Il paraît qu'on s'habitue à l'horreur

Mercredi 23 mars n'a pas été un bon jour. C'était le lendemain du 22. Et déjà le jeudi 24, notre perception était modifiée parce que «l'actualité» avait connu de nouveaux développements. Il paraît qu'on s'habitue à l'horreur comme de pauvres grenouilles plongées dans l’eau tiède sous une flamme dont elles ne savent rien. Non. On ne s'habitue pas à l’horreur.

Mercredi 23 mars n'a pas été un bon jour. C'était le lendemain du 22. Et déjà le jeudi 24, notre perception était modifiée, "l'actualité" ayant connu quelques nouveaux développements. Il paraît qu'on s'habitue à l'horreur. Comme de pauvres grenouilles plongées dans l’eau tiède sous une flamme dont elles ne savent rien. Non. On ne s'habitue pas à l’horreur. On ne s’habitue pas. Sauf que pour nous, l'horreur, c'est pas tous les jours. Bien sûr nous sommes bouleversés en pensant aux victimes, aux témoins, aux personnels soignants, aux forces qui viennent sécuriser les lieux des drames. Bien sûr nous sommes touchés d’apprendre le nombre des morts, leur identité, ce que la veille au soir ils avaient en tête et leurs projets d’avenir. Mais pour nous “occidentaux”, cette horreur a des dates dont les journaux font des gros titres de une. Avec des photos de tunnel de métro comme dans les films catastrophes. Avec des corps hébétés qui se tiennent les bras et s’accrochent à leur téléphone comme dans des séries télé à succès.

Et ces jours-là, les lendemains d’attentat et parfois même dès l’après-midi, les journaux augmentent leur tirage. Parce que “y'a pas de petits profits” ? Non. Bien sûr que non. C'est dégueulasse de penser et de dire ça, n’est-ce pas. Jean-Michel Aphatie et Léa Salamé protesteraient avec énergie. Tout pareil Patrick Cohen. Il n’y a aucun rapport entre la détention des médias mainstream par le grand capital et l’augmentation du tirage des journaux et des magazines après des attentats. Tout sera pardonné. Et vous voulez une preuve de cela ? Par éthique protestante et esprit de capitalisme, les médias mainstream refusent catégoriquement de vendre des espaces publicitaires pour les numéros qui suivent juste l’horreur des attentats. Ils refusent de gagner du pognon sur le dos des victimes. Ils refusent rien du tout, oui. Demandez à l’association Acrimed et à l’émission Arrêt sur Images, ils ont des dossiers épais sur cette question-là. Les faiseurs de une obéissent uniquement, disent-ils pour leur coupable défense, à leur mission-de-service-de-l-intérêt-général, au droit-à-l-information-et-aux-images-qui-intéressent-les-gens. C’est malheureux de penser le contraire. Et le jour où  nous boycotterons “Le Monde” ou “l’Express” parce qu’en page 2 ou en page 9 du numéro du 23 mars 2016, il y a une publicité pour une montre ou une voiture de luxe ou un parfum, alors peut-être ils réfléchiront.

Car nous devons avoir le courage de l’action. Malgré la peur. Comme les salariés de PSA Aulnay qui se sont battus contre la puissante famille Peugeot et le medef et Hollande, et Montebourg, en 2011 et 2012. Le film de Françoise Davisse “Comme des Lions”, sorti au cinéma le 23 mars dans un contexte difficile qui n’incite pas les gens à se masser dans les cinémas, transmet l’énergie de cette lutte aux spectateurs. Car la peur, notre peur commune devant le sol politique qui se dérobe sous les coups de boutoir de la mise à mort du travail et des salariés, notre peur face à l’état d’urgence qui s’installe et à l’assassinat du militant pacifiste Rémy Fraisse sous la présidence Hollande, cette peur devrait nous sidérer. Et chez beaucoup la peur fait son chemin. “La France a peur “disait un “présentatueur” du 20h quelques années avant l’abolition de la peine de mort par Badinter et Mitterrand. “La France a peur” dit aujourd’hui le magazine “Marianne” alors que nos rues, les trottoirs des écoles où vont nos enfants, les couloirs de nos métros, les halls de nos gares sont saturés de militaires l’arme de guerre au poing et que les employés de la sécurité RATP portent un pistolet à la ceinture quand ils mettent un sans-abri à la rue où contrôlent votre ticket de métro. La peur est installée de main de maître comme dirait Machiavel. Nous le pressentons, nous le sentons, en allant faire nos courses, en regardant la télévision et en écoutant la radio, nous le savons. Ce n’est pas nouveau, la peur fait vendre et pas seulement du papier aux médias du CAC40, mais aussi tous les produits de l’arsenal domestique de la surveillance qui envahit le champ de nos perceptions et de nos désirs comme les particules diesel dans l’air de nos ville. La peur est un moteur de l’économie capitaliste. Comme le stress au travail qui assure des rentes confortables aux actionnaires des labos pharmaceutiques. Comme le chômage qui tient tout le monde pétrifié alors que les PSE pleuvent comme giboulées. Mais “L’inertie des peuples est la forteresse des puissants”.

L’actualité a des mystères que la raison ne connaît point. Des mystères mortifères. L’actualité passe au tamis de la mémoire, quelques mois plus tard, mais d’une mémoire guidée de main de maître, là encore. Pour sauver notre civilisation, gravez dans vos mémoires ces dates et ces images de l’horreur. Les dates des jours d’horreur, les grosses dates de l’horreur qui frappent à Madrid, à Paris, à Londres, à Bruxelles, sont inscrites en couverture, plus tard, à Noël, dans des numéros de magazine rétrospectifs, avec des belles photos spectaculaires de corps repeints à la poussière, des yeux hagards comme un enfant irakien réveillé par la mort à l'heure du petit-déjeuner, des photos de mains ensanglantées s'accrochant à un téléphone comme un réfugié syrien à la bouée du canot qui a chaviré : « L'année 2015 pour mémoire », « Tout ce qu'il faut retenir de 2011 », « C’était 2016... ». Les dates nous les connaissons, nous en retenons certaines, plus que d'autres : 11 septembre, 7 janvier, 13 novembre…, et maintenant Bruxelles, 22 mars. Des dates qui sont entrées ou entreront dans les livres d'Histoire, plus tard, beaucoup plus tard, les livres de ceux qui pensent faire l'Histoire et la mette dans les cartables des écoliers. Pour les autres, les autres dates, les autres villes, Bamako, Beyrouth, Tripoli, Tunis, et tant d'autres, désolé, je ne me souviens pas. Ceux qui ont vu au cinéma l'exceptionnel film documentaire "Homeland : Iraq Year Zero" de Abbas Fahdel, savent de quoi je parle : le quotidien d’une famille de Bagdad, plongée dans l’angoisse de l’invasion imminente de leur pays par les soldats surarmés des Etats-Unis, puis soumis à l’horreur du chaos des bombes, dans un pays disloqué où les balles perdues et les attentats vous enlèvent un soir ou un matin à l’affection des vôtres, à la préparation du repas, à la prière et à l'amour, au commerce et à l’étude. Il faut résister à l’horreur. Penser aux victimes, à toutes les victimes, à toutes les familles de victimes. Penser à ne pas quitter l'espèce humaine. Et reprendre pied dans le cours d’une Histoire qui a besoin de nous pour qu’on en change le cours. L’actualité qui vaille ce devrait être celle de nos indignations et de nos désirs. De nos luttes et de nos résistance. Et du courage qui nous lie toutes et tous face à ceux qui veulent les réduire, les tabasser, les gazer d'éléments de langage et de bombes lacrimogènes. Partout, tous les jours, à la mesure de nos moyens, travaillons en commun à l’insurrection des consciences.

Une du journal "Libération", mercredi 23 mars 2016 Une du journal "Libération", mercredi 23 mars 2016

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