelleuses.

Nous voilà ralentis par un bouchon inopiné. Accident de la route. Un corps est à terre, avec plein de médecins autour, ça a l'air assez grave.
La police et l'armée israélienne sont là, ce qui signifie que cette portion de route est sous autorité israélienne. Il y a un flic israélien, je lui trouve une drôle de dégaine. Il est âgé, c'est rare, les cheveux tout blanc, un peu gros, la mine renfrognée et de grosses lunettes. On dirait un père noël en kippa. Je réprime un éclat de rire. Avec sa mitraillette en bandoulière, je ne sais pas quel gosse irait s'assoir sur ses genoux.

On continue notre route. Le décor est... Comment vous décrire cela? Époustouflant.
Oui, c'est vraiment le mot: époustouflant.
Des collines aux milles couleurs, brodées d'oliviers, inondées par la lumière du soleil couchant... Rien pour cela, ça vaut le coup de se taper le grand 8!

Ah mince, deuxième bouchon, deuxième accident de la route. Faut vraiment qu'ils réduisent la vitesse dans ce pays, c'est pas possible!
Je ne sais pas si on va arriver un jour. On s'est sorti du deuxième bouchon mais on se retrouve dans un troisième. Et celui-là est balèze.
Vincent Elbaz a l'air fatigué. Il tripote son téléphone, passe un coup de fil. Ah! Il doit avoir une petite fille. Elle est en fond d'écran, et en écran d'accueil c'est une photo de lui avec elle en robe de princesse. C'est fou comme les enfants sont affectionnés ici. Je constate aussi une implication très importante des pères auprès des enfants, ce sont vraiment des papas poules, surtout avec leurs filles!

Ah nous voilà enfin à Ramallah! Le plus laborieux est passé. Maintenant j'ai juste 15 petites minutes de taxi pour rejoindre Birzeit.
Je monte dans ledit taxi, toujours les camionnettes jaunes, les taxis partagés, le même type de taxi que je prends pour me rendre d'une ville à l'autre. Je demande à une jeune fille qui parle anglais de m'aider à indiquer au chauffeur ma destination, je sens que ça va encore être folklo.
Oh purée, un contrôle de police! Cette fois la police palestinienne. Ils contrôlent juste un jeune à l'arrière, et pas les autres passagers. Je ne comprends pas bien, mais bon. Je suis bientôt arrivée.

Miracle absolu! J'ai réussi, dans le noir et pour mon premier trajet seule, à reconnaître l'endroit où devait m'arrêter le taxi! Me voilà arrivée à bon port.
Ça me fait plaisir de rentrer dans un appartement qui n'est pas vide, où des gens m'attendent... Je suis à deux doigts d'ouvrir la porte en criant: "mes chériiiies, je suis rentrééééée!"

Je me prépare un plateau avec un thé, deux carrés de chocolat bien noir et un biscuit. Ici, allez savoir pourquoi, je ne mange presque rien. Je vis, littéralement, d'amour et d'eau fraîche.

Ici se terminent mes pérégrinations.
Pour l'instant...

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