Législatives 2017 : Raz-de-marée dans un verre d'eau

L'abstention est le premier parti de France. Inquiétante et chronique, cette désertion d'une majorité de Français à l'heure du vote, interpelle et remet en question le fonctionnement de notre démocratie. Désormais, l'électeur qui se déplace n'interroge plus le fond mais le touche d'un doigt timide : il suffit d'être estampillé LREM, comme une confiture est estampillée Bio, pour que cela suffise.

L’histoire de la Vème République se scindera en un avant 2017 et un après 2017. Les institutions imaginées par le Général De Gaulle font preuve d’une robustesse insoupçonnable tant le mode de fonctionnement de notre démocratie est bouleversé, pour ne pas dire mis à terre. C’est avec un président, visiblement conscient et soucieux de l’ensemble de ses immenses pouvoirs, que notre République affronte la mort du politique. Ne nous y trompons pas, les élections de 2017 ont mis en lumière ce que certains percevaient depuis quelques années : la déliquescence de la politique et de ce que recouvrait cette notion. Désormais, notre « démocratie » fonctionne avec deux caractéristiques majeures : un fort taux d’abstention et/ou de refus des candidats présentés et un mode de sélection des candidats basé sur des critères du monde marchand : l’image, la forme et non le fond.

Des commentateurs parlent d’un raz-de-marée pour « La République en marche », et c’est vrai, au cœur du Palais Bourbon ce sera un tsunami Macronien. Sorti de ce palais, on ne peut que constater que ce raz-de-marée se fait dans un verre d’eau entouré d’un océan d’abstention. Presque 25 millions de français ne se sont pas déplacés pour ce premier tour des législatives alors qu’ils étaient déjà presque 16 millions à ne pas avoir voté pour un candidat au second tour de l’élection présidentielle. Dans les prochains jours, il conviendra de se pencher sur les motifs de cette abstention. Déjà, des sondeurs nous expliquent que certains Français voulaient profiter de la belle journée ensoleillée de dimanche, que d’autres estimaient que tout était joué depuis la présidentielle, que d’autres voulaient ne pas entraver le nouveau président sans pour autant le soutenir, que d’autres encore estimaient que cette élection était sans importance etc… Beaucoup de motifs avancés mais un seul constat : notre démocratie est malade car tout pouvoir issu d’un vote marqué par un si fort taux d’abstention est dépossédé d’une autorité que l’élection aurait du lui garantir. Légitime oui, fort assurément non. Demain, quand de grandes réformes seront proposées, ce pouvoir ne pourra même pas se targuer d’avoir été investi par les Français pour les changements opérés tant est important le nombre de ces Français qui auront boudé les urnes. Pire, il est à craindre qu’une partie appréciable de ces Français se retrouve dans la rue pour contester les réformes prochaines. Quel que soit le pouvoir en place, il est urgent de reconquérir ces 51,2% d’abstentionnistes car ces derniers sont aujourd’hui le parti le plus important de France.

A ce phénomène d’abstention massive, se greffe une attitude des électeurs plus proche de celle du consommateur que de celle du fin politique. Il est tout de même fascinant et inquiétant de constater que des individus auront été élus alors qu’ils étaient totalement inconnus quelques semaines auparavant  et que, pour la plupart, on ne sait rien de leurs idées, de leur représentation du monde et de leur projet pour demain. Il y a la une incohérence avec ce qu’il s’est passé lors du premier tour de l’élection présidentielle. Ce premier tour s’était totalement axé sur l’exigence de chasser tout candidat qui ne présenterait pas les plus parfaites garanties morales alors qu’au premier tour des législatives, les Français donnent le pouvoir à des individus dont ils ne savent rien, y compris du point de vue de cette morale si chèrement et si récemment exhibée en tête des critères de choix. Pire encore, des candidats peu exigeants avec cette morale sont même élus ou placés en position favorables pour être élus au second tour. Alors, où est la cohérence dans tout cela ? Question encore plus intéressante : sur quels critères se sont fondés les Français pour choisir leurs représentants ? …. Visiblement sur un seul critère semble avoir été déterminant : la mention « La République en marche » accolée sur l’affiche. C’est un peu comme pour le Bio, il suffit d’apposer la mention sur l’emballage et cela suffit. La pensée politique des électeurs d’aujourd’hui est celle de l’effleurement de l’emballage : si c’est bio, c’est bon, si c’est Macron, c’est bon. Le consumérisme et le conditionnement publicitaire ont fait des dégâts dans nos cerveaux. Désormais, le citoyen est étouffé par le consommateur lequel est lui-même le jouet des publicitaires. Comprendre cette transformation radicale et perverse du citoyen évite de l’invectiver car, outre que cela n’est pas élégant, les électeurs d’aujourd’hui sont les victimes d’un système qui lessive les cerveaux.

Abstention + électeurs rendus esclaves consentant de slogans = une démocratie malade et marche pied à de futurs totalitarismes. Le seul espoir que nous pouvons entretenir à ce jour pour contrer cette inquiétante équation, est que le président actuel et son premier ministre soient des hommes visionnaires animés par le souci du bien du peuple et de leur pays. Peut-être n’avons-nous pas vu que, dans ce monde déliquescent où la pensée a déserté les débats et où l’argent, plus que jamais, est devenu la seule et vraie valeur, des hommes visionnaires et intelligents ont décidé de piéger le système en usant de ses propres règles pour mieux les détourner, peut-être que le président de la France est de la trempe de ces hommes providentiels et habiles qui arrivent à se servir des outils de la domination pour les retourner contre elle-même, peut-être que M. Macron, sous ses apparences de pur produit de la finance, sera celui qui parviendra à lui faire un pied-de-nez en réinventant et en replaçant l’idée de nation et d’humanisme au centre du système… Peut-être que… mais tout ceci est du domaine de l’espoir et de l’espoir de la dernière heure, l’espoir le plus insensé, le plus désespéré, l’espoir du condamné à mort qui espère, que du ciel, viendra la main du sauveur pour l’arracher des griffes de ses geôliers.

Au lendemain de ce premier tour, face au désastre de notre démocratie qui n’est rien d’autre que le désastre de nos sociétés modernes fondées sur de fausses valeurs, je ne peux que me réfugier dans cet espoir fou et insensé pour essayer de mieux comprendre et supporter cette réalité qui me glisse entre les doigts. Hélas, les paroles de l’actuel ministre de l’intérieur pour lequel les résultats des législatives sont une adhésion aux réformes, effroyables dans l’aveuglement qu’elles révèlent, rendent cet espoir assez illusoire.

Régis DESMARAIS

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