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Billet de blog 28 nov. 2016

Sur la route de Shaâm

Me voici de retour avec de nouvelles pérégrinations en Palestine, sur la route de Shaâm. A l'heure où des incendies de végétation ravagent le nord et le centre d'Israël, je me suis rendue au nord de la Cisjordanie, à Tulkarem, grosse ville agricole et industrielle, et dans le village voisin de Irtah, transpercé par le mur de la honte...

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Cela fait bien longtemps que je n'ai pas publié de billet sur ce blog. Pourtant, mes aventures et pérégrinations n'ont pas cessé depuis mon dernier billet et c'est seulement maintenant que le rythme commence à s'adoucir un peu. Il ne me reste que deux semaines en Palestine, et je me consacre principalement à l'écriture. J'ai tellement de matière, tellement de choses à retranscrire, que cela représente une activité en soi.

Mais je prends tout de même le temps de publier cette chronique, car elle est d'actualité et elle évoque un certain nombre de points qui seront développés dans l'ouvrage final.

Je commencerai par parler des incendies qui ravagent le nord et le centre de la Palestine 48 (Israël). J'imagine que vous en avez entendu parler.

C'est tout à fait incroyable, surtout pour celles et ceux qui ont un esprit cartésien, mais le feu ne touche jusqu'à maintenant que les colonies... Aucun village ni aucune maison palestinienne n'a pour l'instant été atteint.
Aucune preuve non plus d'une quelconque action criminelle, alors que Netanyahou, comme à son habitude, est déjà surexcité, parle "d'actes de terrorisme" et a ordonné l'arrestation d'un certain nombre de personnes sur la base de soupçons jusque-là infondés. Ici, la majorité des palestiniens à qui je pose la questions n'y croient pas du tout. Certains sont plus modérés et disent qu'un ou deux feux isolés dans certaines colonies ont pu être déclenchés de manière intentionnelle, mais que les incendies principaux sont dus à la confrontation entre les vents violents venants de l'Est et la sécheresse de la végétation.
En vérité, les Palestiniens voient dans ces incendies un signe et une sanction divine suite au vote d'une loi par les israéliens visant à interdire l'émission de l'adhan (appel à la prière) des minarets de Jérusalem et de certains endroits en Cisjordanie sous prétexte que cela représenterait une nuisance sonore pour les résidents.

Cette interdiction prochaine de l'adhan n'est pas anecdotique. En fait, elle est extrêmement grave. C'est une énième atteinte à la liberté des palestiniens, des musulmans, une atteinte à la liberté de culte, à la dignité d'un peuple déjà sévèrement malmené. C'est, si j'ose le dire crûment, la dernière crasse qu'ils pouvaient bien leur faire.
En tout cas, ce que je retiens pour l'instant de cette actualité… brûlante, c'est qu'un pays peut se targuer d’être l’une des plus grandes puissances au monde, d’avoir l’une des armées les plus entraînées et les plus équipées, il ne s’en retrouvera pas moins comme un enfant désemparé face à la puissance de la nature et de ses rigueurs. C’est facile de montrer sa force quand il suffit de balancer des bombes sur des civils désarmés. Beaucoup plus difficile de cacher sa vraie faiblesse, quand on doit faire appel à des pays étrangers pour venir à bout d’incendies de forêts…

Un pays peut se targuer d’être une nation légitime, malgré le sang et les larmes, faire mentir l’Histoire et détruire tout ce que qui se place en travers de sa route. Mais il ne peut rien contre le retour de flammes…
Car toute mauvaise action, d’une manière ou d’une autre, se retourne un jour ou l’autre contre son auteur. Depuis quelques jours, plus de 70.000 personnes ont été contraintes d’évacuer leurs logements à Haifa, ville des 11 colonies, emblématique de la Nakba, menacées par des flammes dévastatrices. Naguère, les palestiniens qui vivaient paisiblement dans ces mêmes lieux ont été contraints de fuir du jour au lendemain, chassés et massacrés par des colons qu’ils n’avaient pas vus venir et qui détruisaient leurs maisons aussi redoutablement qu’un feu de forêt...

Il est à noter que l'autorité palestinienne a proposé l'envoi de six groupes d'intervention en Palestine 48 (Israël) pour les aider à maitriser les flammes. Les autorités israéliennes ont accepté. Honnêtement, on ne sait que penser face à cette attitude qui semble noble mais qui fait grincer des dents quand on connaît le silence et l'inaction de l'autorité palestinienne face aux exactions et injustices commises par Israël à l'encontre de son peuple. Mais parfois le bien et le mal ne sont pas tranchés. Et les nuances sont difficiles à saisir...

De mon côté, je me suis rendue samedi à Tulkarem, grosse ville agricole et industrielle du nord de la Cisjordanie, traversée par l'horrible "mur de la honte" construit par Israël pour séparer la Palestine 48 de la Cisjordanie. J'y ai vu passer dans le ciel des canadairs qui se dirigeaient vers le Nord, sans doute en direction de Haifa et des villes environnantes.

A Tulkarem, j'ai été accueillie par Nadia, française d'origine algérienne et tunisienne, qui est mariée à un palestinien et qui vit dans le village de Irtah, à 5km de Tulkarem. Nous nous sommes connues par le biais de ma page Facebok, c'était la première fois qu'on se rencontrait.
Aymen, son mari, est électricien et fils d'une famille d'agriculteurs qui possèdent de nombreuses terres à Irtah depuis des générations. Ils vivent dans une grande et belle maison au centre du village, avec un superbe verger qui regorgent de fruits succulents. Leurs quatre enfants jonglent parfaitement entre l'arabe et le français.
Ils m'ont fait un superbe accueil, comme d'habitude, et m'ont fait bénéficier d'une visite passionnante du village, qui se trouve le long du mur de séparation. En l'occurence, le mur a complètement modifié le découpage du village, ainsi que son écosystème.
Ce qu'il faut retenir de Irtah, c'est que ce village était jadis (il y a encore 20 ans) un petit paradis agricole où tout était vert, regorgeait de fruits délicieux, de sources d'eau pure qui venait de la montagne, de travailleurs de la terre et de propriétaires terriens.
Jadis, il suffisait d'aller tout droit sur 15km pour arriver à la plage.
Jadis, on pouvait se rendre à Damas en Syrie en quelques heures et faire l'aller-retour dans la journée, en passant par la Jordanie.

D'ailleurs, Aymen m'a montré la route principale du village (photo ci-dessus) qui traversait toute la Palestine et allait jusqu'à la Jordanie et la Syrie. La route de Shaâm ("Shaâm" dans la tradition arabo-musulmane correspond à la région Palestine, Jordanie, Syrie et Irak)... Aujourd'hui, c'est un cul-de-sac, cette route ne mène qu'au check-point que les travailleurs sont contraints d'emprunter lorsqu'ils travaillent de l'autre côté du mur, donc en Palestine 48 (Israël). Certains dorment là-bas, sous une tente, pour être dans les premiers dans la fil d'attente dès l'ouverture du check-point à 6h du matin.
Aymen a travaillé six mois de l'autre côté du mur. "Je n'ai pas tenu le choc. Je me levais chaque nuit à 2h du matin, pour ensuite poireauter comme un animal qu'on mène à l'abattoir, dans des fils d'attente interminables, où tout le monde se bascule..." Il soupire et ne termine pas sa phrase, mais j'entends ce qu'il ne dit pas, qu'il n'a pas envie de les laisser gagner et de faire de lui un animal.

Aujourd'hui Irtah n'est que l'ombre du village d'autrefois.

Le mur construit par les israéliens transperce le village et a tout détruit autour de lui. Les terres sont arides, polluées, les sources sont taries, et les gens sont obligés de travailler à l'usine, souvent de l'autre côté du mur, dans des conditions de travail très difficiles.

Des milliers d'hectares de terrain ont été volés par les israéliens à la famille de Aymen, qui a pourtant les actes de propriétés.
Ces terrains, qui étaient remplis d'oliviers et d'arbres fruitiers, ont été entièrement rasés pour construire le mur. Vous pouvez voir sur ces photos cette horreur en béton se dresser au milieu des champs cultivés.

Nadia m'a expliqué qu'il y avait régulièrement des affrontements entre les jeunes de Tulkarem (et des villages alentours) et les soldats israéliens aux abords du mur. Des pierres lancées par désespoir contre des soldats qui n'hésitent pas à tirer pour tuer.

Nadia n'est pas palestinienne. Elle n'est pas née avec la Palestine dans la chair, elle n'est pas habituée aux situations de danger et de tension. Elle a découvert, les yeux écarquillés, la violence de la situation et les injustices horribles que les palestiniens tentent de combattre comme ils peuvent. Effrayée par les soldats, elle a demandé un jour à son mari "qu'est-ce que je dois faire si un jour il y a des échauffourées et que je me retrouve au milieu d'affrontements et de soldats?" Il l'a regardée d'un air étonné, a haussé les épaules et lui a répondu "bah, tu cours".
Nadia a eu bien du mal à se faire à ce sentiment d'insécurité, d'autant que son ressenti est décalé par rapport à celui des Palestiniens. Eux sont nés avec, ils ont l'habitude. Ils n'ont absolument pas la même conception du danger ou de la tension.

A la fin de notre promenade, nous nous sommes arrêtés à une trentaine de mètres d'une ouverture du mur, qui est un check-point particulier dans ce sens où les automobilistes de Palestine 48 (Israël) peuvent pénétrer en Cisjordanie, mais les voitures de Cisjordanie ne peuvent pas passer de l'autre côté. J'ai pris deux photos, en étant presque certaine que des soldats allaient venir "m'embêter". Ils détestent qu'on prenne ce genre de photo, et de manière générale n'aiment pas du tout qu'on photographie, qu'on filme ou qu'on transcrive la réalité du terrain.

Ça n'a pas loupé, nous avons vu deux soldats arriver de loin et se diriger vers nous. J'ai senti Nadia se crisper instantanément, elle s'est tournée vers Aymen pour lui demander: "ils viennent vers nous là, non?" Aymen était au téléphone et les regardait arriver d'un air totalement indifférent. Ils nous ont ordonné de partir, de ne pas rester là "debout" (j'ai voulu demander si couchés par terre c'était ok, mais apparemment le sens de l'humour ne fait pas partie des critères de recrutement de Tsahal). On a leur dit qu'on attendait notre taxi, ils nous ont dit de partir quand même. Je me suis mise à la place d'Aymen, et j'ai imaginé quel effet ça pouvait faire, de se voir dicter ses déplacements, ce qu'on a le droit de faire ou de ne pas faire sur sa propre terre, devoir plier devant des soldats surarmés qui n'hésitent jamais à tuer... La résistance palestinienne, je crois que c'est avant tout une affaire de dignité. Et de justice.

Il y aurait énormément à dire encore sur ce village, dans lequel j'ai aussi découvert des anciennes grottes de l'époque romaine, rencontré un vieux monsieur qui est le dernier potier du village, vu toute une famille de cailles en liberté et des fruits que je n'avais encore jamais vus.

J'ai vu (et senti aussi) à quel point la pollution était horrible, les anciennes rivières devenues des marais de boue et de déchets, les check-points en tôle et en barbelés, et la tristesse dans les yeux des gens quand ils évoquent la mer, qui est à 15km mais qu'ils n'ont plus vue depuis des années (certains depuis 1948).

Oui parce qu'en plus de tout cela, vous savez sans doute que les palestiniens de Cisjordanie sont interdits de circuler au sein de leur propre pays: ils ne peuvent pas passer de l'autre côté du mur, sauf autorisation spéciale et extraordinaire.

La semaine dernière, et je terminerai là-dessus, je discutais avec Dima, professeure de français dans une ONG au camp de réfugiés Balata à Naplouse. Elle m'expliquait que sa famille du côté maternel est originaire de Yaffa (aujourd'hui Tel Aviv), donc autant vous dire qu'ils ont dû fuir en 1948. Ils se sont réfugiés quelques temps en Jordanie, puis sont revenus en Palestine s'installer à Naplouse. En 2012, la famille de Dima (dont sa grand-mère) a obtenu l'autorisation (après des années de procédures) de passer de l'autre côté du mur pour se rendre en Palestine 48, à l'endroit où se trouvait jadis le village de la grand-mère, au bord de la mer. Dima m'a dit: "tu peux pas savoir, c'était extraordinaire! Surtout pour mes grands-parents! Revoir la mer, ah la la! Mais c'était très dur aussi, de voir comme tout avait changé, de devoir avoir un guide pour nous accompagner, de savoir que nous n'avions que l'autorisation d'une journée. A minuit, khalass, on devait être parti"

Quant à moi, je profite des derniers jours qu'il me reste ici pour retranscrire le plus fidèlement possible toute cette matière, ces voix et ces mémoires. Dans l'espoir qu'elles trouvent un écho.

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