Paris au temps du corona 1

Le confinement semble inaugurer une période disruptive. Pourtant on peut aussi y voir une triste continuité, voire une accélération dans la bascule vers un « tout virtuel », qui fait du monde physique une dépendance désaffectée et nous rend absents à nous-mêmes. Les initiatives solidaires qu’on constate néanmoins sont-elles des surgeons de vie vivante, ou des exceptions qui confirment la règle ?

Mouvement de panique à l’annonce du confinement. Interpolation des pires moments d’une jeunesse confinée déjà, autrement. A nouveau dans un temps sans issue, avec des journées qui ne conduisent à personne.

 

Mais il y a les autorisations de sortie. A condition d’en user intelligemment, je devrais pouvoir continuer de faire à peu près tout ce que je fais ces dernières années. Les « écrivants » dont je suis mènent une vie troglodyte, pour sa plus grande part. Il est vrai qu’ensuite j’aime bien « aller faire un tour ». Nous verrons.

 

Alors j’en rajoute. Je remets en service le dispositif qui m’a permis de passer le bac, tout en aiguisant mon rapport au monde : travail en journée sauf repas et une heure de marche en milieu d’après-midi ; télévision ou lecture le soir. Et ça marche : en quelques jours je rattrape le retard pris à force de me dire « A quoi bon ? » quand une idée me vient ; il y a toujours, d'ordinaire, quelque gourou à aller entendre, dont l’intelligence est tellement plus puissante que la mienne.

 

D’autant plus facile que l’avalanche de mails s’est tarie (ça ne durera pas), sauf pour dire que tout est annulé : enfin du temps libre.

 

Dehors air pur, trottoirs dégagés, semblant de courtoisie des gens qui ne vous disputent plus le passage : on se prend à rêver que ça dure.

 

Mais, surtout aux heures creuses, il y a les rues vides, comme un décor de théâtre après la fin de la pièce : est-ce pour cela que nous avons aimé, souffert ? Filent les ambulances, voitures de pompiers, qui nous rappellent ce que le confinement nous avait fait oublier : la mort rôde. Cars de police stationnés au carrefour : ambiance de coup d’État. Pourtant cette présence nous rassurerait presque, comme si cet ordre des choses tenait à une interdiction gouvernementale, qui pouvait à tout moment être levée, et qu’on peut en attendant s’amuser à braver.

 

Affiches de belles en tenue légère, un flacon de parfum à la main ; journaux qui traînent, placardant les dernières manifestations ou déchirements princiers ; piles du quotidien gratuit arrêtées au lundi 16 mars. Autant de vestiges d’un monde antédiluvien. Je ne sais d’ailleurs plus quel jour on est : seulement le deuxième ou troisième depuis le début de cette nouvelle ère.

 

Les passants se partagent en deux catégories : certains, aux allures de promeneurs du dimanche, vont à nu, souvent en famille, plutôt sereins ; d’autres, dont je finis par faire partie, déambulent avec gants et masques, qui leur donnent de faux airs de chirurgiens désoeuvrés, ou de personnages de SF, image plus en accord avec cette incroyable réalité.

 

Un beau jeune homme au visage découvert s’avance vers moi. Mais c’est un SDF qui n’a plus à manger (on contrôle seulement ses semblables, pour...n’être pas «  restés à la maison »).

 

Sous cette burqa sanitaire il n’y a plus ni hommes ni femmes. Le regard amputé du sourire ne permet plus de nous rassurer mutuellement quant à notre identité et à notre pouvoir de séduction. Il était toujours piquant d’imaginer une aventure possible, même si celle-ci n’avait presque jamais lieu, car chacun court après ses affaires, et la prise de contact numérique est devenue la norme. Le SIDA était aussi passé par là. Un interdit du corps succède à un autre et s’en nourrit : coupables, et désignés à la vindicte publique, sont ceux qui ne respectent pas les précautions.

 

Dans la glace le soir, je vois vieillir en accéléré mon corps, mon corps de femme : cheveux blanchis, traits fripés. Je pense, tout en me reprochant ma légèreté dans la comparaison, aux anciens des camps, qui décrivent bien comment ils se découvraient un jour délités, avec le visage de leurs parents, non seulement suite aux mauvais traitements, mais aussi par l’indifférence. Je pense à ces observations faites sur des pigeons, sur des grands singes au zoo : femelle manifestant une disponibilité sexuelle quand on introduit un mâle ; adolescent atteignant brusquement sa maturité quand son soigneur est remplacé par...une soigneuse. Nous avons décidément besoin du social pour que la nature fonctionne, et celui-ci n’est plus là.

 

Suis-je encore, du reste ? Un être humain même incomplet ou indifférencié ? En l’absence d’un regard, d’une main pour dessiner mon corps dans l’espace, et lui donner consistance, je suis cet ectoplasme sans gravité, au point d’en avoir, par moments, le vertige.

 

Même la douceur des jardins est interdite. Je suis chassée du dernier encore ouvert, alors que j’étais assise seule sur un banc, au milieu des fleurs, peau contre peau, en pleine transfusion existentielle. Heureusement restent mes chats, ces aliens délicieux, dont le ronronnement résonne en moi des mêmes ondes puissantes que le « Om » tibétain.

 

Oui, je sais, il y a le virtuel, depuis lequel les sollicitations ont repris et on croule à nouveau sous l’abondance. Mais l’écrit a ses limites, et sur Skype nous ressemblons tous à des poissons morts.

 

Les supermarchés sont, comme dans mes années à l’isolement, les seuls îlots de vie. Réserves d’ « avant » : on y retrouve tous nos produits, le nécessaire et le superflu (en ce moment la distinction s’estompe, le superflu venant rappeler une nécessaire frivolité), à regarder avec leurs couleurs violentes, à flairer comme aux champs, à palper (mauvais pour les précautions) ; on y retrouve les visages familiers du vigile, des caissières, la sensation bienvenue de se heurter à nouveau, parfois une main tendue, quand le panier est trop lourd…

 

Dans le monde qui vient, y aura-t-il encore des supermarchés ?

 

 [Suite des chroniques sur mon site auteur : raymondereneeferrandi.wordpress.com]

 

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