Emmanuel, Edouard Philippe et les autres, tout un monde flou et incertain

Le nouveau Premier ministre est un homme pressé. Il change radicalement d'avis sur le nouveau Président en quelques jours. Cette versatilité de la parole politique ne peut que la dévaloriser et perdre les Français dans les stratégies du pouvoir. La gauche et la droite se mêlent car vidée de leur sens. Le culte du rajeunissement est une aubaine pour les lobbyistes. Demain est incertain.

Les cérémonies de passation de pouvoir entre François Hollande et Emmanuel Macron semblent faire l’unanimité quant à leur réussite. Il est vrai, voir partir le plus impopulaire président de la Vème République, qui ose affirmer laisser la France en meilleur état qu’il ne l’a trouvée, n’est pas sans soulagement. Il est vrai aussi que le nouveau président a globalement belle allure et c’est normal puisqu’il est un produit marketing  qui a été habilement vendu par ses sponsors au peuple français. Au cours de la journée d’investiture, il semblerait même que les journalistes de la radio et de la télévision aient littéralement succombés, lors de leurs commentaires, dans un délire adulatoire indigne de leur profession mais digne des groupies de Lady Gaga.   

Nous serions tentés de ne pas être de mauvais esprit ni de se montrer grincheux et, dans un bel élan républicain, nous pourrions souhaiter au nouveau Président un bon départ et une belle réussite dans ses œuvres. Nous pourrions agir ainsi mais à la condition, bien entendu, d’oublier le programme de ce nouveau Président et les intérêts bien compris qui doivent être servis, intérêts qui ne coïncident pas forcément avec ceux du pays. Les œuvres de M. Macron ne sont pas forcément celles qui ravirons le plus le peuple français. Le programme fiscaldu président commence déjà à inquiéter ceux qui se plongent dans sa lecture et angoisse ceux qui constatent que le plafond fixé pour l’exonération de taxe d’habitation est si bas que les classes moyennes ne vont pas bénéficier de la suppression de cette taxe tout en ayant la joie de goûter aux charmes de l’augmentation de la CSG, le fameux prélèvement provisoire mis en place par Michel Rocard pour taxer des revenus même non perçus.

Nous pourrions nous montrer bienveillants avec M. Macron si aujourd’hui, il n’avait pas nommé un Premier ministre qui, il y a quelques semaines encore, disait et écrivait tout le mal qu’il pensait du futur président. On a certes le droit de changer d’avis sur quelqu’un mais changer aussi vite et de façon aussi radicale pose problème quand on occupe les postes les plus élevés de la République. Une telle versatilité dans les déclarations politiques dévalorise la parole politique et l’engagement politique. Quelle est la solidité de cette parole si un jour un dirigeant dit une chose et le lendemain dit le contraire ou agit en démontrant que les paroles données la veille ne pesaient pas bien lourds. Il est vrai encore que le nouveau Premier ministre navigue dans un monde où les repères sont flous, mous et comme en caoutchouc. Il se présente comme un homme de droite alors que dans sa jeunesse, il a milité au parti socialiste. Ce serait en fait un mauvais procès que de lui reprocher ce parcours car de nombreux hommes politiques ont eu les mêmes errances lesquelles participent à leur apprentissage. Ce qui est choquant, ce sont ces revirements en quelques semaines et surtout cette conscience, que M. Philippe ne peut pas ignorer, de la comédie cynique à laquelle il accepte de participer. La stratégie suivie depuis le début de cette campagne est de brouiller les pistes et les repères, de faire croire aux électeurs de gauche et de droite que la gauche et la droite n’existent plus tout en se revendiquant de l’une et de l’autre. Demain, le Gouvernement sera nommé. Nul doute que nous y trouverons un peu de tout, une large place pour M. Bayrou afin qu'il ne replonge plus dans une grosse colère, une présence à tous les étages des énarques (ce qui relativise la notion de renouvellement car ce dernier ne se fait pas uniquement au niveau des visages mais aussi et surtout au niveau des cursus suivis). Ce méli mélo dans la composition du Gouvernement et dans les propos tenus par les représentants de la majorité présidentielle a évidemment pour conséquence de perturber les électeurs qui devront constituer un Parlement avec un Gouvernement piloté par un membre du parti "Les Républicains" alors que "Les Républicains" se déclarent dans l’opposition. Tout ceci n’est pas net sauf le fait que l’on se moque beaucoup des électeurs.

Enfin nous pouvons observer que le culte du renouvellement est instauré comme une nouvelle religion politique. Sur ce point aussi il faudra faire preuve d’esprit critique et se poser tout de même la question de l’effectivité de l’exercice du pouvoir et singulièrement de l’exercice démocratique de ce pouvoir. S’il est fort probable que les principaux portefeuilles ministériels seront tenus par de vieux routiers (pour reprendre une expression du nouveau Premier ministre), de nombreux ministères et surtout et principalement, le Parlement, si la majorité présidentielle se duplique au Palais Bourbon, seront entre les mains de personnes inexpérimentées. Or, dans un Parlement constitué de parlementaires novices et dans un ministère à la tête duquel se trouve un ministre nouveau en politique, s’instaure le règne des conseillers techniques (qui eux ne sont pas très nouveaux) et des lobbys. La présidence Macron, sous ses airs juvéniles et glamour, s’annonce comme le règne des conseillers et des lobbys sans contre pouvoirs réels. Sombre période en perspective pour la démocratie et le peuple. Il suffit d’entendre la mièvrerie des principaux commentateurs politiques, et de constater l’aveuglement quasi général sur les mécanismes en cours, pour comprendre que si demain "Les Républicains", ou un autre parti, ne réussissent  pas à former au Parlement une majorité alternative à la majorité présidentielle alors la France sera livrée aux intérêts privés avec la bénédiction d’une armée de novices en politique dont la seule acuité visuelle sera au service de la contemplation de la tenue bleue de Brigitte…

Régis DESMARAIS

 

 

 

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