Le sort des migrants «en-Taché» par de fausses idées progressistes

Aurélien Taché vient de proposer une réforme du statut de demandeur d'asile afin de faciliter l'accès au marché du travail des migrants. Sous une apparence de générosité, cette proposition est un véritable piège pour les migrants et la preuve que l'on confond le droit d'asile avec l'immigration à finalité économique.

Un jeune député LREM, ex PS, Aurélien Taché, vient de proposer une évolution du statut du demandeur d’asile afin de faciliter son accès au marché du travail. Au premier abord, l’intention semble bonne et généreuse. Toutefois on doute un peu que la première préoccupation d’un individu qui vient d’échapper à des traitements inhumains et dégradants ou à une mise en danger de sa vie soit de se précipiter sur le marché du travail. Une phase de reconstruction mentale et physique de celui qui a échappé à ses tortionnaires et/ou à un climat anxiogène en raison des menaces permanentes sur sa vie semble un préalable indispensable, nécessaire et long avant de rejoindre les durs métiers du bâtiment, métiers cités en illustration de son projet par le jeune député. Aurélien Taché croit dur comme fer à sa représentation du monde. Selon l’audacieux député, « La première chose que recherche un demandeur d'asile lorsqu'il arrive, (…) c'est qu'on le laisse travailler ». Ah, on regrette que la plomberie ait perdu un si vif et si brillant esprit !

On devine immédiatement l’amateurisme de la proposition pour ne pas dire l’ignorance de ce qu’est un (vrai) demandeur d’asile et de ce que représente une partie appréciable de la vague migratoire qui se déverse sur l’Europe.

Concernant le demandeur d’asile, il semble utile de rappeler que ce statut a été créé pour répondre à une nécessité impérative : protéger celui dont la vie est menacée en raison de son origine, de ses opinions, de ses croyances, de sa sexualité. Il s’agit d’offrir un statut à celui que protègent les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (« Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ») et la Convention de Genève de 1951. Ce statut n’est pas destiné à favoriser une immigration économique ou une immigration fondée sur des convenances personnelles. Ce statut a pour objectif de protéger une vie humaine menacée pour ce qu'elle est et ce qu'elle représente. Le statut de réfugié est souvent sollicité par des individus dont la vie n’est nullement menacée dans leur pays d’origine. Ces individus, pour la plupart, recherchent une vie meilleure. Cette recherche est compréhensible mais justifie –t-elle d’abandonner son pays pour venir s’offrir à des loueurs de mains d’œuvre sans scrupule sous couvert du statut de demandeur d’asile ?

Une particularité de la vague migratoire que connaît la France, est la transhumance d’individus qui se retrouvent sur le sol français dans le seul but de rejoindre l’Eldorado où leur vie deviendra meilleure : la Grande-Bretagne. Pour des raisons multiples, le Royaume-Uni est perçu par de nombreux migrants comme l’Ouest américain du 19ème siècle : le pays de tous les possibles, de tous les épanouissements, de toutes les renaissances. Des filières se sont constituées. De nombreux Vietnamiens, Afghans, Pakistanais, Indiens, ou Soudanais ne veulent qu’une seule chose : se rendre en Grande-Bretagne  pour y demander l’asile et  pouvoir enfin y travailler ! Selon leur parcours, ils ont traversé l’Italie, la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche ou la Belgique mais nonobstant leurs craintes pour leur vie, ils refusent de demander l’asile dans ces pays. Seule compte la Grande-Bretagne où ils demanderont l’asile, un asile évidemment économique. Le statut d’asile est dévoyé et ne devient qu’un ticket permettant d’avoir un titre de séjour ouvrant les accès au marché du travail.

Encore une fois, nul ne contestera que la volonté d’avoir une vie meilleure sur le plan économique est légitime mais il faut se retrousser les manches pour se confronter à la réalité. Cette réalité n’est pas jolie, jolie. Elle est même hideuse car le sort de tous ces migrants, au regard braqué sur la Grande-Bretagne, est de devenir une main d’œuvre corvéable à merci. Le marché du travail en Grande-Bretagne n’est pas très regardant sur les rémunérations versées et les horaires pratiqués. Si la législation britannique fait preuve parfois d’état d’âme, qu’à cela ne tienne, il suffit de ne pas déclarer cette main d’œuvre obéissante et reconnaissante du travail offert. En clair, de nombreux migrants deviennent, à leur insu, et parfois avec leur accord, une armée d’esclaves modernes corvéables à merci. Certes, la politique britannique semble se durcir sur le travail clandestin mais notre société est cynique. L’important est de baisser les coûts de production, de toujours maximiser les profits et de permettre à des consommateurs, peu regardants, de payer un bien ou un service à un prix si bas que le bon sens voudrait que l’on se demande comment cela est possible. Mais le bon sens s’incline devant le porte monnaie…

Avoir un regard angélique sur le statut, dévoyé, de réfugié politique, revient à méconnaître les droits de l’homme en transformant en esclaves modernes du salariat à bas coût des milliers d’individus.

La proposition du jeune député est cash : il s’agit de permettre aux demandeurs d’asile de travailler dans les six mois qui suivent leur arrivée sur le territoire français. Il ne faut pas perdre de temps ! Une main d’œuvre est disponible, elle n’attend que ça, travailler ! On croirait presque que ces migrants ne sont venus que pour travailler et, à lire les propositions de M. Taché, on aurait tort de ne pas le croire. Les métiers du bâtiment ne demandent qu’à accueillir cette main d’œuvre docile et reconnaissante du statut octroyé. Les salaires auront surement tendance à baisser au regard du nombre d’heures réellement effectuées et non payées et on ne parle même pas du respect des normes de sécurité. Qui n’a pas été parfois surpris de voir des ouvriers étaler du goudron sur la voie publique sans même porter de masque ? Qui n’est pas effaré par les conditions de travail offertes aux migrants par les pays utilisateurs de cette main d’œuvre ? 

Il y a certes urgence à se saisir de la question migratoire. Il y a urgence à identifier les vrais demandeurs d’asile de ceux dont l’unique but est de trouver du travail. Il y a urgence à se demander quels effets dévastateurs sur leur pays d’origine peut occasionner cette aspiration d’une main d’œuvre bon marché par les pays « riches ». Car une autre particularité de cette immigration est le profil des migrants : des hommes jeunes, dans la force de l’âge, célibataires et sans enfants à charge. Ces hommes représentent une force de travail dont leur pays d’origine est privé. Or, la meilleure option pour garantir un développement équitable est de favoriser l’essor économique des pays dont proviennent ces migrants. Comment favoriser cet essor en privant ces pays de leur jeunesse et en maintenant ces pays dans un état de dépendance vis-à-vis des Etats qui aspirent les fruits de la croissance ? Résoudre la question de la crise migratoire nécessite une ambition que ne possède pas ce jeune député. Et cela est tant mieux pour lui car vouloir résoudre cette crise en agissant sur les causes racines de ce mal revient à contrarier des intérêts économiques bien trop puissants pour ce jeune député.

Le sort de la plupart des migrants est une honte pour l’humanité mais un bienfait pour le capitalisme. Sous couvert de bonnes intentions, certains offrent à ces migrants un destin d’esclaves modernes. Ce devenir semble difficilement contournable tant le remède efficace pour sauver ces hommes d’une vie de labeur et de misère nécessite de porter un regard lucide sur les causes de ces vagues migratoires et d’envisager des actions trop contrariantes pour les bénéficiaires de cette situation.  

Ce qui est effrayant dans cette histoire, c’est que la proposition de M. Taché est formulée dans le cadre d’un rapport commandé par le Premier ministre et que ce jeune député est présenté comme un janissaire du président. Les hommes changent mais le mode de fonctionnement demeure : on est progressiste comme M. Taché, mais dans un monde reconstruit mentalement par l’idéologie et les bons sentiments mais un monde très éloigné du monde réel. M. Taché aura beau écrire pompeusement qu'il faut « réinterroger notre rapport à l'altérité et ainsi nous donner les moyens de faire réellement société », rien ne changera si nous effleurons la surface des choses sans questionner lucidement et sans pudeur le système économique qui produit inégalités, pauvreté, exclusions et vagues migratoires. Il est difficile de faire société quand on fait défaut de sens critique.

Certains hommes sur cette planète sont marqués par la violence d’une fatalité qui fait peser sur leurs épaules tous les malheurs possibles. Les migrants, pour la plupart, sont de ceux-là et leur avenir est sombre avec des propositions facilitant leur absorption par le marché du travail sans que soient traitées les causes les ayant conduits à quitter leur pays.

Régis DESMARAIS

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