Tous au soutien de Marin et de sa famille

Victime d'une violente agression en novembre dernier, Marin va mal. Comme toutes les victimes, le combat pour reprendre pied est difficile et douloureux. La tentation du renoncement serait forte s'il n'y avait de nombreux soutiens autour de lui. A chaque fois, la même question : comment peut-on en arriver la ? A chaque fois le même effroi : cette violence est ici, tout près de nous !

Il s’agit d’un fait divers banal. Il est passé dans le fil de l’actualité sans avoir trop ému les foules. Il est vrai, la capacité d’émotion des foules est largement érodée par les successions d’horreur et de violence qui chaque jour frappent le monde. Il est tout aussi vrai que les foules ont de plus en plus souvent la fâcheuse tendance à s’émouvoir pour des choses futiles mais télévisuelles. Ce fait divers est celui d’une agression violente. Je vous l’avais dit, la banalité sert de fond de décor à cette histoire.

Nous sommes à Lyon, la ville de l’actuel ministre de l’intérieur. Plus précisément, nous sommes  au cœur du quartier des affaires et du commerce de la cité des gones : la Part-Dieu. Entre le centre commercial et la gare ferroviaire, des bus et des tramways avalent et rejettent des citadins par milliers. Nous sommes le 11 novembre 2016 à 18 heures, il y a un peu moins de monde. A un arrêt de bus, un couple s’embrasse. Ce baiser déplait à un groupe de jeunes désœuvrés et insensibles à ce témoignage amoureux. Le ton monte entre les jeunes et le couple. Visiblement, donner un baiser à la personne que l’on aime est considéré comme un outrage et pire, une provocation. Un jeune homme, qui assistait à la scène, décide de prendre la défense de ce couple. Bien mal lui en a pris. Le groupe de jeunes transfère sa haine du couple à ce jeune homme qui "se mêle de ce qui ne le regarde pas". Le jeune homme n’a pas réalisé que ces jeunes sont des fauves, des individus replongés dans une forme d’état sauvage. Ils sont sur leur territoire. Ils y règnent par la violence et l’impunité qui leur est réservée. Intervenir dans cette affaire est un crime encore plus abominable que le baiser donné quelques minutes plus tôt. L'un des jeunes, dans un grand élan de lâcheté et de barbarie, va se jeter sur le jeune homme et il va le frapper, le frapper, le frapper encore et toujours et toujours plus fort. Les pieds, les poings ne suffisent pas, alors, symbole du détournement et de la déliquescence de notre civilisation, une béquille inventée pour aider un malade, va se transformer en une arme. Le jeune homme sera frappé par cette béquille qui percutera sa tête. Des coups, des cris, du sang et tout autour un océan de lâcheté,  de terreur, de caméras inutiles. Personne ne va intervenir. Lassés ou défoulés, les agresseurs vont partir sans être inquiétés (l’un deux sera arrêté plus tard, il a 17 ans et est déjà connu pour 18 faits de violence) et ils vont laisser le jeune homme étendu dans son sang. La victime sera abandonnée, sans doute considérée comme morte. Et le couple dans tout cela ? Oh, le couple est à l’image du monde qui entourait le jeune homme : un concentré de lâcheté et de terreur. Le couple s’est éclipsé sans intervenir.

La scène s’est passée en plein cœur du quartier commercial de Lyon. La loi des barbares s’est appliquée. Le jeune homme, Marin, âgé de 20 ans, symbole de courage, a été laissé comme mort car le courage est une chose qu’il faut détruire surtout si ce courage est au service d’une certaine idée de la civilisation et de la liberté. Ce courage s’est manifesté pour défendre le droit à pouvoir s’embrasser sur un banc, à un arrêt de bus. Le monde  a changé et le jeune homme ne le savait pas. Aujourd’hui, pour certains être désocialisés, s’embrasser en public est une insulte, un interdit, une bravade.

Depuis ce soir de violence, Marin lutte pour survivre. Ce n’est pas facile. Marin est resté deux semaines plongé dans le coma. Il a fallu lui enlever presque un quart de la boîte crânienne pour éviter que les poches de sang ne compriment le cerveau. Ce jeune homme courageux a vécu avec un casque spécial pour pallier le vide créé par l’enlèvement d’une partie du crâne. Depuis cet acte de barbarie, son existence est rythmée par des progrès puis par des rechutes, par des espoirs puis par des doutes, par des joies puis par des tristesses infinies. Deux choses sont désormais permanentes dans la vie de ce jeune homme : une souffrance permanente et un immense amour que lui témoigne sa famille, ses amis et de nombreux inconnus qui partage la vie de ce jeune homme grâce  à une page Facebook (« Je soutiens Marin ») et par l’intermédiaire d’un site « La tête haute » destiné à le soutenir, y compris financièrement pour ceux qui le peuvent.

J’écris ce billet car aujourd’hui, les nouvelles ne sont pas bonnes. Marin fait face à des problèmes de cicatrisation importants, des œdèmes extra duraux et le fameux staphylocoque doré. Une nouvelle opération en urgence a été programmée : « intervention, longue et angoissante, pour lui ôter une deuxième fois son volet crânien car une partie de l’os s’était détériorée ». Le réveil a été douloureux, accompagné de nausées non-stop et le mal de tête est là. Ce soir, tous les proches, et Marin sont fatigués. Marin a dit juste avant l’opération: « Je suis fatigué de tout cela, j’ai pas du tout envie d’y aller, mais je sais que vous êtes là, vous tous. Je peux le faire ». Ces informations ont été publiées par les tantes du jeune homme. Leur contenu est dur et soulève un sentiment de malaise. J’ai voulu les diffuser ici car je n’arrive pas à comprendre comment des hommes peuvent frapper un homme en oubliant que c’est un homme, comment des hommes peuvent porter des coups et entendre des cris sans percevoir la souffrance et la douleur dont ils sont la cause, comment des hommes s’acharnent sur un individu sans être paralysés par la vue du sang qui gicle, comment des hommes peuvent lire le dernier bulletin de santé de Marin sans bannir à tout jamais toute velléité de violence vis-à-vis d’un être humain…. Je ne comprends pas ces hommes et je ne comprends pas le monde tel qu’ils le voient.

Ce jeune homme courageux est un condensé des souffrances que supporte l’humanité confrontée à la barbarie et à la bêtise. A travers lui, nous ne pouvons penser qu’à toutes les victimes de ce monde qui, loin des feux des projecteurs, se battent dans leur chambre d’hôpital pour survivre, retrouver les gestes du quotidien et accepter que demain ne sera plus jamais comme hier. Les atteintes physiques et psychiques sont fortes et trop souvent non prises en compte quand on parle des victimes mais on parle si peu et si brièvement de ces dernières.

Notre monde est violent et cette violence n’est pas toujours à des milliers de kilomètres de nos maisons. Parfois, et même trop souvent, cette violence se manifeste sous nos fenêtres, à nos pieds, tout près de nous. Incontestablement, certains individus ont perdu la notion de ce qu’est la vie, sa fragilité et la souffrance. Trop souvent, des individus mélangent la réalité du monde avec la virtualité des jeux vidéos et des films. Trop souvent, des individus affichent une haine de la société car ils se considèrent les exclus et les sacrifiés du système tout en oubliant que les plus pauvres de l’Occident sont souvent, aux yeux des plus pauvres du tiers monde, des nababs. C’est la maladie contemporaine de l’occident : on se morfond trop dans la contemplation narcissique de sa vie et de ses aspirations tronquées et on oublie les autres et l’essentiel : la vie.

Il ne s’agit pas de prononcer des anathèmes contre les uns ou les autres ni de proférer des théories explicatives  (et faciles) sur les passages à la barbarie. Il s’agit de prendre acte de l’échec de ce qui a été fait jusqu’à présent pour rendre nos villes solidaires, humaines et vivables. Les choses la aussi doivent changer. Il faut poser un regard neuf sur ces dysfonctionnements et surtout, il devient impératif de rappeler certaines valeurs fondamentales : le respect de l’autre, le non recours à la violence contre un être humain car le corps humain est fragile, se parler pour se comprendre…. Ecrire ce genre de chose, d’une certaine façon, est banal et presque naïf mais aujourd’hui, face aux nouvelles difficiles provenant de Marin, j’avais envie d’écrire des mots simples et de rappeler quelques vérités si banales que plus personne ne les voit.

Maintenant, l’heure est au soutien de Marin et de sa famille.

Régis DESMARAIS

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