Décodex : le T. rex du web

Le Monde vient de lancer un outil intitulé « Décodex » à usage des internautes. Son objectif est de les aider à sélectionner les bonnes informations et les sites de confiance. Le problème est que les critères utilisés pour identifier les informations et les sites « de confiance » sont ceux d’une élite farouchement opposée à toute pensée discordante.

L’Etat investit chaque année des dizaines de milliards d’euros dans le service public de l’Education. Ces moyens sont-ils suffisants et bien utilisés ? Cette question avive les débats entre ceux qui répondent oui et ceux qui disent non. Quoi qu’il en soit, le monde de la presse et Le Monde en particulier, estime que l’enseignement donné aux français n’est pas à la hauteur car cet enseignement ne leur permet d’échapper à des sites malveillants dont l’objet est de les influencer pour leur faire prendre des vessies pour des lanternes ou, disons plus simplement, leur faire croire que le vrai est faux. Le vrai étant bien sûr la version des faits présentés par la presse institutionnelle.

Fort du constat que les français ont besoin d’aides, de béquilles et d’outils pour comprendre ce qu’ils lisent et leur dire par avance de passer leur chemin, Le Monde a eu la brillante idée de créer un outils nommé « Décodex ». Cet outil du web, permet ainsi de prendre connaissance de la nature, sérieuse ou non, dangereuse ou non, des sites que l’on consulte. Décodex est un outil décomplexé et fort peu modeste : son ambition est là pour « Eviter la confusion sur les sources », « Donner les bons outils au bon moment » et  « lutter contre la diffusion virale de fausses informations et à aider les internautes à se repérer dans la jungle des sites producteurs ou relayeurs d’informations ». Le travail réalisé est présenté comme sérieux et solide par ses concepteurs. « Décodex » associe donc à chaque site une couleur signifiant son degré de dangerosité. Plus la couleur est froide, plus le site est de confiance. Plus la couleur est chaude, plus il faut le fuir. Evidemment le site du Monde est associé à un joli vert signifiant que ce site est fiable, dit le vrai et surtout que ce qu’il dit n’est pas contestable et doit avoir force de loi. Si Le Monde le dit c’est que c’est vrai, et toute critique, vous le devinez je suppose, est de nature complotiste. Eh oui, le teaser de la bien-pensance est brandi : si le site est affublé de la couleur orange ou pire de l’indigne couleur rouge, alors il s’agit d’un site de nature complotiste, donc un site à fuir en attendant son interdiction prochaine.

Décodex c’est un peu la vieille liste de l’église catholique mettant à l’index les ouvrages interdits, rejetés et à éviter. Décodex c’est un peu l’officine du directeur de la librairie, fonction qui existait sous l’ancien régime et dont la finalité était la surveillance de la pensée et l’interdiction de tout ouvrage subversif car remettant en cause le discours du pouvoir. C’est un peu tout cela mais en bien pire. Décodex est la version proprette des pires outils de contrôle de la conscience imaginés par George Orwell dans 1984. Pourquoi ?  Parce que Décodex se présente comme un outil bienveillant, éclairé, créé pour nous venir en aide et même venir en aide aux enseignants. Sans la moindre gêne Le Monde présente sa démarche la main sur le cœur « Notre but n’est certainement pas d’établir une hiérarchie ou de décréter ce qu’il faut lire ou non mais, simplement, d’offrir des points de repères à des lecteurs parfois perdus face à la masse d’informations qu’ils peuvent trouver sur le Web ». C’est beau et touchant, sauf que Décodex est surtout là pour protéger notre merveilleux système où tout le monde peut dire ce qu’il pense à condition que ce qu’il pense ne soit pas contrariant pour le pouvoir et les élites.

Si Décodex se veut un outil bienveillant, il ne l’est pas car il frappe d’opprobre le travail d’individus qui ne sont pas consultés avant d’être mis à l’index et qui ne peuvent même pas expliquer en quoi leur travail est fiable et en quoi la réalité du monde peut être montrée de façon différente. Décodex est par son procédé un outil totalitaire. Il a été conçu sans méthode (comment et sur quelles bases a-t-on mis à l’index tel ou tel site), sans vérification et relecture de sa liste. Enfin, on est heureux d’apprendre que Télé 7 jours est en vert. Ouf le programme télé est vrai et fiable. Décodex Dura Lex Sed Lex ! Point de discussion, pas de débat, pas de justification : vous êtes un site à fuir ou vous êtes un site dont il faut boire les paroles. C’est ainsi et aucune discussion n’est possible. Décodex est pire que la censure de l’Ancien Régime car cette censure était souvent peu suivie d’effet car exercée par des individus intelligents et ouverts à la contradiction. On pourrait citer à titre d’exemple Malesherbes. Cet homme était le directeur de la librairie sous Louis XV. A ce titre, il avait la responsabilité de rendre effective l’interdiction de toute publication non autorisée par le pouvoir et même de saisir tous les biens, toutes les productions des auteurs dont la parole devait être étouffée. Mais Malesherbes était un homme cultivé et intelligent. Il savait distinguer le bon grain de l’ivraie, la vraie réflexion critique de la manipulation éhontée. Alors que faisait Malesherbes ? La veille de procéder à la saisie des ouvrages et documents d’un encyclopédiste, il le prévenait de l’imminent passage de ses hommes. Le lendemain, quand la police de la pensée venait perquisitionner le domicile de l’intellectuel, aucun livre, aucun document n’était trouvé.

Mais n’est pas Malesherbes qui veut. Penchons nous sur l’un des journalistes auteurs de ce Décodex Orwellien, ce journaliste qui par exemple, d’un coup de feutre rouge, jette à la poubelle tout le travail fait par Olivier Berruyer sur son blog « Les Crises ». Sur ce point, j’invite tout lecteur à consulter « Les Crises » pour voir à quel point cette mise à l’index est stupide. Ce journaliste est Adrien Sénécat, connu pour avoir rédigé des papiers tels que « Mais comment ce slip est arrivé dans les jardins des l’Assemblée ? » (Histoire d’un slip trouvé dans les jardins du palais Bourbon…). Imagine-t-on Malesherbes ayant écrit « Mais comment cette culotte est arrivée dans les jardins de Versailles » ? Le plus intrigant est que Le Monde ait cautionné et se soit approprié un travail aussi indigne dans son fond, sa forme et sa méthode. Force est de constater que si notre Education nationale doit être critiquée sur ses résultats, il est au moins un résultat qu’elle n’a pas atteint : celui de former des élites éclairées, non retranchées de la vie réelle. Comment avoir la prétention de lutter contre la désinformation et de défendre la démocratie en utilisant des méthodes dignes des pires régimes totalitaires de l’Histoire ? Dévaloriser des sites au motif qu’ils ne rentrent pas dans les clous ou qu’ils déplaisent à certains est une forme suprême de dictature de la pensée. La bêtise de ce Décodex est telle que les lecteurs l’ont bien compris : il suffit de consulter les sites affublés de couleurs chaudes pour échapper aux injonctions de la Pravda. Par son objet, Décodex rappelle les vieilles méthodes de la presse officielle des régimes totalitaires et est un outil aussi neuf et innovant que peut l'être un T.rex dans la chaîne de l'évolution. Certes il y aura bien parmi ces sites dits à risque selon Décodex de réels sites de désinformation. Faisons confiance aux lecteurs ! Ces derniers ont suffisamment de sens critique pour identifier le « drôle de site » sur lequel ils seraient tombés par un clic aventureux. Je préfère au Décodex du Monde le bon article du Général Delawarde « Etre bien informé, ça se mérite », qui délivre des conseils intelligents aux internautes pour leur permettre de faire le tri entre ce qui est fiable et ce qui l’est moins.

Régis Desmarais

 

 

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