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Billet de blog 10 janvier 2017

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Spleen d'un matin Post-Onfray

Michel Onfray vient de publier "Décadence". Pour l'auteur, l'Occident est en phase terminale. Avec pudeur, il n'ose pas écrire que notre monde est en phase terminale. Fidèle à lui même, il fait du philosophe un journaliste qui propose une description du monde, prononce quelques sentences mais évite d'expliquer le pourquoi, le comment et le devenir. Le spleen me gagne en lisant Onfray...

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Le spleen me gagne car la philosophie descriptive des faits proposée par Onfray se montre impuissante à inventer un nouveau paradigme, à lever le voile sur les ressorts qui mettent en mouvements les faits dont nous sommes observateurs et acteurs. Aucune proposition et donc point de salut. Le spleen ma gagne car le vrai problème de l'Occident est d'avoir placé l'argent et le profit au coeur des préoccupations du système et au coeur des critères de reconnaissance du système. L'homme en est chassé. Or ce problème, ce lent poison ne concerne pas que l'Occident. Ce poison se répand sur toute la planète. Oui, il y a décadence pour ceux qui plaçaient encore l'humain et ses valeurs  comme finalité du système mais pour ceux qui ne pensent que rentabilité, profits, argent, il y a une formidable Renaissance, une formidable réussite, une magnifique période où enfin le matériel, le capital sont le nouveau veau d'or triomphant.

Je vous propose donc en lecture, un texte de vague à l'âme écrit après avoir entendu Onfray. Il ne s'agit pas d'explorer "Décadence" à la manière d'un analyste mais de rendre compte de son écho à la manière d'un poète, d'un musicien ou tout simplement d'un homme qui a été traversé par des émotions, des sentiments à cette enième évocation de la phase terminale de l'occident et qui perçoit dans sa chair que cette phase terminale est celle plus globale du monde tel que nous l'avons connu.

"Comme tous les matins, je me suis levé sans entrain. La morne répétition des gestes, le café, la radio branchée sur un site d’information continue avec toujours les mêmes commentaires, les mêmes inflexions de la voix et les mêmes maux du monde.

Mon corps ressemble plus que jamais à une masse de matières difficiles à mettre en mouvement. Il me faut animer les bras, les jambes et accomplir les rituels incontournables pour tenir sa « place en société » : se doucher, se brosser les dents, s’habiller, se peigner et avoir un air normal, histoire de se donner une apparence toute en conformité avec les codes élémentaires du vivre ensemble. Mais ai-je envie de ce vivre ensemble et vivons nous vraiment ensemble ? Les journées se succèdent et je m’enfonce toujours plus dans un isolement mental. Bien sûr, je vais encore travailler. Je réponds aux questions qui me sont posées, je produis des notes, je fais ce pour quoi je suis rémunéré. Toute cette occupation, dont la majeure partie est vaine car sans intérêt fondamental pour moi et pour les autres, me permet d’échapper à la conscience du temps. Au matin succède sans heurt le soir. Le jour aussitôt est recouvert du drap de la nuit. Le cycle semble sans fin.

Ma vie se décompte en journées vides de sens. Le temps, si précieux, passe sans même que je m’en rende compte. Une forme d’assoupissement, d’endormissement, comme si la société m’hypnotisait, me fait tenir dans un état quasi végétatif. A l’horizon, se profile la retraite, la retraite administrative, la retraite citoyenne, la retraite intellectuelle. Mais il s’agit d’un leurre car pour être en retraite, il est nécessaire d’avoir été actif. L’ai-je été ? J’en doute car être actif c’est être le « capitaine de ses facultés », celui qui décide, celui qui force les barrières et déplace les frontières pour atteindre les buts qu’il s’est lui-même fixés. La société a fait de moi un être placé sous tutelle, dépossédé de tout. Ce matin, j’ai du mal à concevoir que mes journées monotones constituent ma vie. Que reste-t-il en fin de semaine ? En fin de mois ? En fin d’année ? Une longue liste d’achats. Une longue liste d’objets consommés. Une somme vertigineuse d’heures passées devant la télévision à regarder des meurtres ou des individus heureux d’être sous les projecteurs. De longues heures où je suis resté collé devant un ordinateur à lire des articles sans importance. Des milliers de posts sur un réseau dit social ou de tweets se sont reflétés devant mes yeux.  Ces listes possèdent un point commun : la vacuité. Tout ce que je fais n’a guère de sens. Tout ce que je fais est une négation de la formidable valeur que représente la vie, ma vie. L’existence est brève. Mes heures sont comptées et moi je les laisse passer en les ignorant superbement. Tout, dans mes gestes quotidiens, est fait pour que j’oublie ma condition de mortel et l’urgence d’agir, l’urgence d’être acteur du monde. On me prépare même à organiser les modalités d’évacuation de mon corps physique. Je reçois de nombreuses incitations à souscrire un contrat par lequel je choisirais soit la crémation, soit l’inhumation, la qualité du service, la musique qui sera diffusée lors d’une éventuelle cérémonie d’adieu. Faire disparaitre mon corps est une prestation qui se prépare et se paye à l’avance. Je ne suis pas convaincu de l’utilité d’un tel contrat alors on me prépare à l’idée de la maladie en m’envoyant des bons pour retirer du matériel médical par lequel je prélèverai un peu de ma substance fécale afin de l’envoyer à quelqu’un que je ne connais pas et qui me dira si j’ai un cancer ou si le risque est avéré. L’idée de poster un échantillon de mes excréments me dégoute tout en me fascinant par son aspect révélateur de la teneur de nos échanges…

L’homme est devenu un objet, une excroissance d’un système qui l’assigne à des fonctions simples : consommer, regarder, obéir, sourire, mourir. Cela me rappelle un vieux film de ce visionnaire de John Carpenter, « Invasion Los Angeles ». Nous sommes entourés d’injonctions qui formatent nos comportements. Nous mangeons comme il faut. Nous pensons comme il faut. Nous nous méfions de nos voisins tout en organisant une fois l’an une fête en leur honneur. Nous jouissons selon des normes abondamment diffusées sur internet et plus en fonction de nos sentiments et de nos sensibilités. Nous sommes classés par groupe dont le point commun est une propension à adopter des comportements spécifiques et habilement utilisés par les investisseurs. Je suis vieux, je suis jeune, je suis X, Y ou Z, je suis gay, je suis hétéro, je suis no gender, je suis catho, je suis juif, je suis protestant, je suis musulman, je suis de souche, je suis de ci et de ça…je suis un agent économique qui dépense, dépense, dépense. Le vivre ensemble est un vivre ensemble fragmenté et idéalement conçu pour les statistiques et la paralysie. Difficile, en étant si fragmentés et si obstinément formatés à l’idée que nous partageons des intérêts communs avec les uns et moins avec les autres, de concevoir un rugissement collectif de toute l’espèce humaine pour dire non à la vie que nous vivons et pour exiger tous ensemble de remettre à plat les fondements de nos sociétés. Car si aujourd’hui je ressens le vide de mon existence c’est que je perçois à quel point elle m’échappe et à quel point ma richesse d’être vivant n’a aucune prise sur le système de valeur actuel. Aujourd’hui, ce qui est précieux c’est l’argent. Ce qui est vital, c’est l’exploitation des ressources. L’horizon n’est plus à la découverte de nouvelles terres, de nouveaux espoirs mais à la découverte de nouveaux profits. Oh ce n’est pas nouveau. Déjà Chateaubriand dans ses mémoires d’outre-tombe constatait avec amertume et impuissance qu’il n’était rien et qu’il ne sera rien dans la société faute de posséder une fortune. Le problème est que notre système est arrivé aujourd’hui à un tel stade d’exploitation de la planète, à un tel stade de marchandisation de l’homme et de toutes les espèces vivantes que tout retour en arrière semble impossible. Le monde réel a été codifié en fonctions des critères de rentabilité. Le monde spirituel s’est dissous dans les discours des gourous marchands, les Bouddhas de décoration et dans la sphère virtuelle de la réalité augmentée bien plus puissante que l’espérance en un Paradis somme toute incertain et assurément inatteignable pour les investisseurs. Dans notre monde merveilleux, je ne suis qu’une variable de consommation et de production. Je possède un nom et un prénom mais bientôt je pressens qu’un simple code barre suffira à mon identification.

Froidement, je peux me dire qu’il me reste statistiquement quelques décennies avant de disparaitre physiquement du système actuel. Cet horizon, balisé comme une allée de supermarché, m’accable certains jours ou me sort brièvement de ma léthargie comme en cet instant où je jette par écrit mes états d’âme. Ame, j’avais oublié ce mot et ce qu’il est censé recouvrir. J’ai utilisé « état d’âme » par automatisme. Mot valise, code, formule toute faite pour essayer de désigner ce que je ressens en cet instant. En cet instant, je suis un homme qui regarde en lui et autour de lui  pour constater le vide, sa solitude et la dépossession de ce qu’il est originellement : un être vivant et pensant et à ce titre l’un des biens le plus précieux de la planète. L’usage de ce mot valise « état d’âme » me fait songer à ce que je suis réellement, sous l’épaisse couche de sucre, de lipide, d’édulcorant, d’exhausteurs de gout et de paresse.  Je suis un être vivant et pensant certes mais qu’est qu’un tel être ? Qui suis-je vraiment ? Quel est mon rôle dans l’histoire du monde ? Quel est le sens de ma vie ? Y-a-t-il encore une histoire du monde ? Toutes ces questions harassantes, bien des hommes les ont posées avant moi. C’est normal, ces questions sont intemporelles. Elles concernent ce qu’il y a de plus essentiel en nous. Aujourd’hui ces questions surgissent toujours mais lors des brefs interstices de lucidité et d’échappatoires à notre endormissement. Questions intemporelles mais prodigieusement englués dans la médiocrité de notre existence contemporaine. Tout est fait autour de nous pour établir un mur entre la réalité quotidienne de nos existences et la perception que nous pourrions avoir de la réalité de cette existence. Il est vrai, ces questions et les réponses données possèdent en elles une force révolutionnaire et provocante. Ces questions sont de puissantes armes à décaper la mélasse qui nous englue. Se demander ce que nous sommes et quel est le sens de notre vie revient à constater assez vite l’imposture de notre condition actuelle et la prison dans laquelle le système contemporain politique et économique nous a emmuré. Se poser ces questions c’est déjà remettre en cause la validité de ce qui nous est présenté comme le vrai et l’indépassable. S’interroger revient à suspecter que nos magnifiques emplois du temps sont des voiles et des illusions. S’interroger c’est poser sur une balance chaque morceau de notre existence sociale pour en mesurer l’utilité, la sincérité et le bien fondé.

Je regarde le café fumant de ma tasse et je sais le déroulement de ma journée ; je soupèse la vacuité de mon emploi du temps, je mesure à quel point je ne suis plus homme pensant mais homme objet et soumis. J’ai envie de renverser cette tasse de café d’un revers de main comme si, par ce geste, je hurlais ma désapprobation et refusais le sort que le système me réserve. Hélas, je sais que ce cri restera inaudible car comment ne pas suivre le chemin sur lequel on m’a placé ? Je suis entravé par des obligations sociales et surtout financières. Quitter le chemin assigné revient à me placer dans une situation matérielle insupportable pour moi et pour ceux qui dépendent de moi. Jamais ma condition de prisonnier ne m’a paru aussi grande par cette image de ma main renversant cette innocente tasse de café car cette image est la seule vision du champ du possible, champ dérisoire et aussi futile que mon quotidien. La solution serait de m’endormir à nouveau très vite, de ne plus penser, de faire les gestes attendus par le système, de dire les mots validés par le système, de suivre les pensées autorisées par le système c'est-à-dire les non pensées, les illusions de pensée, les mascarades de liberté. La solution est de renverser quelques tasses de café, histoire de rassasier ce besoin de hurler son effroi sans égratigner le système. Ce serait la solution et ce sera la solution retenue. Je vais me maintenir dans le rang, rester ce que je suis quotidiennement, un numéro de sécurité sociale, un numéro pour les services fiscaux, un agent économique aux fonctions bien définies.

Je sais qu’il y aura d’autres sursauts. Certains  seront brefs, d’autres se déploieront sur un temps plus long. Peut-être reprendrais-je l’envie d’écrire, de me poser la question de la présence ou non de cette âme et du sens de ma vie. Plus surement, je vais croire, puis me convaincre, que ma vie est toute entière dans mes activités et dans ce que l’on me présente comme mes devoirs. Je vais me sentir exalté par les bonnes affaires que je vais faire grâce à des soldes avantageuses et des cartes de fidélité à mon aliénation, je vais m’épanouir en me tassant dans un avion pour me rendre à l’autre-bout du monde en polluant allégrement le ciel, je vais intensément ressentir de l’émotion en accomplissant mon devoir de citoyen électeur et en faisant un choix audacieux entre quelques personnes présélectionnées par le système. Je vais trouver de la satisfaction à lire les dernières productions d’un philosophe qui confond journalisme et philosophie. Je vais lire sa dénonciation de nos sociétés, je vais boire ses paroles sur la décadence et je vais me satisfaire de ces constats savamment épargnés par une recherche du pourquoi, du comment et sans hypothèses de devenir. Je vais vivre une vie emballée dans de la cellophane clinquante et très surement je vais souscrire un contrat obsèques qui sans doute me fera gagner quelques points de fidélité, des smiles pour une réduction de prix sur un site marchand. La vrai vie quoi !"

Régis Desmarais

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