« Macron, il faut qu’il redescende sur terre ! »

« Macron, il est loin des réalités. De ce qui se passe sur le terrain. Il faut qu’il redescende sur terre ! J’ai pas voté pour lui, j’ai voté blanc. Parce qu’entre la peste et le choléra, je pouvais pas choisir. Je suis pas du tout extrémiste, ni de droite, ni de gauche. Je n’ai jamais milité. J’ai fait Mai 68 et je m’attendais pas, 50 ans plus tard, de refaire des manifestations. »

Rassemblement des Gilets Jaunes à Paris, place de l'Opéra, samedi 15 décembre 2018. © RM

Samedi 15 décembre. – À Paris, place de l’Opéra, plusieurs groupes de Gilets Jaunes avaient appelé à un rassemblement à 10 heures, dans l’idée de rejoindre ensuite le cortège des manifestations prévues pour l’Acte V du mouvement. Mais de droit de manifester ce jour-là, il n'y eût point.

Le rassemblement de l’Opéra est resté bloqué cinq heures durant, métro fermé et toutes les artères de la place étant quadrillées par un très lourd dispositif policier. Plusieurs centaines des « robocops » de l'ordre en armes, en matraques, et en gaz. Deux blindés de la gendarmerie crachant sans discontinuer une fumée noire, dont on sait maintenant qu’ils sont équipés d’une « poudre incapacitante » à la molécule secrète. Un camion canon-à-eau et des dizaines de fourgons. La police montée même, les yeux des chevaux sous une visière.

Aucun n’était là pour protéger le droit de manifester. Ils ont empêché manu militari qu'un cortège puisse se former et quitter les lieux, faisant reculer la foule à chaque tentative. Les manifestants sont restés calmes cependant, transis par le froid glacial en même temps qu’ils étaient sommés de ne pas bouger.

Nelly est venue de Pontoise dans le Val d’Oise pour participer à la manifestation, « déambuler dans les rues de Paris », comme elle dit. Elle a 68 ans, en semi-retraite dans le secteur de la banque. Elle a fait Mai 68, mais n'avait jamais participé à des manifestations depuis. Elle ne milite dans aucun parti mais est très engagée localement dans des luttes associatives et pour la défense des services publics. Elle est abonnée à Mediapart, au Canard enchaîné et à Fakir.

Ce samedi, elle est venue son gilet jaune sur le dos avec, comme depuis le début du mouvement, un petit ruban vert épinglé devant. Elle s’est grimée le visage de blanc et des larmes rouges lui coulent d’un œil. Elle porte un bonnet phrygien, des cocardes tricolores et une pancarte accrochée à son cou sur laquelle elle a dessiné un cercueil : « Ci-gît la démocratie ». Les jeunes lui demandent ce que veux dire « Ci-gît », sourit-elle.

J’ai repéré une équipe de journalistes indépendants qui l’interviewent, debout sur les marches de l'Opéra, la clameur des Gilets Jaunes en arrière-plan. Je filme Nelly par-dessus leurs épaules.

« Pour moi, aujourd’hui, je me bats pour les générations futures. Pour deux raisons. Je suis pas contre les taxes carbone. Loin de là, je veux bien en payer. Mais ce que je veux, c’est qu’elles servent à la transition écologique. Et non pas à renflouer les déficits de l’État parce qu’on fait des cadeaux aux riches, et rien qu’aux riches. Ça, c’est le premier point.

« Le deuxième point, c’était ma retraite. Monsieur Macron m’a augmenté la CSG, en me disant, on doit être solidaire avec les jeunes. Moi, j’ai une fille de 26 ans à charge. J’ai 68 ans. Et elle est toujours au chômage parce que y’a pas de débouchés. Y’a rien dans ce qu’on l’a formée. Donc, arrêtons de dire que les vieux ne sont pas solidaires avec les jeunes. Bien souvent, ils aident leurs enfants et leurs petits-enfants. Et si on leur prend de l’argent, ils pourront plus aider leurs enfants et leurs petits-enfants. Donc, c’était pas juste comme mesure.

« Le troisième point pour lequel je fais partie des Gilets Jaunes, c’est parce que Monsieur Macron s’entête à donner du CICE aux entreprises. Alors que y’a pas de création d’emplois. Le chômage ne fait que augmenter. Arrêtons avec le CICE ! Moi qui ai travaillé dans la banque pendant 42 ans, je trouve anormal que l’on fasse des crédits d’impôt recherche pour les banques ! Ils recherchent quoi, les banques, à part la rentabilité ? Et quand on faisait des projets informatiques, la première chose qu’on regardait, est-ce que c’est éligible aux crédits impôt recherche ? Pour moi, la recherche, c’est pas ça, c’est pas les banques. C’est les laboratoires. Et parlons des laboratoires, comme Sanofi, qui touchent le CICE et qui a limogé, en deux ans, 2000 chercheurs !

« Macron, il est loin des réalités. De ce qui se passe sur le terrain. Il faut qu’il redescende sur terre ! J’ai pas voté pour lui, j’ai voté blanc. Parce qu’entre la peste et le choléra, je pouvais pas choisir. Je suis pas du tout extrémiste, ni de droite, ni de gauche. Je n’ai jamais milité. J’ai fait Mai 68 et je m’attendais pas, 50 ans plus tard, de refaire des manifestations.

« Parce qu’on est plus en démocratie ! On est dans une oligarchie. Et on devient même, je dirais, dans du totalitarisme, quand on voit ce qui se passe au niveau des manifestations. On nous empêche de circuler dans les rues pour manifester, ce qui est passible, au titre de l’article 432-4 du code pénal, de 7 ans de prison, quand même ! Il faut le savoir ! Et il faut que vous le disiez sur les réseaux sociaux. Qu’on a les droits de manifester, la liberté de s’exprimer, et de déambuler dans les rues de Paris ! À partir du moment où on est pas casseurs. Je suis contre les casseurs. »

[Une clameur s’élève de la foule des Gilets Jaunes derrière elle : «Macron démission ! Macron démission ! » Et Nelly s’interrompt quelques secondes avant d’être relancée sur la spécificité française du mouvement actuel et sa filiation avec Mai 68.]

« C’est pas français. C’est totalement différent de Mai 68. Mai 68, on revendiquait nos libertés. Les étudiants revendiquaient nos libertés. Ici aussi, on a une entrave aux libertés. Ils demandaient aussi une augmentation de salaire parce que y’avait besoin d’augmenter les classes sociales.

« Mais là, ici, en ce moment, c’est beaucoup plus grave. C’est beaucoup plus violent. C’est un mal-être des gens parce qu’ils arrivent plus à joindre leurs fins de mois. C’est un mal-être, c’est 2 millions de pauvres ! C’est 200.000 sdf ! C’est énorme pour une France riche ! Parce qu’on est le cinquième pays, quand même ! On devrait pas avoir de pauvres et de sdf. Les politiques menées sur, ne serait-ce que les sdf, payer des hôtels… Mais nom de dieu ! Construisez des logements ! Comme disait De Gaulle à l’époque, quand le bâtiment va, tout va. Construisez des logements pour les sdf. Donnez-leur accès au logement. L’accès au logement, c’est aller vers l’emploi aussi.

« Et dire que les caisses de retraite sont en faillite, que la sécurité sociale est déficitaire… Bien sûr, avec 3 millions de chômeurs ! C’est autant de moins de cotisations !

« Donc, je voudrais que ça change. Je voudrais qu’on prenne des vraies mesures, que le gouvernement prenne vraiment des vraies mesures. Moi, je suis pas pour la démission de Macron. De toute façon, qui on mettra à la place ? On risque de faire passer Le Pen. C’est très dangereux.

« Je suis pas pour la démission mais je veux qu’il nous écoute, et qu’il change sa politique. Qu’il va vers une politique plus sociale. Qu’il arrête la casse, des hôpitaux, des transports. Parce que, qui prend sa voiture ? Celui qui a pas de transports en commun. Et faisons quelque chose de bien au niveau des transports. Si on veut vraiment de la transition écologique, il faut mettre des transports gratuits.

« Et surtout, il faut aussi associer le peuple dans une vraie démocratie. Avec les moyens actuels que l’on a, sur les réseaux sociaux, on pourrait mettre en place, avant de passer une loi, une concertation du peuple. Et en fonction de la réponse du peuple, on y va, ou on y va pas. Parce que… Ça éviterait ce genre de mouvement. »

[Un homme en gilet jaune qui écoutait : « Yes, madame, vous êtes trop jolie. Ça fait plaisir. » Nelly : « J’étais plus belle en 68 ! »]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.