L’homosexualité renvoyée à la psychiatrie

Dans la controverse de ces jours derniers, qui a opposé certaines déclarations du pape et la réplique d’associations LGBT, manque une position tierce que nous voudrions rétablir : celle qui, appuyée sur la psychanalyse actuelle, présente l’homosexualité comme construction psychique répondant à certaines stratégies inconscientes ; ni maladie mentale, ni comportement « allant de soi ».

L’homosexualité renvoyée à la psychiatrie : obscurantisme, malentendus ou méconnaissance ?

Dans la controverse de ces jours derniers, qui a opposé certaines déclarations du pape et la réplique d’associations LGBT, manque une position tierce que nous voudrions rétablir : celle qui, appuyée sur la psychanalyse actuelle, présente l’homosexualité comme construction psychique répondant à certaines stratégies inconscientes ; ni maladie mentale, ni comportement « allant de soi ».

Rappelons les faits. Dans l’avion qui le ramène d’Irlande à Rome le dimanche 26 août, le pape répond à un journaliste qui lui demande ce qu’il dirait à des parents constatant une orientation homosexuelle chez leur enfant ; après avoir conseillé de « prier, ne pas condamner, dialoguer, comprendre, donner une place au fils ou à la fille », le Saint-Père ajoute : « Quand cela se manifeste dès l’enfance, il y a beaucoup de choses à faire par la psychiatrie ». Cette référence à la psychiatrie semble aller contre les évolutions récentes : l’homosexualité ne figure plus sur la liste des maladies mentales de l’OMS depuis 1990. La réaction des associations représentant les homosexuels ne se fait pas attendre : « Nous condamnons ces propos qui renvoient à l’idée que l’homosexualité est une maladie. Or, s’il y a une maladie, c’est cette homophobie ancrée dans la société qui persécute les personnes LGBT » (Inter-LGBT, auprès de l’AFP) ; « Graves et irresponsables, ces propos incitent à la haine des personnes LGBT dans nos sociétés déjà marquées par des niveaux élevés d’homophobie et de transphobie » (SOS Homophobie sur Twitter) ; « J’aimerais que le pape François n’utilise pas les homosexuels pour qu’on cesse de parler des prêtres pédophiles » (Gaylib, cité par le fil d’actualités Orange).

Tout d’abord faisons la part de possibles malentendus. Le terme de psychiatrie a joué le rôle d’un chiffon rouge, repris par rapport à la stigmatisation qu’il peut susciter et au rôle de cache-sexe (c’est le cas de le dire) vis-à-vis des « affaires » de pédophilie dans lesquelles l’Eglise est actuellement enlisée ; nous sommes au niveau de l’image donnée, non à celui des processus engagés. Mais, dans la plupart des pays, la psychiatrie désigne un ensemble d’institutions qui accueille toute souffrance ou préoccupation psychique, pouvant aller de l’angoisse existentielle à ce qui est habituellement nommé maladie mentale (troubles particulièrement graves du rapport à la réalité, source de danger pour soi ou pour autrui, pouvant justifier un traitement médicamenteux). Dans les structures psychiatriques exercent des psychologues, des psychanalystes et non seulement des psychiatres ; il y a certes un rabattement institutionnel bien fâcheux de tous les consultants sur le statut de malade, et de malade mental, assorti d’une image de dangerosité, a minima d’une disqualification sociale ; mais, dans la pratique, les personnes sont en principe orientées selon leur cas vers un médecin, et/ou vers des spécialistes de l’écoute et de la compréhension (nous utilisons ici ce terme dans le sens d’une recherche d’intelligibilité des significations dont les symptômes sont porteurs). Dans la suite de sa réponse, le pape précise qu’il s’agit de voir « comment sont les choses », ce qui semble aller dans cette voie ; une mise au point du Vatican indique du reste le lendemain que le pape n’a pas voulu dire que l’homosexualité était une maladie. Les associations ont été particulièrement choquées de ce que les propos du souverain pontife concernent les enfants : « Des études ont démontré que le risque de suicide était plus élevé que la moyenne chez les jeunes LGBT » (Inter-LGBT).  Mais on peut entendre dans cette insistance sur l’enfant le souci d’intervenir au moment où les choses ne sont pas encore figées, ni supposées assumées par une personne adulte : « C’est autre chose quand cela se manifeste après 20 ans ».

Peut-être est-ce cette compréhension des choses dont les associations LGBT ne veulent pas. Pour beaucoup d’entre elles il s’agit de présenter l’orientation homosexuelle comme un fait de nature, dans l’idée sans doute de la rendre d’autant plus incontestable, plus légitime, et de décourager ainsi toute velléité de vouloir en infléchir le cours : cet argument en dit plus long sur le positivisme de notre société que sur l’homosexualité, bien que des recherches aient alimenté ce point de vue (voir par exemple le documentaire Homosexuels, la science s’en mêle[1]). On peut comprendre cette attitude par l’histoire de la médecine (Chaperon, 2018), qui n’a cessé d’étudier les processus en espérant changer le comportement des intéressés ; et, selon les processus mis en exergue, des traitements plus ou moins barbares ont été utilisés pour, entre autres, « déconditionner » les homosexuels de leurs « mauvaises habitudes » (chocs électriques, et autres méthodes aversives renvoyant plus à la punition d’un comportement - toujours considéré comme faute morale – qu’à la thérapie). Le mouvement psychanalytique n’a pas échappé à cette tentation de la « guérison », (Roudinesco, 2002) ; mais la position dominante aujourd’hui consiste au contraire à affirmer, comme Roland Gori, que « la psychanalyse n’est pas un guide des mœurs [2]» ; son rôle est de permettre au consultant un meilleur accès à son désir (le désir inconscient, à distinguer des désirs affirmés au quotidien) ; libre ensuite à la personne d’assumer sa vie telle qu’elle est, ou d’y changer quelque chose, pas tant son désir lui-même, qui constitue une sorte de noyau de l’être, mais les façons de l’exprimer.

Pourquoi, alors, faudrait-il interroger plus particulièrement les désirs homosexuels, par rapport aux désirs hétérosexuels ?  La psychanalyse ne pose plus la question en ces termes. Elle s’engage suite à la demande d’une personne qui le plus souvent souffre. Et pas seulement de ne pas trouver sa place dans la société. On rencontre très vite une souffrance intime, dans laquelle une personne se sent passer « à côté de son désir », et n’avoir donc aucune chance de se réaliser. La démarche consiste à permettre au consultant de « remonter » grâce à l’association libre le parcours de déceptions, de peurs,…qui ont pu l’en éloigner. Chez certaines personnes homosexuelles, qui ne viennent pas consulter a priori pour changer leur sexualité, on peut découvrir ainsi  une hétérosexualité refoulée : une jeune femme va d’amie en amie sans pouvoir trouver de relation stable et sans « y croire » quand elle est en relation ; nous découvrons chemin faisant qu’elle a été moquée, petite fille,  par son père et son frère car elle craignait de ne plus revoir ses parents quand ils rentraient en retard ; elle s’est repliée du côté des femmes « par sécurité » (dit-elle), alors que ses premiers élans la portaient vers les garçons. Cette situation n’est en aucun cas généralisable à toutes les formes d’homosexualité, cette dernière étant toujours, de plus, une partie des choix de vie d’une personne, composant un univers unique pour chacun. L’hétérosexualité, elle aussi construite à partir d’une bisexualité originelle (Freud, 1905 / 1962), ne va pas de soi non plus ! Reste que l’écart d’un comportement par rapport à la norme peut nous alerter sur d’éventuels choix par défaut, ou interdits, assez forts pour détourner la dynamique la plus courante dans la société, qui conduit cahin-caha à un montage relativement satisfaisant du désir et de la pression de conformité. Nous sommes alors bien dans le registre de la souffrance, et non pas, comme voudraient nous le faire croire certains prosélytes des sexualités alternatives, dans celui de l’émancipation. Il y a là une autre raison à un possible refus de la compréhension : les ruses de l’inconscient ne sont pas faites pour être dévoilées, et le symptôme peut aller jusqu’à sa propre revendication.

Si bien que, sans partager la perspective morale qui habite le pape François et l’Eglise (je passe sur les nuances que le premier a introduites dans le positionnement de la seconde[3]), je ne peux en tant que clinicienne qu’adhérer aux propos invitant les parents à la vigilance : « Je ne dirai jamais que le silence est un remède. Ignorer son fils ou sa fille qui a des tendances homosexuelles est un défaut de paternité ou de maternité ». 

Une remarque pour terminer. Certains sites d’actualité, comme Orange du 27 août titrent : « Enfants homosexuels », ce qui est aller un peu vite en besogne. Tout d’abord il importe de distinguer fantasmes et pratique. Ensuite la sexualité de l’enfant est dans le registre de la tendresse, d’une sensualité diffuse, non encore génitalisée. Il convient enfin de rappeler qu’il y a plusieurs dimensions dans la sexualité : le sexe biologique (mâle, femelle, intersexe) ; l’orientation sexuelle (hétérosexuel, homosexuel, bisexuel) ; le genre, relatif à l’identité et aux rôles sociaux (masculin, féminin, transgenre) ; toutes les combinaisons se retrouvent entre ces différentes dimensions. Chez l’enfant, les comportements susceptibles d’étonner les parents sont le plus souvent du côté d’une recherche du genre : par exemple un petit garçon essaie les chaussures à talons de sa mère ou certains de ses habits. Le plus souvent il s’agit d’expérimentations transitoires. Mais il y a dans tous les cas un questionnement qui appelle a minima un échange éducatif avec les parents, sans qu’il soit toujours besoin de recourir à la psychiatrie.

 

Bibliographie

Chaperon Sylvie. La psychiatrie et l'homosexualité : "Le Vatican semble renouer avec une sombre histoire". Tribune parue dans Le Monde, 5 septembre 2018.

Freud Sigmund. Trois essais sur la théorie de la sexualité. Gallimard, 1962 (première édition allemande, 1905).

Roudinesco Elizabeth. Psychanalyse et homosexualité : réflexions sur le désir pervers, l’injure et la fonction paternelle. Cliniques méditerranéennes, 2002/1 (no 65), p 7-34. Erès.  

 

11 septembre 2018

 

 

[1] http://www.leparisien.fr/espace-premium/culture-loisirs/homosexuels-la-science-s-en-mele-24-03-2015-4630717.php. Documentaire France 2 du 24 mars 2015. Par Thierry Berrod, autour d’une interview de Philippe Brenot, anthropologue et psychiatre.

[2]   http://www.psy-luxeuil.fr/article-homosexualite-et-psychanalyse-pour-mettre-les-choses-au-clair-115245066.html. 11 févr. 2013. Roland Gori : « la psychanalyse n'est pas un guide des mœurs ». Propos partagés sur ce site, recueillis par Philippe Petit pour Marianne.

 

 

[3] « Qui suis-je pour juger ? » vient rompre avec une tradition dans laquelle les comportements homosexuels  sont affirmés  comme relevant d’une sexualité « désordonnée ».

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