À propos des aides sociales

A partir de son expérience de psychologue-psychanalyste auprès de personnes en précarité, l'auteur cherche à déconstruire les représentations de l'aide et des personnes aidées telles que véhiculées par le discours présidentiel et gouvernemental. La situation actuelle réclame d'autres réponses que la stigmatisation et l'orthopédie des exclus pour les soumettre à un ordre destructeur.

A PROPOS DES AIDES SOCIALES

Lettre ouverte à Emmanuel MACRON et à Muriel PENICAUD

 

Monsieur le Président,

Madame la Ministre,

 

Psychologue et psychanalyste, je travaille depuis près de vingt ans dans l’accompagnement psychologique de personnes en précarité, en particulier auprès de personnes allocataires de minima sociaux (RMI, puis RSA).

Je ne peux laisser se répandre sans y réagir vos propos de ces derniers jours concernant les aides sociales. Pour rappel « On met un pognon de dingue dans les minimas sociaux et les gens ne s'en sortent pas », vous entend-t-on dire, Monsieur le Président, dans une vidéo du mardi 12 juin. Madame Pénicaud, vous intervenez dans la foulée pour préciser : [si on ne propose] «que de l’aide financière, sans accompagnement, on ne permet pas à chacun d’être acteur de sa vie et de pouvoir se prendre en main» (AFP, 13 juin).

Vos propos contiennent à la fois des contre-vérités et des représentations biaisées de faits existants. Je reprendrai l’un et l’autre, en appui sur mon expérience.

 

Il existe bel et bien un accompagnement et il est efficace !

Mon propre accompagnement se réalise en lien avec celui d’autres acteurs comme les services sociaux chargés du suivi du RMI/RSA, et l’ANPE, à laquelle a succédé Pôle emploi. Il peut s’agir de partenariats institutionnalisés : en tant que psychologue salarié d’une association j’ai assuré une écoute dans ses locaux ou bien dans des structures partenaires tels les services sociaux d’arrondissement ou les Espaces Parisiens pour l’Insertion. Il arrive aussi que l’initiative d’une orientation ou d’une collaboration revienne à l’un des acteurs, son déroulement étant alors plus informel ; c’est le cas aujourd’hui, où j’interviens depuis un statut d’indépendant.

Le rôle du psychologue est tout d’abord de permettre à la personne reçue de déposer quelque part sa souffrance psychique, tantôt cause, tantôt résultat de l’exclusion, ou d’une précédente expérience de travail marquée elle-même par la souffrance. Quand la personne est à nouveau en capacité de penser peut s’engager un effort commun pour démêler les enjeux, le plus souvent conflictuels, dans sa rencontre avec le social et plus particulièrement avec le travail. De là peuvent émerger une nouvelle impulsion, un nouveau projet, conduisant la personne à se vivre autrement et à prendre autrement place dans le monde. Le psychologue a également pour tâche d’éclairer l’équipe ou le réseau de partenaires afin de favoriser autour de la personne une dynamique positive. C’est donc, au-delà de sa fonction thérapeutique, un observatoire précieux de l’inscription de chacun dans le social.

Des statistiques ont été faites par les deux associations pour lesquelles j’ai travaillé. Il en ressortait qu’environ 70 % des personnes suivies retrouvait un travail dans l’année. Il ne s’agissait pas toujours d’un travail à temps complet et à durée indéterminée, mais la rencontre entre cette personne et le travail avait pu se faire ; on pouvait donc espérer qu’il y en ait d’autres.

Que croyez-vous qu’il arriva ? En vertu d’une logique qui n’est pas sans rappeler celle des Shadoks (« Plus ça marche et plus on fait autre chose »), la dernière de ces associations a du fermer après avoir perdu son plus gros financement, assuré jusqu’alors par la Ville de Paris pour le soutien des personnes allocataires du RSA.  Les fonds auraient, parait-il, été réaffectés à la lutte contre la radicalisation. Ce n’est donc pas votre gouvernement qui en est responsable, mais par ailleurs la politique d’économies engagée par le précédent, dévolue au remboursement d’une dette que les citoyens n’ont pas contractée, se poursuit : les services sociaux et Pôle emploi connaissaient des coupes sombres dans leurs effectifs. Entre souci de l’efficience au travail et dictature des chiffres, les professionnels tendent à privilégier les personnes les plus réactives, nécessitant moins de moyens et susceptibles de doper les statistiques du service. Si bien que l’ « accompagnement global », suivi renforcé et conjoint, par un travailleur social et un conseiller de Pôle emploi, des personnes à difficultés multiples, a fini par être réservé aux personnes les plus autonomes.

Faudrait-il alors plus d’accompagnement, comme vous le préconisez ? S’il s’agit de prévoir davantage de moyens dans le respect de la personne et de son projet de vie, on peut difficilement être contre. Mais parler d’accompagnement est un euphémisme quand il s’agit, en fait, de contrôle : c’est bien ainsi que le dispositif RSA fait intervenir le travailleur social en charge du suivi, qui doit assurer des rendez-vous à un rythme défini, obligatoires également pour le « bénéficiaire ». Il faut toute la déontologie et tout le « métier » des professionnels concernés pour que leur action soit vécue comme accompagnement, et non comme harcèlement. L’inscription à Pôle emploi n’est pas obligatoire pour les personnes qui perçoivent uniquement des aides sociales : tous les allocataires ne sont pas en situation d’occuper un emploi ou d’en chercher un ; l’emploi est une des formes d’insertion, non la seule. De nombreuses personnes, à tort ou à raison, perçoivent Pôle emploi comme une machine très lourde, peu individualisée, multipliant les démarches et contraintes inutiles, qui représentent autant de temps perdu…pour leur recherche d’emploi ; elles ont la possibilité de faire appel au PLIE[1], devenu EPEC[2], qui les accompagne sur la base du volontariat, en partenariat avec le suivi social et éventuellement psychologique.

Alors est-il possible de « faire mieux », comme vous le dites, Madame PENICAUD (ibid.)? Sans doute, mais pas en diminuant encore les moyens, ou en augmentant les contraintes, comme si l’exclusion relevait de la responsabilité des exclus et qu’il suffisait d’instaurer une obligation pour les en faire sortir.

 

Aller vers l’emploi, oui, mais lequel ?

Les moyennes de « réussite » ci-dessus laissaient tout de même 30 % des personnes au bord de la route, ce qui est, certes, encore trop. Nous touchons là aux limites de l’accompagnement, si approprié soit-il.

Chercher du travail quand il n’y en a pas

N’oublions pas, en effet, que les personnes allocataires, pas plus d’ailleurs que les structures chargées de l’accompagnement à l’insertion, ne peuvent créer l’offre. Certes, on peut conseiller aux jeunes d’une cité, comme vous l’avez fait, Monsieur le Président, de rechercher non plus « un patron », mais « des clients », et certains ne vous ont d’ailleurs pas attendu pour cela. Mais toutes les formes de travail ne peuvent se résoudre en un rapport marchand : de nombreuses fonctions assurées par le service public et le secteur associatif ne sauraient relever de l’intérêt privé, ou, si cela devait se faire, ce serait au prix de leur sens et du lien social qu’elles confortent (les exemples d’Orange, ou de La Poste, sont éloquents à cet égard, la privatisation s’étant soldée par des suicides au-dedans, et au-dehors par un service rendu des plus aléatoires à l’usager devenu client). Tout le monde ne se reconnaît pas non plus dans ce marketing triomphant.

Les attaques sans précédent contre les services publics et les associations, qui permettent de travailler dans le souci de l’intérêt général, vont-elles vraiment dans le bon sens ?

Quand il y a du travail, mais pas pour « eux »

Qui embauche-t-on aujourd’hui ? Comme le disait une assistante sociale : « Qu’est-ce que je fais, moi, avec les gens que j’accompagne ? On veut des gens jeunes (mais pas trop quand même), beaux, souriants, compétents et dociles ». Tout était dit. En effet, un scénario récurrent de sélection continue apparait dans les récits que nous font les personnes que nous suivons, toutes différentes qu’elles soient.

1 La lune de miel

Aujourd’hui encore, comme dans les années soixante, l’employeur privilégiera le candidat avenant et compétent, à qui l’expérience va donner encore plus de poids. Jusqu’ici rien à dire, sauf que des personnes tout à fait compétentes pour la tâche se font refouler à cause d’un physique peu avantageux, d’un contact peu engageant, ou d’un manque d’expérience. Ou bien encore faute de diplômes, cette importance donnée au « papier » étant une spécificité française.

2 La substitution de l’évaluation chiffrée au travail

Pour les heureux qui ont franchi la première étape, la suite n’est pas exempte de déconvenues. Et ce d’autant plus qu’ils étaient entrés dans ce travail avec compétence et ardeur, assorties d’un « bon caractère », enclin à faire confiance.

Avec la généralisation des nouvelles méthodes de management, on ne tarde pas à leur signifier que le vent a tourné. Il ne s’agit plus, désormais, de faire du bon travail, mais de permettre à l’employeur de dégager des marges, par tous les moyens : tel cuisinier d’une entreprise de restauration collective ne cuisine plus, mais réchauffe les plats surgelés fabriqués ailleurs ; les infirmières ne sont plus au lit des malades, mais devant un ordinateur, pour coder les actes qu’elles n’ont plus le temps de pratiquer. Dans le même temps il importe de donner l’apparence du bonheur au travail, puisque l’entreprise est également évaluée selon ce critère. Plus la nouvelle organisation suscite de la souffrance au travail, plus les indicateurs se multiplient afin d’aboutir à la conclusion qu’il n’y en a pas. A la violence de la déqualification, encore augmentée par le temps passé à remplir ces nouveaux formulaires, s’ajoute la violence par effacement.

3 La suppression du poste

Un bon salarié est un salarié mort, en tant que tel : devenu charge, et la valeur intrinsèque de son travail étant depuis longtemps oubliée, il est appelé à disparaître. Ce qui ne manque pas de se produire.

Par précaution, on n’embauchera donc pas une personnalité perçue comme pouvant se rebeller, ou bien donner l’image désastreuse d’une souffrance au travail, pis encore du suicide.

Ce scénario est trop fréquemment rapporté pour être seulement un fantasme de personne en difficultés. Il a été amplement décrit par d’autres, à commencer par Vincent de Gaulejac (La société malade de la gestion, Seuil, 2005). Les personnes avec lesquelles nous travaillons ont vécu deux, trois expériences du genre, et se trouvent depuis « au point mort », comme l’expriment certaines, souvent tellement détruites qu’elles ne sont plus en état de recommencer.

Les générations montantes, quand même un peu averties de ce qui les attend dans le monde du travail, n’ont souvent tout simplement pas envie d’y entrer. Tout le monde aura compris, sauf vous, qu’il ne s’agit pas de « fainéants » ou de profiteurs, mais d’humains qui ont encore l’espoir de se réaliser, fût-ce hors travail, a minima encore soucieux de leur dignité.

Les personnes en précarité ne sont pas, non plus, conformes au cliché véhiculé par la langue de bois dominante : des personnes « vulnérables », « fragiles », chez qui un manque supposé est à combler. Ce sont le plus souvent des gens humainement normaux, dans une situation qui ne l’est pas. Y a-t-il encore une place dans notre société pour des personnes simplement compétentes et de bonne volonté, raisonnablement soucieuses de leurs congénères, mais disposées à troquer leur apport contre des moyens de vie décents ? De telles personnes se voient aussitôt prescrire des actions de « dynamisation »,  sensées leur apprendre à surjouer l’enthousiasme de rigueur.

Alors qu’entend-on par « éducation », « formation », qui sont vos maîtres-mots ?  S’agit-il encore de former à l’exercice d’une activité réelle et pourvue de sens ? Ou de former à la soumission ? Soumission en tout cas à la loi du marché, qui laisse les grandes entreprises décider de l’avenir de notre société en décrétant quels sont les emplois à pourvoir. Soumission à la loi du chiffre, qui peut décider un jour de votre mort.

Mesure-t-on ce que peut signifier, dans ce contexte, l’accompagnement vers l’emploi, et pis encore, le contrôle des chômeurs ? Obliger des personnes à faire des démarches de recherche quand celles-ci n’ont aucune chance d’aboutir, c’est les précipiter chaque jour contre un mur : celui du refus de leur travail, de leur personne ou de leur compétence.

 

Des représentations d’enfants gâtés

Je me refuse au procès d’intention, consistant à faire de vous « le président des riches », et l’experte en plan social de chez Danone. Je me refuse également au procès de naissance : on ne peut faire reproche à personne d’avoir grandi dans un milieu favorisé par l’aisance financière ou la culture.

Mais je fais  l’hypothèse que, portés en définitive par vos propres choix  dans des directions cohérentes avec les attentes du marché, vous avez peut-être peine à imaginer qu’il puisse en être autrement pour d’autres. Ces gens ne sauraient être que des paresseux, des fraudeurs ou des incompétents.

Je pense en particulier aux artistes, qui pour beaucoup doivent au RSA de pouvoir exercer leur métier, alors même qu’on essaie désespérément de leur en faire  trouver un autre. On pense à Matisse, qui a longtemps gagné sa vie comme peintre en bâtiment, tandis que Picasso accrochait déjà ses œuvres sur les murs. « Justement », diront certains, « si Matisse l’a fait, pourquoi pas nos pauvres, et nos jeunes d’aujourd’hui ? Le travail n’est pas fait pour être agréable ». De fait l’étymologie du terme (trepalium) désigne un « instrument de torture ». Mais l’ordre ancien, tout en exploitant la force de travail du salarié, la reconnaissait de ce fait. Le seul précédent à la logique actuelle d’extermination du travail est donné par les camps du même nom. Les adultes d’aujourd’hui sont « meurtris » au sens fort, car exclus d’une économie inconsciente de la dette, au fondement du droit que chacun s’accorde à vivre (« vivre de son travail » a aussi un sens symbolique), et au fondement du lien social.

De tout temps ont existé des marginaux. Marginalité subie ou choisie ? Un psychanalyste saisit vite que certaines formes de marginalité sont au départ subies, pour être revendiquées après-coup, tant l’humain a besoin de se sentir cause. Les situations arrivant jusqu’au psychologue s’analysaient plutôt comme investissement de significations intrinsèquement individuelles attachées au travail (par exemple cette jeune fille qui fournit de faux documents et se fait exclure pour cette raison, en révolte contre un inceste commis par un oncle, qu’on l’avait obligée à taire, tout en pardonnant à l’abuseur). Mais aujourd’hui, un profil tout autre tend à devenir un phénomène de masse : des jeunes qui « ne se voient vraiment pas » à l’une des places qui leur sont offertes sur l’échiquier du travail. « Les voudraient-ils toutes ? » pourraient ricaner les pourfendeurs de l’hédonisme contemporain. Hélas, le ton de tristesse et d’angoisse qui accompagne leurs propos dit plutôt le malaise de celui qui est embarrassé de sa propre vie en ne voyant nulle part d’issue possible ou même désirable.

C’est la difficulté à vous représenter spontanément ces nouvelles réalités qui m’évoque – que Jupiter me pardonne - la figure de l’enfant gâté. Mais il ne convient pas d’en rester là : des responsables politiques doivent se donner les moyens de comprendre toutes les composantes de la société, afin de travailler à ce qu’elles fonctionnent ensemble. Ne serait-ce pas cela, n’être « ni de droite ni de gauche » ?

 

En conclusion

Il ne s’agit pas de mettre à bas le système actuel : les réussites existent, mais elles sont menacées par les politiques d’économie qui organisent le délabrement des services. D’autre part on ne peut parler d’ « aller vers l’emploi » sans se demander s’il existe, et sans tenir compte de l’« effet repoussoir » de ce qu’est devenu le monde du travail. Il importe de revenir sur cette méconnaissance, de la part de responsables qui ont le devoir et les moyens de s’informer.

Les aides sociales sont actuellement la dernière planche de salut maintenant dans l’économie réelle (pouvoir d’achat) et symbolique (rôle familial, social) des personnes dont le travail ne veut pas, ou pas assez (travailleurs pauvres). N’est-ce pas plutôt ce refus qu’il conviendrait d’interroger, plutôt que les stratégies de survie des exclus ? Pourquoi considérer comme passéiste l’offre publique d’embauche, qui manifeste, dans un état de droit, la volonté d’intégrer sans exploiter, à côté du secteur privé ?

Espérant que cette contribution d’un praticien pourra, parmi d’autres, éclairer vos décisions, je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, Madame la Ministre, l’expression du profond respect et de la  haute considération dus à vos fonctions.

 

Raymonde FERRANDI

29 juin 2018

 

[1] Plan Local pour l’Insertion et l’Emploi

[2] Ensemble Paris Emploi Compétences

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