Le grotesque du "Votez Macron, sinon tremblez !"

Les électeurs français ont de quoi être mortifiés. Tous les jours, une personnalité dont la légitimité est sa seule notoriété spectaculaire, leur dit ce qu'ils doivent voter. Les arguments sont datés et semblent occulter que le fascisme d'aujourd'hui est incarné par les marchés et la finance. Les Français sont adultes et savent très bien quoi faire dans le processus électoral à venir.

Avant le premier tour de l’élection présidentielle, surgissait quotidiennement dans la presse une révélation sur François Fillon ou un docte commentaire ternissant son image. La campagne du second tour reprend le même mode opératoire mais sur un autre registre : tous les jours, la presse publie l’appel d’une célébrité à voter Macron ou à faire barrage au Front National (FN) et surtout, surtout, à ne pas voter blanc ou s’abstenir. Le plus délirant message provenant de l’une des plus versatiles personnalités du cinéma : Mathieu Kassovitz, qui hier encore, se présentait comme un farouche défenseur du vote blanc. Le vote blanc a pris la poussière et aujourd’hui s’est transformé en vote Marron pour les électeurs, c’est-à-dire en vote Macron.

Aux célébrissimes injonctions « Ne votez pas Fillon » succèdent les assourdissantes injonctions « Votez Macron ». On n’en attendait pas moins de la part de ceux qui firent tout pour expulser du second tour la droite française et la France insoumise. On reste médusé de constater leur mauvaise foi lorsqu’ils contemplent le résultat désastreux de leur petite cuisine car le duel Le Pen/Macron, dans lequel la plupart des électeurs ne se reconnaissent pas, est le résultat de leurs basses besognes.

La méthode par son matraquage et par ce quelle révèle de la piètre considération dans laquelle sont tenus les Français est agaçante, un brin humiliante et malsaine. En un mot, elle est grotesque.

Cette stratégie visant à culpabiliser les électeurs tentés par n’importe quel vote, à l’exception du vote Macron, voire tentés par l’abstention, se distingue par son manque de finesse (c’est du tir de canon), son vide (aucune critique précise, négative ou positive, sur les programmes des deux finalistes), son incohérence (on incite à voter pour un candidat qui représente ce que l’humanité a connu de pire dans son histoire et peut-être de plus fatal), son caractère intimidant (si vous ne faites pas ce que l’on vous dit alors vous serez responsables de l’arrivée des fascistes) et enfin, cette méthode prend les Français en général, et les électeurs en particulier, pour des abrutis incapables de faire par eux-mêmes le choix de vote qui leur semblera le plus en conformité avec leurs aspirations. Faudrait-il croire que les aspirations des Français ne sont pas celles des donneurs de leçons ?

Voici deux exemples récents de la mise en œuvre de cette stratégie « Votez comme on vous le dit, sinon tremblez ! » : les interventions de Luc Besson et d’Hubert Reeves.

Luc Besson amuse par son audace. Sur sa page Facebook, il publie un très long textepour appeler les Français à ne pas sombrer dans le fascisme. Le texte est long mais pas déplaisant à lire car il est bien tourné. L’intervention de Luc Besson est illustrée par une photo du metteur en scène brandissant sa carte nationale d’identité. L’article commence par l’évocation de son âge (57 ans) et de sa bonne santé physique et mentale (il ne boit pas, il ne fume pas, il ne se drogue pas). Cela rassure et doit être censé, sans doute, nous épargner les propos d’une personnalité délirante. Luc Besson articule son intervention en trois points : les arnaqués (le peuple français dont lui), les arnaqueurs (la famille Le Pen et le FN) et l’arnaque (le projet du FN). Luc Besson développe son plaidoyer en utilisant bon nombre d’arguments qui auraient pu concerner Emmanuel Macron (la manipulation de l’image, le rapport à l’argent, le regard qui cherche la caméra, le jeu d’acteur, un programme politique qui aggravera la fragilité des plus faibles etc...). Certes Luc Besson soulève avec pertinence le danger que représente le programme du Front national sans illustrer ses propos avec des éléments précis du programme du FN. C’est dommage car la démonstration n’est guère compliquée à faire (exemple de la sortie de l’Europe et de l’Euro). Hélas, une fois de plus, on en revient au fascisme et c’est la que le bât blesse : si le programme du FN est dangereux pour la France, il est loin d’être fasciste. Luc Besson oublie un peu vite que les maux qui défigurent la planète et qui sont à l’origine de millions de morts ont pour cause cette belle finance que ne renie point M. Besson. Le cinéaste, qui fait preuve de naïveté sur l’origine des maux du monde contemporain, ressort la vieille vaisselle, celle qui est souillée par le sang des victimes des bourreaux fascistes. Le problème, évidemment, c’est que les bourreaux visés par Luc Besson sont morts depuis longtemps. Nous ne sommes plus en 1941 mais en 2017 ! C’est sur ce point que pose problème l'intervention de M. Besson car le fascisme, s’il est toujours un danger, a pris aujourd’hui de nouveaux habits de respectabilité (les fascistes d'aujourd’hui manient les milliards à l’échelle planétaire) et même le pouvoir sur la planète. Mais de cela, silence et pudeur du producteur qui sait très bien le degré de pouvoir tyrannique que possède l’argent dans le monde.

L’intervention de Luc Besson prête à sourire surtout quand il affirme partager et comprendre les doutes du peuple français. Cela prête à sourire car Luc Besson est un citoyen « hors sol » : il vit la plupart du temps en Californie, il fait des films en langue anglaise avec des acteurs américains et sous une forme directement dérivée des productions des studios américains. La culture française, il faut bien la chercher chez M. Besson. Si le cinéaste brandit sa carte d’identité pour illustrer son article et marquer son appartenance au peuple de France, il aurait pu aussi brandir son avis d’imposition car ce citoyen engagé dans la vie de son pays est domicilié fiscalement aux Etats-Unis. Luc Besson a eu raison de choisir sa carte d’identité car la feuille d’imposition relativise sa solidarité avec les Français qui souffrent. On est donc pétrifié par la percutante absence de légitimité de cette intervention. Il en est de même de la toute récente intervention (une par jour, c’est le rythme) d’un autre exilé fiscal aux Etats-Unis vivant lui aussi la plupart du temps en Californie : Dany Boon.

Second exemple notable de la piètre considération dans laquelle sont tenus les Français et la démocratie : l’intervention de M. Reeves sur la page de l’association « Humanité et Biodiversité». M. Reeves accepte d’emboiter le pas au conseil d’administration de l’association qui a choisi de répondre favorablement à « l’Appel d’un rassemblement républicain ». Pour Hubert Reeves, « à situation exceptionnelle, décision exceptionnelle ». L’astrophysicien appel donc à faire barrage au FN car selon lui ce parti néglige la défense de la biodiversité.  Le propos est édifiant si on se place sur le plan de la défense de la biodiversité. Peu de gens doivent raisonnablement croire que la pollution des terres, des airs et des eaux soit le résultat d’une action de Mme Le Pen. Peu de gens doivent croire que la disparition inquiétante de nombreuses espèces animales et végétales ainsi que le développement de la mortalité humaine à la suite de la dégradation de la biosphère puissent avoir un lien avec Mme Le Pen ou son programme. On estime à 7 millions le nombre de personnesqui décèdent chaque année à cause de la pollution dans le monde du fait de l'exposition à la pollution de l'air (dont 600 000 en Europe). On ne compte pas les décès liés aux pesticides, aux empoisonnements par l’eau etc… Le combat contre le fascisme est actuel mais il faut viser les fascistes vivants et en action et pas les fantômes du passé. Les fascistes d’aujourd’hui sont ceux qui mettent en œuvre des processus de production qui rapportent beaucoup d’argent tout en connaissant leurs effets néfastes sur la planète. Le discours présent associant Mme Le Pen au fascisme est usé, stéréotypé et mal dirigé. C'est dommage, car il y a beaucoup de choses pertinentes à dire sur Mme Le Pen et sur les dangers de son programme.

Le témoignage de M. Reeves a ceci de commun avec celui de M. Besson qu’il nous conduit sur des terres schizophrènes. L’état de la planète résulte aujourd’hui de choix faits dans le seul but de maximiser les profits en vendant le plus cher possible après avoir produit au coût le plus bas. Cette logique a permis la constitution de fortunes considérables, une atteinte exceptionnelle à la biodiversité, et une dégradation inouïe du respect de la personne humaine transformée en marchandise. Les responsables de cette situation dramatique en tirent les bénéfices. Il n’est pas très difficile d’identifier des banques, la finance, les spéculateurs, des fonds de pension et quelques multinationales. Ce sont eux les supports du fascisme contemporain car ce sont eux qui asservissent les hommes dans une logique mortifère de destruction et de soumission. Qui représente et est soutenu par les profiteurs du pillage de la planète ? : M. Macron !, lequel est le candidat des banques et de la finance. Ainsi, au non du combat pour la sauvegarde de la biodiversité, M. Reeves demande aux électeurs de voter pour le représentant du système à l’origine de la mise en péril de la vie sur cette planète. Les terres schizophrènes sont foulées d’un pas léger et effleurée par une pensée de surface. (Vous trouverez en fin d’article, une liste non exhaustive des horreurs du fascisme contemporain des marchés en guise de mémorial aux victimes contemporaines).

Luc  Besson et Hubert Reeves sont-ils de dangereux cyniques qui ne songent qu’à impressionner l’électeur de base ? C’est difficile à croire car ce sont deux personnalités libres au sens où elles doivent leur réussite à elles mêmes. Esprits indépendants, personnalités hors du commun et engagés dans de nombreuses actions à visées sociales et/ou environnementales, il est difficile de les croire animés de mauvaises intentions. Toutefois, on ne peut que rester dubitatif de la prégnance des discours stéréotypés sur des individus de leur trempe car il est certain que Luc Besson et Hubert Reeves croient en ce qu’ils disent alors que ce qu’ils disent est très éloigné de la réalité. Si ces deux personnages sont bernés alors que dire des Français moins armés pour discerner le faux du vrai.

L’intervention publique de ces deux personnalités (et des autres) relève-t-elle de la seule liberté d’expression ? Assurément non car l’objet de ces prises de positions publiques n’est pas que les Français sachent ce que pensent M. Besson et M. Reeves pour enfin trouver le sommeil. L’objet véritable de cette prise de position est d’influencer le vote des Français et de les inciter à voter pour Macron. Evidemment, on ne parle pas de vote blanc ni d’abstention car il faut culpabiliser les Français face au «risque exceptionnel» qui les attend. L’objectif est de promouvoir le vote utile, utile évidemment pour le candidat des banques et de la finance. La liberté d’expression n’ira évidemment pas jusqu’à la publication dans les médias de tribunes appelant à ignorer les deux candidats en lice. Pierre-Emmanuel Barréen a fait l’expérience avec les mésaventures de sa chronique refusée par France Inter.

Le message est clair dans tous les médias : Mme Le Pen c’est le fascisme tandis que M. Macron c’est la démocratie, la liberté et le bonheur. Hélas, la réalité est plus complexe que cela et surtout sans rapport avec ce discours. Luc Besson identifie dans le programme de Mme Le Pen quelques mesures intéressantes, une cinquantaine de dangereuses et le reste relevant du pur marketing politique. Mais il ne dénonce pas de mesures à caractère fasciste. Luc Besson ne fait pas le même travail avec le programme de M. Macron mais si ce travail avait été effectué, M. Besson y aurait trouvé aussi quelques mesures intéressantes, puis des dizaines de mesures dangereuses pour le pays et le reste du programme relevant de la politique spectacle et opportuniste. Pour ce qui concerne la biodiversité, il est saugrenu de croire que M. Macron aura un rôle de préservation de cette biodiversité dès lors que ses soutiens ont pour seul objet d’accroitre la diversité de leurs investissements et de leurs rendements. 

Pourquoi des individus comme Luc Besson et Hubert Reeves sombrent-ils dans un discours stéréotypé et sans prise avec la réalité objective du monde ? Pour les mêmes raisons qui poussent  certains électeurs des grandes villes à vouloir imposer le vote Macron et chasser le vote blanc : l’invocation du danger fasciste et de la nécessité d’y faire barrage est un discours dit « marqueur social ». En tenant ce discours, les individus s’identifient à la classe qui gravite autour du pouvoir, la classe des « sachants », la classe « gardienne des valeurs de la République », le groupe « respectable » auquel ils estiment appartenir. C’est comme le « monopole du cœur » dénoncé en son temps par Valéry Giscard d’Estaing : le discours anti vote blanc, anti abstention et pro vote Macron incarne le « monopole de la respectabilité humaniste ». La toute récente intervention de l'ancien président US Obamas'inscrit à la fois dans cette logique de "marqueur social", et donc de signe de reconnaissance d'une appartenance aux gens dits «de bien» (donc de la communauté «bobïsée» de la sphère occidentale) et de validation du système (Macron, le faux candidat anti-système, est estampillé «on l'a choisi» par l'ancien «chef du monde libre» . Ceux qui votent pour Mme Le Pen sont frappés d’indignité et bannis de l’humanité et ceux qui votent blanc ou qui s’abstiennent sont excommuniés de la sphère des êtres fréquentables.

Inciter à faire barrage au FN, en oubliant que des électeurs ont le droit de ne partager aucune affinité avec les deux candidats, est un absolu reniement des principes mêmes de la démocratie. Suprême paradoxe, ceux qui dénoncent la dictature à venir sont les gardiens de la dictature déjà en place. Si la démocratie c’est voter comme on vous le dit et pas autrement alors ce n’est plus une démocratie, c’est du totalitarisme. Les tenants du vote utile en adoptant un discours stéréotypé révèlent leur appartenance au groupe de la suprême bêtise.

Le 7 mai prochain, les électeurs feront ce qu’ils veulent car la liberté du vote est essentielle. Tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans les programmes de M. Macron et de Mme Le Pen auront l’occasion de jouer un rôle capital lors des élections législatives prochaines en plaçant le nouveau président, dès le début de son mandat, en situation de cohabitation forcée.

Régis DESMARAIS

Liste non exhaustive des horreurs du fascisme contemporain des marchés pour ne pas oublier et se remettre les idées en place sur les vrais dangers que nous devons affronter :

1932/1966.    Minamata au Japon ville-siège d’une pollution au mercure de la chaîne alimentaire des pêcheurs, (conséquence : maladie neurologique qu’on désigne depuis sous le nom de maladie de Minamata)

1942/1953 et années ultérieures.    Love Canal, dans l’état de New-York (USA), illustration de la folie humaine. 21.000 tonnes de déchets toxiques enfouis dans le sol. Aujourd’hui, la zone est toujours interdite

1984.    Catastrophe de Bhopal : plus importante catastrophe industrielle à ce jour. L’explosion d’une usine de pesticides a dégagé 40 tonnes d’isocyanate de méthyle dans l’atmosphère. Bilan officiel : 3 500 morts, mais les associations de victimes dénombrent entre 20 000 et 25 000 décès.

1989. Le pétrolier Exxon Valdez s’échoue sur la côte de l’Alaska (importante marée noire en déversant 40 000 tonnes de pétrole brut).

De nos jours: Le vortex de déchets (Pacifique nord) et le delta du Niger (Nigeria).

2002.    pétrolier Prestige fissuré : il a déversé sur les côtes de la Galice en Espagne environ 125 tonnes de fioul par jour pendant 4 semaines. La marée noire touche les côtes de Galice, du Portugal, du Pays basque, d’Aquitaine, de Vendée, et du sud de la Bretagne

De 1976 à 2009 : diffusion du Mediator, un médicament accusé d'avoir causé des centaines de morts en France. 

2006.       Affaire du Probo Koala: pétrolier qui a déversé 600 tonnes de déchets toxiques dans la ville d’Abidjan en Côte d’Ivoire. Une décision de justice a approuvé en 2009 un accord entre les plaignants ivoiriens et la société Trafigura, affréteur du Probo Koala, selon laquelle aucun lien ne peut être établi entre les déchets du Probo Koala et les décès, les fausses couches, les naissances d’enfants mort-nés, les malformations ou autres maladies graves et chroniques. De son côté, l’association Sherpa affirme qu’au moins 16 morts et plusieurs dizaines de milliers d’intoxications sont liées à cette catastrophe.

2010.     Deepwater Horizon dans le Golfe du Mexique. (marée noire en Louisiane à la suite de l’explosion d’une plateforme pétrolière louée par la compagnie BP. Environ 780 millions de litres de pétrole se répandent dans le golfe du Mexique, provoquant la plus importante catastrophe de l’histoire de l’industrie pétrolière).

 2011.    L’accident nucléaire de Fukushima au Japon.

Aujourd’hui : La plupart des espèces animales et végétales sont menacées de disparition.

 

 

 

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