L'anéantissement de toute pensée contestataire

Notre société se fracture en un "ancien" et un "nouveau monde" selon certains analystes. Les deux semblent irréconciliables tant les représentants de la modernité, ou de ce qu'ils croient être la modernité, méprisent ceux qui doutent de ses bienfaits. Le mépris et l'opprobre jetés sur les contestataires, sont tels que la communication est rompue. La démocratie est bien malade.

Notre démocratie bascule dans un mode autoritaire de fonctionnement. Ce mode autoritaire n’interdit pas les sourires de façade et l’expression de bons sentiments mais il frappe d’opprobre tous ceux qui ne partagent pas les points de vue des dirigeants. Cet opprobre a pris des airs de modernité chic. « Vous êtes avec nous ou alors vous êtes contre nous » était la vieille formule utilisée par les dictateurs et censeurs du passé. Aujourd’hui, « vous pensez comme nous ou alors vous n’êtes plus de ce monde ». Ne plus être de ce monde n’est pas une menace de disparition physique du moins au sens biologique du terme. Il s’agit d’une menace de disparition en tant qu’individu pensant, s’exprimant et accédant à une tribune. Vous n’êtes pas d’accord avec nos analyses alors c’est que vous appartenez à l’ancien monde : vous êtes démodés, incapables de vous saisir de la modernité et d’envisager l’avenir. En clair, vous ne valez intellectuellement plus rien. L’opposant est dévalorisé, ringardisé, moqué. Toute pensée contestataire de l’ordre établi et des choix politiques retenus est anéantie par la magie de la ringardisation intellectuelle de celui qui ose contester le monde merveilleux dans lequel il vit et souvent survit.

Ce matin sur Radio Classique, Guillaume Durand a longuement évoqué avec ses invités le sort réservé au plan Borloo pour les banlieues. L’auditeur retenait deux éléments clefs de cette présentation du plan Borloo : son coût - 46 milliards – et son rejet sans appel par une sorte de technostructure de La République en marche. Les intervenants rappelaient que dans cette affaire il y a avait deux mondes : l’ancien et le nouveau.

Le « nouveau monde » rassemblant autour d’Emmanuel Macron la jeune et fine fleur de la réussite entrepreneuriale mondiale - les patrons des GAFA, êtres incarnant l’hyper classe qui se déplacent dans le monde comme vous et moi on se déplace dans un centre ville -, les nouveaux politiques à la retraite qui se reconvertissent dans l’industrie du spectacle – les Obama par exemple – et tous les zélés suiveurs qui voient en Macron et sa sphère dorée au dollars, les incontournables visionnaires d’un avenir qui ne peut être que le meilleur des destins à condition d’en accepter les règles dictées par ces mêmes visionnaires.

« L’ancien monde » est celui qui regroupe ceux qui ne se retrouvent pas dans l’élan visionnaire des tenants du « nouveau monde ». Il y a ceux qui ne s’y retrouvent pas économiquement et culturellement – ce sont à gros traits les gens « qui ne sont rien » selon la formule du grand philosophe Macron – et ceux qui proposent une autre analyse et un autre destin à l’humanité – ce sont les archaïques, « ceux qui regardent en arrière » selon une formule du penseur Macron, et, si ces archaïques insistent dans leur déni de la voie royale tracée par les jeunes quadra au service de la finance, ils seront alors qualifiés de populistes, complotistes, passéistes, bref tous les qualificatifs négatifs se terminant par un « istes».

Pour simplifier et en langage cru, notre société se divise désormais en deux groupes : les êtres intelligents pour ne pas dire les surdoués et les imbéciles pour ne pas dire les ignares. Cet « ancien monde » incapable de tout ne peut évidemment pas se renouveler et s’adapter. Sa seule issue est la soumission avant sa disparition. Le « nouveau monde » étincelle d’une lumière universelle déversée à flot sur les zones branchées de la planète. Les espaces peuplés de pauvres peuvent bien s’accommoder de l’ombre. L’ombre dans ce cas d’espèce est le peu de cas que l’on fait de leur sort. L’ombre réservée aux démunis est l’absence totale de leur prise en compte dans les politiques fiscales, économiques et bientôt sociales. Les êtres étincelants d’intelligence du « nouveau monde » nous l’annoncent déjà : les prestations sociales doivent être revues ! Par revues, entendons diminuées, limitées et contingentées.

Notre démocratie contemporaine est façonnée pour et par ce « nouveau monde ». Il est notable de constater que les taux d’abstention, de votes blancs et de votes nuls ne sont pas des accidents électoraux ou une crise mais bien le reflet du fonctionnement « normal » de nos démocraties contemporaines. Ces dernières excluent désormais ceux qui appartiennent à « l’ancien monde ». On se débrouille très bien sans eux et on conçoit un avenir où ils ne tiendront aucune place. Vive le « nouveau monde » car à bien y réfléchir, cette exclusion de la majorité des citoyens, est une réponse possible à la surpopulation, la pollution, et la nécessité de s’adapter à la rareté des ressources et à leur contingentement. C’est cynique ? Seuls les individus peuplant « l’ancien monde » peuvent penser une chose pareille. En effet, parmi les innombrables tares qui handicapent cet « ancien monde » il y a les notions de justice, d’équité, de partage bref toutes ces notions obsolètes avec lesquelles on ne peut pas construire des fortunes chiffrées à plusieurs centaines de milliards d'euros.

Le « nouveau monde » a bel et bien perdu son humanité. L'ancien secrétaire d'Etat chargé du Budget, Christian Eckert, l’a dit récemment : Emmanuel Macron à un algorithme à la place du cœur. Ce n’est pas qu’Emmanuel Macron : tous les serviteurs du « nouveau monde » ont un algorithme à la place du cœur. Cela explique leur efficacité mais aussi le formidable chaos humain qu’ils laissent sur leur passage. L’avenir est sombre. L’Humanité se recompose et perd ses composantes sensible, affective, et empathique. Un monstre est en train de naître et ce monstre a pour nom l’avenir du « nouveau monde ».

Régis DESMARAIS

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