L’affaire de la Pitié-Salpêtrière: un storytelling contrarié

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, le pouvoir cherche un événement capable de retourner l’opinion.

Christophe Castaner à la Pitié-Salpétrière, mercredi 1er mai 2019. (Capture d'écran) © RM Christophe Castaner à la Pitié-Salpétrière, mercredi 1er mai 2019. (Capture d'écran) © RM

A 18h27, mercredi 1er mai, le directeur de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, Martin Hirsch, publie un tweet : « Les équipes de l'hôpital de la Pitié Salpêtrière ont dû faire face à une bande de manifestants/casseurs dans une tentative d'intrusion violente dans le service de réanimation chirurgicale. »

Vers 20h00, Le ministre de l’intérieur Christophe Castaner se rend à La Pitié-Salpêtrière. Il déclare : « Des gens ont attaqué un hôpital. Nos forces de l’ordre sont intervenues pour sauver le service de réanimation. »

Agnès Buzyn, ministre de la santé, qui l’accompagne, ajoute : « Je suis comme tout le monde extrêmement choquée. Beaucoup d’interrogations sur comment les manifestants ont pu violer un hôpital, si je puis dire. »

A 21h04, le ministre Castaner, sur son compte twitter, publie : « Ici, à la Pitié-Salpêtrière, on a attaqué un hôpital. On a agressé son personnel soignant. Et on a blessé un policier mobilisé pour le protéger. »

A 21h21, la ministre Buzyn cite le tweet de Martin Hirsh et, sur son compte twitter, fait savoir : « On voudrait ne pas y croire. On voudrait se dire que la violence ne peut pas tout prendre pour cible. S'en prendre à un hôpital est inqualifiable. »

La directrice de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière intervient devant la presse : « En tant que personnel hospitalier, on a été choqué et à titre personnel, c'est extrêmement choquant qu'un hôpital public peut être une cible pour des casseurs. »

A 23h28, Martin Hirsch envoie un courriel à l’ensemble des personnels de l’APHP, on peut y lire notamment : « Après le caillassage de l’hôpital Necker et de la Maison de Solenn à Cochin il y a trois ans, c’est la deuxième fois qu’une agression violente prend pour cible un hôpital. Ces agissements sont inqualifiables. »

Dans la matinée du jeudi 2 mai, une aide-soignante et un infirmier, présents dans le service de réanimation au moment des faits, déclarent sur BFMTV : « On ne s'est pas senti en danger plus que ça ». « Les manifestants fuyaient quelque chose ». « On comprenait leur détresse mais on ne connaissait pas leurs intentions. »

Sur les images de BFMTV, les journalistes les interrogent : « – Que disaient les manifestants ? – Il y avait des slogans particuliers ? – Ils portaient des gilets jaunes ? – Ils avaient le visage masqué ? »

Certains manifestants témoignent eux aussi, comme le rapporte France Info : « Une grosse fumée a attaqué tout notre groupe, les gens ont commencé à courir dans tous les sens, ils pleuraient. On a senti que le [canon à eau] venait vers nous, on a vu le renfoncement avec la barrière et on s'est dit qu'on allait s'abriter là. »

Jeudi 2 mai à 11h30, le premier ministre Édouard Philippe fait une déclaration à la presse depuis le département de la Charente, à ses côtés Christophe Castaner : « Venir perturber le fonctionnement d’un service public hospitalier de cette façon est totalement irresponsable. Et beaucoup de ceux qui ont vécu cette intrusion, ou cette tentative d’intrusion à l’intérieur des salles, ont dit combien leur métier, leur volonté de servir nos concitoyens, de les soigner, aurait pu se trouver empêchée si cette intrusion dans les salles avait eu lieu. »

Martin Hirsch s’exprime à nouveau dans la matinée, au micro de France Info : « On est passé au bord de la catastrophe. » Il déclare : « Vous vous rendez compte si j'étais là ce matin devant vous pour expliquer qu'il y a des patients qui ont été bousculés et qui ont pu mourir au sein d'un des meilleurs hôpitaux d'Europe ? Je n'ose pas l'imaginer. »

Il faut communiquer. Il faut dramatiser. Il faut accuser.

On imagine l’hôpital à sac. Les personnels traumatisés, voire terrorisés. On pourrait même craindre pour la vie des malades. Concernant le rôle de la police, elle aurait finalement sauvé le service de réanimation.

Pourtant, les images qui affluent, prises par les personnels soignants sur place, attestent qu’il n’y a pas eu de volonté délibérée d’attaquer l’hôpital.

Les manifestants, arrivés à la porte d’un service dont ils ignoraient la nature, ne portaient pas en eux une volonté d’intrusion. Mais comme le personnel en a témoigné, pris de panique, ils cherchaient refuge contre le danger qui les menaçait.

Qu’est-ce qui a pu conduire les autorités à mentir sur les faits ?

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, le pouvoir cherche un événement capable de retourner l’opinion. L’affaire de la Pitié-Salpêtrière est apparue comme une occasion rêvée. Il s’y sont tous engouffrés, espérant susciter une indignation telle qu’elle parviendrait à discréditer le mouvement.

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