Qui sont les gens minuscules dans l'affaire Polanski ?

Les Césars ont donné un bon coup de pied dans le derrière de la société. Plus que jamais, les outrances, les horreurs voire la décadence d'une partie de notre civilisation sont mises en lumière par l'affaire Polanski.

Lambert Wilson et Patrick Chesnais jugent les Césars pathétiques. Lambert Wilson se pose cette question à propos des gens qui critiquent Polanski : « Qui sont ces gens ? Ils sont minuscules ».

Dans cette affaire, des gens expriment leur écœurement de voir un homme, accusé d’avoir violé et sodomisé une adolescente de 13 ans et d’avoir violé d’autres femmes, faire l’objet d’hommages et de louanges officiels.

De façon très irrationnelle, certains pro-Polanski se font révisionnistes et mettent en doute la réalité même du viol de l'adolescente de 13 ans (pourtant cette affaire est avérée) ou alors expliquent que cette adolescente, devenue adulte, a pardonné à Polanski, donc tout va bien.

Cette analyse est singulièrement malsaine. D’abord le viol a bien eu lieu. Pour les moins courageux aux recherches sur Internet, il suffit de lire la fiche Wikipédia relative à cette affaire : cette fiche est très documentée et sourcée. On peut même lire le rapport d’audition de l’adolescente (en anglais). Ensuite, cette position est malsaine car elle sous-entend, d’une part, qu’un mineur a suffisamment de maturité pour savoir ce qu’il fait (donc s’il se laisse violer, c’est qu’il l’accepte, on retrouve ici la logique perverse de Freud), et d’autre part, s’il pardonne une fois devenu adulte, alors il n’y a plus viol. Avec ce type d’argumentaire, c’est open bar pour tous les pédophiles.

L’autre aspect nauséeux de cette phrase « Qui sont ces gens ? Ils sont minuscules » est d’identifier dans la société le groupe des gens qui sont minuscules (donc ceux « qui ne sont rien » pour reprendre une terminologie à la mode) et ceux qui sont de valeur, qui sont donc forcement grands. Ces gens de valeur étant habilités à imposer leurs propres lois aux autres et notamment de leur imposer leurs désirs sexuels quel que soit l’âge de leur proie.

Cette vision du monde est une vision dégradante presque fascisante : il y a les sous-hommes et il y a les intouchables. Les uns se font violer, et ils doivent garder le sourire et se la fermer ; les autres violent et on doit les remercier de leur présence.

Le comble de l’horreur, de l’amalgame et du mépris pour les victimes aura été la position de quelques intellectuels s’offusquant qu’un homme qui a échappé au ghetto de Varsovie et au camp de la mort puisse être inquiété pour une histoire de viol. Cette instrumentalisation des violences faites aux juifs par les nazis est un sommet de dégueulasserie. Je doute fort que les pauvres hommes, femmes et enfants martyrisés par les nazis auraient accepté que leurs souffrances puissent servir d’excuse aux actes d’un violeur. Comment imaginer que le fait d’avoir été victime du nazisme puisse vous donner le droit d’être désormais un bourreau et de violer des femmes ? On ne peut pas l’imaginer car cela est impensable.

Faut-il effacer le passé, aussi scabreux qu’il soit, dès lors qu’un individu est un être de génie ? Le talent et le génie seraient-ils le passeport autorisant son titulaire à traverser des territoires en assouvissant ses fantasmes en toute impunité ? Si la réponse devait être positive, alors nous entrerions dans une société où le crime serait un acte banalisé et largement autorisé pour ceux qui ont du talent et du pouvoir. Si Polanski a du génie en tant que cinéaste, d’autres hommes ont du génie dans leur métier et tous les métiers sont exercés par un certain nombre d’individus géniaux. On le voit, poussé jusqu’à l’absurde, le raisonnement visant à exonérer un génie de ces crimes est un raisonnement sordide, délétère, pathétique et dangereux pour la société.

Dans ce genre d’affaire, il convient de séparer l’homme de son œuvre. Quand l’homme est un criminel, par respect des victimes, il convient de lui épargner des honneurs et donc d’épargner aux victimes de voir leur bourreau adulé socialement. C’est le prix à payer. C’est une sorte d’exil qui s’impose au criminel tant qu'il est vivant et tant que ses victimes sont vivantes. C’est aussi une manière de le rendre responsable de ses actes.

A la question de Lambert Wilson « Qui sont ces gens ? » la réponse est « Ce sont les victimes et ceux qui les défendent ». Lambert Wilson, qui est un homme d’élégance, se trompe en affirmant que ces gens sont minuscules. Ceux qui sont minuscules ce sont les criminels qui n’assument pas leurs actes devant la justice, devant les victimes et qui refusent de rendre des comptes.

Régis DESMARAIS

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