Petite fille, lumière et zones d'ombre

Le documentaire Petite fille a suscité à juste titre des commentaires élogieux : il met en lumière la souffrance des enfants dont le genre ne correspond pas à leur sexe, et la souffrance de leur famille ; il contribue, en montrant du vrai et du beau, à dé-stigmatiser ces situations. Mais suffirait-il que chacun puisse se voir reconnaître l’identité qu’il a choisie pour que tout aille au mieux ?

Le documentaire Petite fille1 a suscité à juste titre des commentaires élogieux 2: il met en lumière la souffrance des enfants dont l’identité de genre ne correspond pas à leur sexe, et la souffrance de leur famille ; il contribue, en montrant du vrai et du beau, à dé-stigmatiser ces situations. Mais suffirait-il que chacun puisse se voir reconnaître l’identité qu’il a choisie pour que tout aille au mieux ? Je reviendrai dans ce qui suit sur deux aspects : l’adoption d’un fantasme pour faire loi ; l’écart à la norme comme possible expression d’une souffrance.

Un fantasme qui fait loi

Ni ce film, ni les questions que se posent les personnages, ni les solutions envisagées n’auraient été pensables si nous ne vivions pas un changement culturel, voire anthropologique, d’importance. Depuis les débuts de l’humanité, le genre est donné par le corps, à travers le sexe apparent à la naissance, qui permet d’assigner chaque individu à un pôle de la binarité Homme / Femme, structurant la société. Il est désormais reconnu que le sexe se décompose en plusieurs dimensions, qui peuvent ne pas être en accord les unes avec les autres : le sexe biologique (mâle / femelle), qui comporte lui-même de multiples situations d’intersexualité, avec présence des caractères sexuels des deux sexes (hermaphrodisme), ou bien contradiction entre la formule chromosomique et le sexe apparent,… ; le genre (homme / femme, et plus récemment le neutre3), qui recouvre deux réalités pourtant différentes, à savoir l’identité subjective et les rôles sociaux liés au sexe ; l’orientation sexuelle (hétéro-, homo-, bi-, asexuel). Dans la majorité des cas l’évolution se fait en accord avec le sexe apparent. Mais de tout temps des exceptions ont existé, que la culture commandait de « réduire » : opération à la naissance des personnes intersexe ; condamnation morale, pénalisation ou pathologisation des personnes transgenres, ou homosexuelles. Dans certaines cultures, la différence fait au contraire basculer la personne qui en est porteuse dans le domaine du sacré (chaman), lui interdisant quoi qu’il en soit de mener la vie de tout le monde. Aujourd’hui, pour ne parler que de la France, les personnes transgenres peuvent obtenir des traitements et une opération, remboursés par la Sécurité sociale, afin d’accomplir leur transition sexuelle ; à l’issue d’un parcours long et difficile, elles peuvent obtenir un changement de leur état civil. L’homosexualité reste stigmatisée mais le mariage pour tous a été instauré (2013). Il n’est pas rare d’entendre des jeune gens dire : « J’aime sa personne, peu importe son sexe ». Un courant de pensée, qui se considère comme progressiste, fait pression pour que l’identité de genre invoquée soit reconnue administrativement dès l’enfance, à l’école et dans les lieux fréquentés par l’enfant. Il importe de préciser que l’identité n’est pas une essence mystérieuse, mais une réalité subjective et construite ; le genre n’est donc pas un fait de nature, ce qui d’ailleurs ne le rendrait pas davantage indiscutable. Nous allons pourtant vers un ordre tel que la représentation de soi d’une personne devrait faire loi et s’imposer aussi bien à l’entourage qu’aux institutions : le film montre le désarroi de la fratrie, mais celui-ci doit de résoudre dans la conclusion que « ça va » ; l’attitude de l’école et du conservatoire, qui refusent cette logique, est renvoyée à l’obscurantisme.

A remarquer que, dans bien des cas de désaccordage entre les différentes dimensions de la sexualité (et comme dans le film), la solution trouvée ne remet pas en question la binarité : si ce n’est tel genre, c’est donc le genre opposé qui se verra officialisé. Dans le même mouvement on contraint le réel du corps, dans la plus pure tradition chrétienne de la dualité âme / corps et du mépris de la chair : si cet enfant veut être une fille, alors sacrifions le corps, dont elle-même reconnaît pourtant qu’il est celui d’un garçon ; le parcours envisagé semble prendre à la lettre le fantasme exprimé par le frère de Sasha, celui d’une fille « coincée dans un corps de garçon ».

Cette question d’une flexibilité et d’une fluidité qui échapperaient au corps concerne d’autres dimensions de l’identité, comme celle de l’âge. Un sexagénaire néerlandais exige que son âge légal soit rajeuni de 20 ans 4: il se dit victime de discriminations sur le marché du travail et de l’amour ; or il se sent jeune et son médecin lui attribue un âge biologique entre 40 et 45 ans. Il porte sa plainte devant un tribunal en argumentant : "Nous pouvons aujourd'hui choisir notre travail, notre genre, nos orientations politique et sexuelle. Nous avons même le droit de changer de nom. Alors pourquoi pas celui de changer d'âge ? ". Le mouvement des clovergender5 aux États-Unis revendique la liberté de vivre comme des grands enfants, et d’être reconnus comme tels, y compris dans leurs tentatives d’approche sexuelle d’autres enfants. Il ne s’agit pas seulement de considérer qu’à âge égal on puisse être plus ou moins « en forme » ou avoir des âges mentaux différents ; il s’agit de la revendication de faire reconnaître le fantasme (image rêvée) de soi comme fondateur de l’identité sociale, voire administrative. 

Nous sommes en gagés dans une évolution qui, plus largement, nous amène à dépasser notre condition d’origine, qu’elle soit liée au corps ou à d’autres limites qui semblaient indépassables, au nom de la liberté de l’humain à se (re)créer lui-même. Il est admis que la subjectivité, les choix personnels doivent l’emporter sur une supposée « condition » sociale : c’est la raison d’être de l’orientation scolaire et professionnelle. De même, si l’on souffre de son sexe, on devrait pouvoir en changer. Par ailleurs la souffrance vous pose comme victime, d’une erreur de la nature ou de la société qui ne vous reconnaît pas ; ce qui devient également une identité et vous donne des droits : la souffrance au travail est reconnue comme maladie professionnelle alors qu’il s’agit là aussi d’une réalité subjective complexe, qu’on peine à rattacher à des faits6 précis ; il existe désormais un « préjudice d’anxiété 7», qui permet d’obtenir réparation aux dépens des personnes reconnues comme responsables. Le point commun à toutes ces situations est que le corps, ou des réalités objectives ne sont plus au premier plan pour définir l’identité ou le statut. Si la subjectivité l’emporte désormais, il y a changement par substitution d’un critère à un autre, mais peut-on parler de progrès ? Sans doute, dans le sens où il y a reconnaissance de réalités subjectives, et du fait que certaines conditions les induisent. Mais quelle est la frontière entre une image de soi « réaliste » et une identité rêvée, dont le désaccordage avec la réalité est promis à persister ? Jusqu’où peut-on rendre quelqu’un responsable du vécu de quelqu’un d’autre, en cas de souffrance, comme si nous étions dans une relation de causalité linéaire, analogue à ce qui se passe dans le monde physique? La subjectivité est par nature singulière, insaisissable et discutable, difficilement partageable. Pour en revenir au film, pourquoi la subjectivité de Sasha devrait-elle l’emporter sur toute autre ? Enfin, le rapport au corps et au réel, au réel du corps revient tôt ou tard : ce souci est bien présent dans le film, mais en termes de difficulté des traitements, du regard des autres ; il a été dit à cet enfant que, oui, plus tard il pourrait être une fille ; alors quid de la maternité ? Être une fille, ce n’est pas seulement être une jolie poupée à coiffer.

L’écart à la norme, un signe de souffrance ?

L’écart à la norme est souvent vécu, ce qui est le cas dans le film, comme un donné (« C’est comme ça »), entraînant une souffrance suite à la stigmatisation et à l’exclusion dont l’intéressé est victime. Le société devrait alors tout faire pour lui épargner cette mise à l’écart, en faisant « comme si de rien n’était », allant jusqu’à cautionner sa représentation de lui-même. Allant plus loin dans le soutien, les détracteurs de l’ordre établi voient dans les personnes hors normes, dont les enfants trans, des éclaireurs vers un autre ordre possible, voire des révolutionnaires dont l’originalité serait à conforter. Ainsi la personne est-elle conduite à persévérer dans la transgression, sans s’interroger sur le « pourquoi ».

Or, disions-nous, l’identité et le genre sont des construits. Et le fait d’être cisgenre8 est peut-être bien tout simplement le résultat d’une construction qui a pu se faire sans excès de conflit, l’enfant ayant dépassé sans encombre les moments critiques du développement (se rapprocher sans s’y perdre de l’enfant idéal désiré par les parents, désir de possession du parent de sexe opposé et rivalité avec le parent de même sexe). Un écart à la norme peut nous alerter sur un possible conflit, auquel l’enfant aura trouvé pour solution d’emprunter un chemin de traverse, au prix d’une souffrance intime, en première approche inconsciente, qui va l’empêcher de grandir en étant pleinement dans le flux de la vie.

C’est ce qui apparaît au cours du travail fait par les cliniciens d’orientation psychanalytique dont je suis. Il ne s’agit pas de prises en charge visant à changer le comportement déviant des personnes pour leur faire réintégrer la norme, mais de découvertes qui surviennent, alors que la personne était venue pour tout autre chose, et déroule le fil de ses associations. Ainsi je travaille en ce moment avec une jeune femme (je la présente ainsi puisque c’est ce qui correspond à son sexe et au genre qu’elle veut bien accepter) qui se vit en fait comme « neutre ». Très jolie, elle s’habille de façon très sportive et androgyne. Elle a eu plutôt des amies femmes mais, dit-elle, « par sécurité » : elle n’a pas de désir sexuel, ni de désir autre, d’ailleurs, du moins de façon affirmée ; elle vit au jour le jour, a « choisi » une orientation professionnelle qui lui permettait d’échapper à sa situation familiale, mais qui ne l’intéresse pas ; elle s’ennuie mais ne s’intéresse à aucune activité, sauf au basket, qu’elle a découvert par hasard et qu’elle peut pratiquer dans son quartier. Par contre elle a des angoisses très fortes qui lui nouent l’estomac, à l’idée de devoir vivre sa journée, rencontrer les autres, et être jugée, mal évidemment ; elle fait tout pour éviter les rencontres qui, de toute façon, ne l’intéressent pas. Les choses sont ainsi, dans son souvenir, depuis un changement par rapport à son père : très proche de lui étant petite fille, elle s’en est brusquement détachée dans une période où il l’a moquée et lui a reproché, qui plus est, d’être renfermée alors qu’elle était trop sidérée pour lui répondre. Elle s’est alors rapprochée, dit-elle, de sa mère, qui lui donnait l’impression de la comprendre davantage. Mais elle la vit, avec le recul, comme distante et cherchant avant tout à manipuler tout le monde pour avoir le pouvoir. Un premier désir apparaît : rencontrer une personne avec qui avoir des relations profondes ; elle en conçoit bien la difficulté puisqu’elle s’est toujours organisée pour en avoir le moins possible, ou n’avoir que des relations superficielles ; il faut bien admettre que son manque d’intérêt recouvrait la peur ; et l’envie que ce soit l’autre qui vienne vers elle, reconnaisse qu’il l’avait mal jugée. Second désir formulé : parler à son père, avec qui la communication est de pure forme depuis bien des années, ce qu’elle finit par faire. « On s’est manqués », conclut-il, ce qui résonne très fort en elle car il « prend sa part » dans ce qui s’est passé. Les angoisses physiques ont disparu. L’horizon des possibles semble se rouvrir : bilan de compétences, relations plus détendues avec les autres...Elle semble avoir repris son chemin, mais pour l’instant dans la dimension narcissique (identification et valorisation de soi), sans encore d’affirmation de genre ou d’orientation sexuelle ; et je ne sais pas du tout quelle sera la suite, mais on peut penser que ses choix futurs seront un peu moins défensifs : son rapport au « neutre » semble correspondre à la recherche d’un refuge.

 

Le film évoque l’hypothèse d’une origine psychique sans la creuser, à partir de la reconnaissance par la mère de son désir d’avoir un enfant-fille. La psychiatre de la consultation balaie cette considération en disant : « On ne sait pas pourquoi. » Ces mots viennent grandement déculpabiliser la mère, mais du même coup referment la « boite noire ». Il ne s’agit pas de prétendre qu’on sait : de fait tous les garçons dont la mère a désiré une fille ne sont pas transgenres ; il faut a minima que le désir maternel rencontre un désir puissant chez l’enfant (désir de satisfaire la mère, ou un autre), les deux étant conjointement refoulés, créant ce que Kaës (2014) appelle une « alliance inconsciente » pour qu’une telle évolution se dessine. Pour cette raison, il s’agit encore moins de culpabiliser la mère, qui n’est qu’un des protagonistes : le père, qui semble adopter spontanément une position au demeurant très répandue, consistant à voir l’enfant comme l’affaire de la mère, les frères, la famille élargie, les aïeux, le social... peuvent avoir leur rôle pour aboutir à cette situation compliquée. On peut se demander, en particulier, si mère et enfant ne se sont pas tombés ensemble dans le moule des normes de genre, en continuité avec le sexe, tout en ayant l’air d’y échapper : pourquoi ne pourrait-on pas, avec un corps de garçon – et en le gardant – aimer la danse, porter des vêtements qui vous rendent gracieux ? La psychanalyse a dès l’origine (Freud, 1923 ) parlé de la bisexualité psychique de l’humain : pour manifester ce qui, dans notre culture, relève de la féminité, un garçon n’a pas forcément besoin de changer de genre, et encore moins de corps9.

En guise de conclusion

Demander à l’ensemble de la société d’accepter la représentation de soi des enfants trans, ou d’autres personnes qui souffrent de leur corps et de l’identité qui lui est rattachée, n’est pas aussi révolutionnaire ni progressiste qu’on l’imagine : cette attitude qui se veut d’ouverture peut, au final, en privilégiant un critère plus fluctuant (surtout s’il s’agit d’un enfant) et dont l’évidence vaut surtout pour l’intéressé, contribuer à la précarité et au morcellement de la société déjà bien répandus. Surtout, en réduisant la souffrance de ces enfants et personnes à sa dimension apparente de stigmatisation sociale, on se rend sourd à sa dimension inconsciente, qui va néanmoins rester agissante, sans qu’on puisse y porter remède. Autant il est important de ne pas être assigné à résidence dans une identité attribuée de l’extérieur et qu’on n’habite pas, autant il est important aussi de se demander pourquoi on souhaite être différent10. L’écart à la norme n’aura pas, d’ailleurs, la même signification et la même genèse dans une société permissive et dans une autre qui ne l’est pas : être transgenre dans la France d’aujourd’hui, c’est être en rupture par rapport à une norme encore actuelle, tout en étant emblématique d’une nouvelle norme qui tend à s’imposer. Puissent ces quelques éléments contribuer à éclairer des situations qui semblent se multiplier ou être particulièrement médiatisées ces temps derniers11, ceci induisant d’ailleurs peut-être cela. Mais, encore une fois, cette réflexion concerne, au-delà des enfants et des personnes trans, la condition humaine.

 

Bibliographie

Freud, S. (1923). Trois essais sur la théorie de la sexualité (édition originale en allemand, 1905). Paris : Gallimard.

Kaës, R. (2014). Les alliances inconscientes. Paris : Dunod.

 

1De Sébastien Lifshitz, Arte, 30 novembre 2020, 20h55

2Dont https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/061220/petite-fille-portrait-lumineux?userid=dd5547c5-c9c3-43de-b9ad-ecab33a3a082

3Du moins est-ce une tentative militante de certains parents américains pour éviter d’influencer leurs enfants , qu’on nomme « theybies ». Il est rare qu’une personne s’affirme « neutre » ; plus fréquemment des personnes se présentent comme « non binaires », telles le chanteur Bilal Hassani, candidat français à l’Eurovision en 2019.

4https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/un-neerlandais-exige-que-son-age-legal-soit-rajeuni-de-20-ans_3032027.html

5Littéralement « genre du trèfle ». Ces personnes se décrivent comme ayant une identité réelle d’enfant enfermée dans un corps d’adulte, ce qui fait bien écho à ce qui s’exprime dans le film.

6Il ne s’agit pas de nier certaines conditions de travail actuellement délétères, mais, les avocats le savent bien, de pouvoir prouver une relation de cause à effet, la destruction opérant fondamentalement dans l’univers subjectif et symbolique.

7La justice a donné raison à douze anciens utilisateurs du Médiator, qui réclamaient une indemnisation pour leur crainte de tomber malade à cause de ce traitement, même s’ils n’ont développé aucune maladie.

8Identité de genre conforme à celui donné à la naissance, en accord avec le sexe apparent.

9À partir d’un vécu proche, de plus en plus répandu, Dominique A. a trouvé une autre solution : https://www.nouvelobs.com/culture/20201210.OBS37336/dominique-a-le-garcon-oiseau-mon-corps-est-quelque-chose-qui-m-encombre.html

10La conformité, elle aussi construite, n’est pas sans poser question ! Mais la motivation à s’interroger vient plus souvent en situation de mal-être, davantage éprouvé par ceux qui se sentent « différents ».

11Voir A Lille, le suicide de Fouad, lycéenne transgenre, secoue l'institution scolaire, par Khedidja Zerouali et Faïza Zerouala, Mediapart du vendredi 18 décembre 2020.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.