mot de passe oublié
Soutien

Construisez avec nous l'indépendance de Mediapart

Souscrivez à notre offre d'abonnement : 9€/mois + 1 film en VOD offert

ABONNEZ-VOUS
Le Club de Mediapart sam. 6 févr. 2016 6/2/2016 Dernière édition

Jeremy Rifkin : l'éducation qui s’impose

RIFKIN ET L’EDUCATION :

DE LA TROISIEME REVOLUTION INDUSTRIELLE

A LA SOCIETE EDUCATRICE DECENTRALISEE

 

L’auteur  de « La Troisième Révolution Industrielle », Jérémy Rifkin, est américain, ce qui souvent déclenche un reflexe de méfiance. L’adhésion des Américains au capitalisme, aux lois du marché est en effet presque unanime. Rifkin, «  militant formé dans la lutte contre la guerre au Vietnam et le mouvement des droits civils des années 1960 », est quant à lui attaché à toutes recherches d’alternative. Il met en cause  ce système économique non plus en le dénonçant (il le nomme, le capitalisme, et réprouve ses méfaits), mais en montrant son inéquation avec l’évolution des techniques,  de la science, et avec les impératifs écologiques.

 

Des dizaines d’ouvrages accumulent les indices annonciateurs d’un possible « Effondrement » que Jared Diamonds nous permet d’imaginer. La plupart des auteurs s’efforcent néanmoins de ne pas alimenter le découragement et ils décrivent les voies possibles pour éviter une catastrophe prévisible (aujourd’hui10 août, Libé titre sur l’article de la revue « Nature » qui confirme que la situation est très alarmante)

 Ces auteurs évoquent très rarement l’éducation comme facteur déterminant. Rifkin au contraire, y consacre son chapitre 8 intitulé « la salle de classe change de visage ».

 

L’examen des conséquences de la « troisième révolution industrielle » ouvre des perspectives pour un monde fraternel, une école émancipatrice. Ce que l’idéalisme ou la lutte des classes n’ n’a pu réaliser pourrait l’être par obligation vitale, pour peu qu’on en prenne conscience à temps. Rifkin présentent de nombreux exemples qui incitent à croire que le processus est en marche…et qui étonnent ! A de très hauts niveaux de responsabilité, ses interlocuteurs  semblent convaincus par son analyse.

L’optimisme américain ?

Il considère par ailleurs que c’est l’Europe qui réunit, historiquement, les conditions les plus favorables aux changements qu’il perçoit. Il est néanmoins très conscient des forces qui s’y opposent.

 

Précisons ce qu’entend l’auteur par Troisième Révolution Industrielle.

-          « l’introduction de la de la vapeur dans l’imprimerie a fait de celle-ci le principal moyen  de gérer la première révolution industrielle »

-         «  la communication électrique a convergé avec le moteur à combustion pour engendrer la deuxième révolution industrielle »

-         «  Nous sommes aujourd’hui à la veille d’une nouvelle convergence entre technologie de le communication  et régime énergétique. La jonction entre la communication par internet et des énergies renouvelables  engendre une troisième révolution industrielle »

Il considère que : « Nous assistons à l’émergence d’une nouvelle vision scientifique du monde, dont les prémisses et postulats sont plus compatibles avec les modes de pensée en réseau qui sous-tendent un modèle économique de troisième révolution industrielle. L’ancienne science voit la nature comme un ensemble d’objets, la nouvelle science comme un ensemble de relations (…)L’ancienne science cherche le pouvoir sur la nature, la nouvelle science , un partenariat avec la nature.(…) Le droit d’exploiter la nature, de la mettre au travail et de la posséder sous le régime de la propriété est atténué par l’obligation d’en être l’intendant et de la traiter avec dignité et respect. La valeur de la nature cède lentement la place à sa valeur intrinsèque. »

 

Selon lui, la politique « des responsables politiques  des jeunes générations qui ont été socialisées sur internet se structure moins en termes de droite ou gauche qu’autour d’un nouveau clivage « centralisé et autoritaire » contre « distribué et coopératif». Ce qui oppose  « les personnes et institutions qui pensent en termes de hiérarchie, de barrières, de propriété, et celles qui pensent en termes de latéralité, de transparence et d’ouverture ». « Basculement …qui va radicalement changer la pratique politique au XXIème siècle »  

Il donne un contenu concret à ses affirmations tout au long du livre.

                                                                                                                                      

 

Quand il en arrive à sa réflexion sur l’éducation, la convergence entre ses conclusions et les propositions pour une Sociéte Educatrice Décentralisée (1) est saisissante.

 

Tout d’abord il porte un jugement  sans appel :

«Aux Etats-Unis et dans le monde entier, le système scolaire est le vestige d’une ère disparue. Les programmes sont obsolètes, coupés des réalités des crises environnementales et économiques actuelles. Les postulats méthodologiques et pédagogiques qui guident l’éducation depuis cent cinquante ans - depuis le début de l’enseignement obligatoire - sont l’une des grandes raisons de notre marche vers l’abîme. »   

 

Programmes

Destinés jusqu’ici à « former la main-d’œuvre de la troisième révolution industrielle (ils) devront se concentrer de plus en plus sur l’informatique avancée, les nanotechnologies, les biotechnologies, les sciences de la terre, l’écologie et la théorie des systèmes, ainsi que sur des qualifications professionnelles comme la fabrication et la commercialisation  des technologies de l’énergie renouvelable, la transformation des bâtiments  en mini centrales électriques, la mise en place des technologies de l’hydrogène, le déploiement des réseaux électriques  intelligents(…) »

« La conception réductionniste traditionnelle de l’étude des phénomènes commence à céder la place à l’analyse systémique de questions de vaste envergure sur la nature de la réalité et le sens de la vie – ce qui exige une perspective interdisciplinaire.

 

Conscience

Rifkin  insiste sur ce point essentiel «  Si nous ne modifions que les compétences des élèves mais pas leur conscience, nous n’aurons guère ébranlé l’idée que rendre productif est la mission primordiale de l’enseignement(…)

« Les élèves qui auront pris conscience de la biosphère ne verront pas les qualifications de la troisième révolution industrielle comme de simples outils professionnels  pour devenir des travailleurs plus productifs, mais comme des techniques écologiques qui les aident à gérer notre biosphère commune »

« (…) la mission première de l’éducation est de préparer les élèves à penser et à agir en tant qu’éléments d’une biosphère commune »

 

Apprentissage coopératif

« (l’éducation) doit cesser d’être une compétition, une concurrence et devenir une expérience  d’apprentissage  coopérative et empathique » (…) »

 

Empathie

Rifkin ( à mes yeux à juste titre, mais avec un peu d’idéalisme) insiste longuement sur le concept d’« empathie » : « notre nature profonde ne fait pas de nous des êtres rationnels, détachés, avides d’acquérir, agressifs et narcissiques, comme l’ont suggéré tant de philosophe des « Lumières » (…)Selon les spécialistes de l’histoire sociale, l’empathie est le ciment qui permet à des populations toujours plus individualisées et diversifiées de forger des liens de familiarité au sein d’ensembles plus larges, pour assurer la cohésion globale de la société. Etendre l’empathie, c’est civiliser » .

 

Nature sociale du savoir

« une nouvelle génération de pédagogues (qui) entreprend  de déconstruire les méthodes d’apprentissages scolaires qui ont accompagné les première et deuxième révolution industrielles (…)Le mode d’enseignement vertical dominant, qui vise à créer un acteur autonome rivalisant avec les autres, commence à céder la place à une pédagogie  distribuée  coopérative qui a le souci de donner aux élèves le sens de la nature sociale du savoir. (…)

« Le postulat traditionnel « le savoir , c’est du pouvoir » est détrôné par une idée bien différente : le savoir est une expression de notre responsabilité commune à l’égard du bien-être collectif de l’humanité et de toute la planète 

 

Promotion collective (?)

Il s’agit « d’apprendre latéralement. Quand les gens raisonnent ensemble, ils associent leurs expériences, ce qui leur donne plus de chances de parvenir au résultat souhaité que lorsqu’ils raisonnent seuls : c’est de cette idée qu’est issue l’éducation distribuée et coopérative ». Lorsqu’on apprend en pair à pair, la focalisation passe du moi solitaire au groupe interdépendant. L’acquisition des connaissances n’est plus une transaction isolée entre une figure d’autorité et un élève, elle devient une expérience collective.

« l’intelligence n’est pas une qualité dont on hérite ou une ressource qu’on accumule, c’est une expérience commune que l’on partage ».

 

Finlande…

De l’exemple finlandais il retient un respect des rythmes (les élèves ne sont pas scolarisés  avant sept ans…. Toutes les 45 minutes, récréation ludique de 15 minutes) et particulièrement la philosophie éducative du ministère : « L’essentiel dans l’acquisition du savoir, ce n’est pas l’information  prédigérée venant de l’extérieur, mais l’ interaction entre un enfant et son environnement »

 

Société éducatrice décentralisée (?)  (1)

Dans plusieurs expériences aux Etats-Unis « L’éducation fondée sur l’environnement, l’éducation expérientielle et l’enseignement fondé sur les réalités locales et orienté vers la communauté locale comptent parmi les nombreux mouvements de réforme pédagogique actuellement en cours » . Il en résulte « une amélioration spectaculaire des notes aux examens officiels dans toutes les matières ».(cf. Liberman et Hoody : « Closing the Environnement as an Integrating Context for Learning »)

                                       

                                                                                 Raymond Millot le 10 août 2012

 

(1) base d’une éducation pour aujourd’hui et pour demain  cf. www.pacte-educatif.org

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Le Bon Dieu Rifkin et le Diable Stiegler;

Certes Rifkin arrive à montrer des choses positives dans le domaine de l'empathie, de la coopération, et tant mieux.

Mais sans parler du capitalisme industriel des multinationales, est-ce que les "industries de programmes" ou leurs avatars de l'âge digital qui captent la vie privée via Facebook et Twitter ("Do you agree to update your status ?") ne sont pas les acteurs les plus puissants d'un changement de forme de socialité, même au sens de l'éducation (les smart-phones sont déjà  bien présents au collège)  ?

Je viens de lire le livre en anglais de Andrew Keen (@ajkeen) un "insider" des "technologies" (au sens software) : "Digital Vertigo". La dynamique engendrée par la captation de la vie privée, source de financement des réseaux "sociaux" , me semble dépasser les évolutions "empathiques" ou "horizontales" qu'on peut avoir.

La notion d'"ami" sapée en quelques années pas Facebook fera-t-elle l'objet d'une résistance "anthropologique",telles celles que E Todd attribue aux divers modèles familiaux qui ont structurés le monde en général, l'Eurasie et la France en particulier : elle conduit certaines sociétés à chercher l'égalité sans accepter le droit d'ainesse (nord de la France), d'autres à accepter des choix communautaires (Russie), d'autres des choix patriarcaux et autoritaire (famille souche,  allemande pour faire simple) ?

Stiegler parle de prolétarisation comme privation de savoir-faire et de savoir-vivre. Disons que les "objets communicants" se livrent en se moment à une "destruction créatrice" de grande ampleur sur ce front.

Comme tout ceci se fait sans lien à la matérialité (lien de plus en plus distant, mon poulet est thaïlandais, ma tablette coréenne, mes chaussures mexicaines), bien malin celui qui pourra reprendre le fil d'un Braudel ou d'un autre historien et voir comment nous allons nous dépétrer de l'interaction avec la biosphère, que celle-ci passe par nos amis les bactéries (que nous rendons résistantes aux antibiotiques, voila de la mutation sans radioactivité au passage), le stock de carbone fossile ou forestier, etc.

A l'inverse, on peut espérer que tout "terme de couplage", comme dirait les physiciens, pourrait dans ce contexte se voir démultiplié. Imaginons naïvement et bourgeoisement que les possesseurs de smartphone, au lieu de faire du voyeurisme à la criminalité (cf. récent èvènement de NY), trouvent un mode d'échange d'image qui pousse à un réel soin (cura, "otium","philia", Aristote et d'autres en ont parlé...) de quelque chose (sa voiture? non, c'est LA valeur en baisse en ce moment; son quartier ? son hacklab ? son poulailler ? faut voir), ...alors cela pourrait être très efficace. Mais là, je crois que je rêve un peu.

Bref, la compétition entre montée de la bêtise systémique et montée de la température du globe est lancée, qui passera le premier un "tipping point", les paris sont ouverts.

Good luck Jeremy, quand même.