Emmanuel Macron à la télévision, le grand décalage

Emmanuel Macron est le nom de ce grand décalage entre le représentant « par effraction » d'une oligarchie qui s'enrichit chaque jour davantage et les profondeurs d'un pays attaché plus que tout autre à l'égalité.

Emmanuel Macron le 10/12/2018 (Capture d'écran) © @ RM Emmanuel Macron le 10/12/2018 (Capture d'écran) © @ RM
Le président a fini par sortir de sa bulle et par apparaître à la télévision. Non qu'il ait pris la peine de « traverser la rue », puisqu'il était filmé en son Palais de l'Élysée. Mais au moins, il s'exprimait. Et c'était moins risqué pour lui que de venir sur un rond-point.

Mais son timing – comme diraient les humoristes de l'agence win-win – n'est définitivement plus le bon. Pas seulement son timing de communicant les mains et les yeux pris dans la glu du réel. Ou celui du politicien calculateur de premier choix pour l'oligarchie financière. Mais son timing historique, celui de président d'une Vème République qui a déjà 60 ans.

Emmanuel Macron est le nom de ce grand décalage entre le représentant « par effraction » d'une oligarchie qui s'enrichit chaque jour davantage et les profondeurs d'un pays attaché plus que tout autre à l'égalité.

Avec ce mouvement des Gilets Jaunes, inédit, explosif, et conscient de sa puissance, c'est l'Histoire qui semble désormais en marche.

Les événements récents montrent le président Macron tel qu'en lui-même, en force beaucoup plus qu’en marche. Lui qui se disait « le fruit d'une brutalité de l'Histoire »... L'Histoire lui fait désormais dévaler la pente de sa suffisance, à ce concentré oligarchique chimiquement pur !

Dans sa puissance vitale, le mouvement des Gilets Jaunes ne scande pas « Macron démission ! » comme une ritournelle.

« Macron démission ! », c’est un cri de la tête et du cœur ! Par lequel un peuple méprisé se réveille et voit qu'il crève l'écran. Par lequel des communautés politiques s'inventent et court-circuitent les médias des puissants.

« Macron démission ! », c'est le mot d'ordre d'une révolte pour la dignité et la démocratie. D'abord contre un homme dont le seul souci, quoiqu'il en dise, et toute la politique, vise à satisfaire les intérêts des happy few du capital. Et puis contre un système électoral où le bulletin « Macron » ne représente à la présidentielle de 2017 que 18% des inscrits au 1er tour, et 43% au second.

« Macron démission ! », pour le plaisir aussi de voir l'exaspération et la panique sur les visages des poudrés des beaux quartiers. « Que réclament les Gilets Jaunes, à la fin ? » s'interrogent des députés ou des ministres hors-sol, qui vivent toute l'année sans porte-monnaie. « Qui sont les porte-paroles ? » s'égosillent des journalistes habitués à décider du casting depuis des lustres pour toute la société.

Se méfiant du direct sans doute, le président a fait livrer pour 20 heures ses treize minutes de paroles. L'allocution télévisée fait encore partie du décor de la Vème République. C'est comme les ors de l'Élysée – depuis le fameux « Je ne me retirerai pas » –, elle est livrée au président avec le tapis rouge et les meubles. Tout ça est d'un autre âge, et la monarchie présidentielle s'obstine à boucher notre horizon démocratique.

Au final, pas un grand moment de télévision, pour sûr. Pas de grandes cartes sur table, mais une bonne dose de bluff pour espérer garder le « cap » et pas mal d'enfumage. Si on voulait résumer, ces treize minutes furent beaucoup plus crues que cruciales : « En finir avec les Gilets Jaunes, combien ça coûte ? » Évidemment, un président ne pose pas la question en ces termes. Mais on sentait le gardien des profits consentir à y mettre un petit prix. Et le soir même, un journaliste de France Inter, parmi d'autres, insistait auprès d'un Gilets Jaunes déterminé à continuer : « Pour combien d'euros en plus vous partiriez du rond-point ? »

C'est vrai ça, combien ça coûte de ranger « Macron démission ! » à la maison ? On peut acheter la « paix sociale » pour pas cher ? C'est combien de billets de 100 balles quand on veut remettre dans son lit le fleuve de la colère ? « 40 années » plus treize minutes « de malaise... », en effet. Les gens « qui ne sont rien », ça commence à coûter cher !

D'où ce visage affolé presque, le corps et les yeux figés. Comme pris dans les phares du prompteur. Le souffle court, la diction mélodramatique. Et ses mains posées beaucoup trop à plat sur la table.

Il y a quatre temps dans l’allocution du président. Le premier est le couplet martial sur les « casseurs », une reprise du #StopViolence des élus LREM, le selfie amateur en moins. Mais aucune parole pour les morts et les victimes de violences et de maltraitances policières.

Le deuxième est une inflexion larmoyante vers les souffrances du peuple des Gilets Jaunes : « Je les ai vues ces femmes de courage, sur tant de ronds-point... ». Une contrition mal jouée et peu crédible, après des mois de leçons de morale en direct aux « réfractaires » et d’insultes abyssales à ceux qui « foutent le bordel ».

Le troisième c'est les annonces. Le moment des miettes, un peu plus grosses que d'ordinaire mais soupesées, chiffrées, des miettes de comptable. Des miettes pour qui veut garder la brioche pour longtemps. Des miettes ambiguës à souhait, comme celle de la fausse augmentation du SMIC ou de la prime de Noël « sans impôts, ni charges ».

Le quatrième c'est l'injonction à aller plus vite plus fort, mais dans le débat et le dialogue, s'il vous plaît. Les plus riches restent le cœur de cible : « Mon souci, c'est vous. Mon seul combat, c'est pour vous. » Le cap est mort, vive le cap ! Croit-il.

Ce nouveau monde-là n'est qu'un trompe l'œil de l'ancien. En dix-huit mois sabre au clair, le président Macron a tiré tout azimut un maximum de cartouches. Et beaucoup de gaz lacrymogènes et de grenades, en libéral-autoritaire sans complexe. Si les Gilets Jaunes sont soutenus et rejoints, il ne laissera qu'une fumerole dans l'Histoire.

Car visiblement, pour le dire avec les mots de Jean Jaurès : « Vous avez confondu l'organe de la politique et l'organe de la finance, et on ne sait plus quelle est la vérité qui vient du cerveau et quel est le mensonge qui vient de la caisse. »

La question de l'égalité ne se chiffre pas.

La dignité et la démocratie ne sont pas à vendre.

Emmanuel Macron le 10/12/2018 (Capture d'écran) © @ RM Emmanuel Macron le 10/12/2018 (Capture d'écran) © @ RM

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