Un CRS : « Si vous voulez rester en vie, vous rentrez chez vous ! »

Lorsqu'un agent des forces de l'ordre républicain s'adresse à un manifestant, ou en l'occurrence dans cette vidéo à un photographe indépendant couvrant les manifestations, en ces termes : « Si vous voulez rester en vie, vous rentrez chez vous ! », c'est que quelque chose est en train de pourrir au sein de l'ordre républicain.

Paris, gare Saint-Lazare, samedi 8 décembre 2018 © @ Raymond Macherel

Lorsqu'un agent des forces de l'ordre républicain s'adresse à un manifestant ou en l'occurrence à un photographe indépendant couvrant les manifestations, en ces termes : « Si vous voulez rester en vie, vous rentrez chez vous ! », c'est que quelque chose est en train de pourrir au sein de l'ordre républicain.

La scène que j'ai filmée a eu lieu à Paris, samedi 8 décembre, aux abords de la gare Saint-Lazare. Dès le matin, plusieurs compagnies de CRS avaient bloqué toutes les artères autour de la gare. Pris dans la nasse, les manifestants ont attendu, sans qu'aucun incident ne se produise. Puis les CRS ont desserré l'étau et les cortèges ont pu démarrer. Lorsque je remarque un homme allongé sur la chaussée, la place est pratiquement déserte. Les fourgons de policiers et le camion canon à eau ont commencé à manœuvrer pour quitter les lieux. L'homme est un photographe, Flavien Moras, qui m'a autorisé à mentionner son identité. Il réclame son casque de vélo, confisqué à la fouille. Aux CRS, il explique qu'il en a besoin pour se protéger et aussi pour être identifié grâce à des autocollants. Avant la scène, sur d'autres images, il s'allonge au sol à plusieurs reprise devant les fourgons et est dégagé à chaque fois par les CRS et des policiers en civil. Il insiste calmement et ne veut pas lâcher l'affaire, comme on dit. Il veut récupérer son casque pour rejoindre la manifestation.

Sur ces images, pas de coups de matraques, ni d'immobilisation au sol. Pas de gaz lacrymogènes à bout portant, ni de tirs de flash-ball. Pas de visage ensanglanté, pas de main arrachée par le souffle d'une grenade. Exactions qu'ont subi et subissent nombre de manifestants depuis le début du mouvement des « gilets jaunes ». Et aussi bon nombre de journalistes ou photographes, souvent indépendants, cibles de violences policières alors qu'ils documentent des faits qui, sinon, tomberaient dans l'impunité et l'oubli.

Pas de violence physique donc mais la violence verbale d'une exaspération assortie d'une menace. Et à travers elles, la vision d'un monde où il n'y aurait plus, ni manifestations, ni manifestants. Sans raison, le CRS explose : « C'est pas possible ça ! Trois semaines que vous nous cassez les couilles maintenant ! » L'ensemble du mouvement des « gilets jaunes » est la cible de son exaspération. Dans le petit attroupement qui s'est formé, un manifestant intervient : « Ça commence. Et ça commence... » Le photographe répond plutôt timidement : « Je suis le gardien de ma vie... » Le même CRS revient à la charge et rétorque  : « Si vous voulez rester en vie, vous rentrez chez vous ! Vous n'avez rien à branler ici ! » Un manifestant : « Pourquoi ? On n'a pas le droit de revendiquer en France ? » Le photographe semble abasourdi : « C'est des menaces, c'est quoi ça monsieur ? Si vous voulez rester en vie, vous restez chez vous, ça ressemble à quoi ça. Vous trouvez ça normal ? Vous faites partie des forces de l'ordre... »

Ce n'est pas seulement le droit de manifester qui est visé ainsi à bout portant, ou noyé partout en France dans d'épais et toxiques nuages de gaz lacrymogènes. C'est une guerre d'usure qui est menée par le pouvoir en place contre l'indignation populaire. Et contre l'idée même d'une résistance à l'oppression et à une politique dangereusement inégalitaire.

Pour les révolutionnaire de 1789, la résistance à l'oppression était un principe constitutif. Dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793, ce principe est énoncé encore plus clairement : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ».

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