La mauvaise critique des dons pour Notre-Dame

L’importance des dons pour Notre-Dame a sidéré des citoyens. La critique des dons, en opposant urgence sociale et restauration du patrimoine révèle une grave méconnaissance du monde dans lequel survivent les plus démunis. La sauvegarde du patrimoine est pourtant essentielle. Donner pour Notre-Dame est même un pied de nez aux logiques financières et marchandes.

En d’autres temps, l’incendie de Notre-Dame aurait été l’occasion d’une union nationale. La douleur de la perte d’un tel patrimoine et la nécessité de le restaurer dans toutes les règles de l’art auraient rassemblé les Français. Mais nous sommes en 2019, et cette union nationale n’est pas là. Pire, on entend des propos, largement colportés et diffusés par les réseaux sociaux et les mass médias, qui auraient paru incompréhensibles, incongrus voire étonnants à nos ancêtres. Pour les uns, Notre-Dame n’a été victime que d’un « malheureux incendie », pour les autres, les promesses de dons sont insultantes au regard de la misère ambiante.

Les propos tenus ont ceci de remarquables qu’ils conduisent à empêcher cette union nationale et facilitent une fragmentation de la société française. La tentation serait grande de choisir un camp tout en dénonçant de manière brutale l'autre camp. Il y aurait d’un côté les Français « intelligents, cultivés », les « sachants », et de l’autre les « débiles », les « incultes », les « illettrés », bref « ceux qui ne sont rien ». La réalité est très éloignée de ces simplifications méprisantes. La réalité est que notre monde contemporain, par le saisissant spectacle des flammes et du pouvoir des images, nous empêche de raisonner et d’aller au fond des choses. Faute de recul et de réflexion, les critiques formulées sur les dons pour Notre-Dame révèlent une ignorance qui se présente avec une suffisance toute aussi stupéfiante que le montant des sommes promises. Une chose est sûre, l’incendie de Notre-Dame met en exergue une dangereuse dérive dont les effets sont de fragmenter notre société en communautés qui s’opposent et qui perdent le lien avec le passé.

L’exemple le plus sidérant de cette dérive aura donc été la polémique née au sujet des promesses de dons, et plus particulièrement les promesses de dons des grandes fortunes françaises. Rassembler en quarante-huit heures presque un milliard d’euros pour la restauration de Notre-Dame aura été perçu par certains comme la preuve qu’il y a de l’argent quand on le veut et que cet argent aurait été mieux utilisé en venant au secours de l’urgence sociale.

Une critique qui échappe à la logique

La première stupeur qui naît de ces critiques est d’ordre logique : on oppose à un événement ponctuel (les dons pour restaurer ce que l’incendie a détruit), une réalité économique et sociale (l’existence de grandes fortunes et la misère sociale) d’ordre structurelle et systémique (le mode de production et de répartition des richesses). Mettre sur un même plan un évènement ponctuel et une problématique structurelle est un non sens. Supposons que le milliard promis à Notre-Dame aille aux plus pauvres, à ceux qui ont faim, à ceux qui souffrent, on pourrait éventuellement alléger ces souffrances quelques mois, mais une fois ce milliard consommé que restera-t-il ? Eh bien, il restera encore de la misère pour les plus pauvres si on ne traite pas les causes de la pauvreté. Cette misère sera même accrue du point de vue de l’environnement culturel. En effet, si on ne restaure pas Notre-Dame (donc si on rejette les dons), la cathédrale cédera sa place à un amas de pierres qui se transformera plus tard en un terrain vague, et plus tard encore, en parking ou en supermarché. Il n’est pas certain que les plus pauvres y gagnent. Si scandale il y a aujourd’hui, ce n’est pas le milliard promis à Notre-Dame mais l’existence d’un système économique qui permet à deux cents personnes sur cette planète de posséder la quasi-totalité du patrimoine de l’humanité. Une telle surconcentration de richesses sur un nombre limité d’individus a notamment pour conséquence la honteuse paupérisation de la plus grande partie de l’humanité. Là est le scandale. De fait, l’incendie de Notre-Dame a créé un écran de fumée. On ne combat pas la pauvreté en délaissant Notre-Dame et notre patrimoine. Réduire la pauvreté commence avant tout par l’identification des vraies causes de la misère.

Ce n’est pas en critiquant les promesses de dons que la question de la pauvreté sera appréhendée de façon pertinente. Prendre en main la question de la pauvreté nécessite de questionner le capitalisme financier qui place au cœur de sa finalité la maximisation des rendements et chasse l’humain du centre de ses préoccupations. Le vrai défi sera de rapatrier l’homme au centre des finalités de nos modes d’organisation, de production  et de répartition des richesses. Défi qui apparaît surhumain tant nous sommes incapables de voir les vraies causes de nos malheurs et donc de mettre en place une thérapie adaptée à nos besoins.  Si Notre-Dame est un exemple de notre cécité collective, il en est d’autres. Ainsi, il est assez curieux et inquiétant de voir surgir toutes sortes de manifestations pour dénoncer le changement climatique et les atteintes à l’environnement et de voir ces manifestants ne pas remettre en cause le modèle économique dominant. On croirait que les malheurs climatiques et environnementaux viennent de Mars ou de Pluton mais surtout pas qu’ils résultent de nos modes de vie et de production actuels. « Il ne faut pas avoir peur de la finance » nous disait le président de la République. Ce conseil est pertinent si on considère que la finance, la spéculation, la recherche du coût de production le plus bas et du profit le plus haut, n’ont rien à voir avec les malheurs actuels de la planète, malheurs dont les causes seraient forcément extra-terrestre puisque sur Terre rien, et surtout pas le mode de fonctionnement de nos économies, n’est la cause de la dégradation de la planète…

Une critique des dons naïve

La deuxième stupeur qui naît de ces critiques est de voir que certains découvrent que d’autres ont beaucoup d’argent. Une telle candeur ainsi exprimée publiquement laisse rêveur. Certains internautes ne savaient pas qu’il y avait dans ce monde des milliardaires ? Pourtant les études d’Oxfam ne cessent de dénoncer les écarts sidérants de richesse entre les individus. L’existence des milliardaires et de « réserves privées » d’argent sont la réalité. Toutefois, et cela va surprendre, il n’est pas certain que les plus riches de cette planète aient fait un don pour Notre-Dame ou pour toute autre cause. Certes, les familles Arnault, Pinault, Bettencourt-Meyers, Bouygues possèdent des fortunes considérables mais, dans le club des milliardaires mondiaux, ils ne sont pas tout en haut de la hiérarchie. On pourrait dire, et pour cause, qu’ils ne peuvent pas être au sommet de cette hiérarchie puisqu’ils donnent leur agent, notamment pour la restauration de Notre-Dame. On ne devient pas, et on ne reste pas au sommet de la pyramide des milliardaires, en distribuant ses millions. L’empathie et la philanthropie ne font pas bon ménage avec la thésaurisation frénétique des richesses. Il est donc ironique de voir ces généreux donateurs vilipendés pour leur geste alors que l’on ne vilipende pas les super milliardaires qui ne donnent rien pour Notre-Dame et pour d’autres causes. Par ailleurs, il est singulier de voir des gens qui ont gagné des millions en jouant sur la pelouse des stades ou des personnes qui ont dépensé des fortunes en chirurgie esthétique venir soi-disant au soutien des plus pauvres alors qu’ils n’ont pas vraiment fait la preuve de leur solidarité avec ces derniers et de leur sens critique du système économique actuel.

Une critique qui mélange argent public et argent privé

Autre stupeur naissant de ces critiques : voir que l’on confond argent privé et argent public. Le milliard de promesse de dons ne sort pas d’une cagnotte secrète de l’Etat. Ces dons sortent des portefeuilles des donateurs, pour la plupart privés. Or l’usage de cet argent relève du libre arbitre du donateur. Contester le don reviendrait à mettre en péril le mécénat, tradition ancienne et utile qui permet à des personnes privées de participer aux financements du patrimoine sans que cela ne coûte à l’Etat. En l’absence de cette promesse de don d’un milliard, nous aurions été confrontés à deux choix : démolir Notre-Dame ou prendre cet argent sur le budget de l’Etat.  Démolir Notre-Dame serait la solution la plus barbare car Notre-Dame n’est pas un « tas de cailloux » mais une œuvre d’art léguée par nos ancêtres. Notre-Dame est certes un bâtiment mais un bâtiment qui élève l’homme au dessus de sa simple condition animale et mortelle. L’homme a-t-il pour seule finalité de manger, se reproduire et mourir ou a-t-il pour finalité d’assurer sa survie mais aussi de rêver, d’effleurer des utopies et de transmettre avant de disparaître ? Vouloir tarir le mécénat pour le patrimoine, au motif d’une urgence sociale, est une démarche aveugle typique de notre époque car c’est une démarche matérialiste et utilitariste de court terme. Dans cette démarche, l’homme n’aurait que des besoins vitaux à combler et l’art n’entrerait pas dans ces besoins vitaux. Triste et terne société.

Prendre cet argent sur le budget de l’Etat serait le détourner d’autres priorités étatiques au titre desquelles se trouve l’aide sociale. Il est heureux que des personnes privées renoncent à dépenser leurs millions pour un usage personnel et les donnent à la collectivité pour sauver le bien de tous et éviter que l’Etat puise ce milliard dans son budget au détriment d’autres priorités. Ce milliard aurait certes pu être financé par des impôts nouveaux mais sur ce point les Français sont épuisés par une fiscalité trop lourde. Le financement de la restauration de Notre-Dame par les dons est donc une solution intelligente.

Une critique susceptible de remettre en cause toute forme de dons

Contester le principe des dons pour la sauvegarde du patrimoine au motif réel qu’il y aurait des urgences sociales c’est ouvrir une boîte de pandore dont l’effet sera d’accentuer les oppositions au sein de notre société. En effet, on peut contester les dons pour Notre-Dame, mais dans ce cas, d’autres pourraient contester le Sidaction, le Téléthon etc… Qui est légitime pour dire que telle ou telle cause est supérieure à une autre et sur la base de quels critères ? Par ailleurs, si on ne respecte pas ceux qui donnent, fussent-ils milliardaires, on prend le risque que demain, ils ne donnent plus. On le voit, contester une action de mécénat et d’appel aux dons est une impasse dangereuse qui nous éloigne de la vraie contestation utile : celle du système qui permet d’effroyables misères sociales.

Une critique qui ignore la charge symbolique du patrimoine

Enfin, ces critiques révèlent à quel point certains d’entre nous ont perdu tout lien avec leur culture et leur passé. Notre-Dame est le legs d’hommes et de femmes qui ont consacré leur vie à l’édification de ce bâtiment. La plupart de ces hommes et de ces femmes étaient des gens pauvres. La construction de Notre-Dame a représenté pour eux un projet de vie, un dépassement et la certitude de léguer à leurs enfants et à leurs lointains descendants, nous, un cadeau de beauté et de spiritualité. Etre insensible à Notre-Dame, ne pas comprendre l’urgence et la nécessité de préserver notre patrimoine, c’est être devenu hors sol, coupé de sa culture et de son passé. Il est vrai, de nombreux Français sont quotidiennement happés par le tourbillon des informations déversées par les médias. Vivre par l’intermédiaire des écrans, au rythme du buzz, revient à perdre une part de soi même et cette part est notamment notre culture, nos racines. Il est urgent de regarder notre patrimoine comme l’un des legs le plus précieux de notre passé. Le patrimoine est un bien public et universel forgé par l’homme. En ce sens, il n’obéit pas aux critères du consumérisme moderne où tout s’achète et se reproduit à l’infini. Il représente un contre modèle au système actuel de production et de consommation. En un sens, le patrimoine est intrinsèquement révolutionnaire par rapport aux codes économiques du système dominant.

En conclusion

Il est urgent de ne pas s’opposer et s’invectiver les uns, les autres. Il est urgent de bien concentrer ses critiques sur les vraies causes des misères contemporaines. Ces misères sont bien réelles. Il est inadmissible que des individus ne mangent pas à leur faim, que des individus vivent en insécurité, que des individus soient lentement empoisonnés par des pollutions diverses, que des individus soient traités au mépris des droits fondamentaux. Cette urgence ne doit pas nous conduire à nous paupériser encore plus en laissant partir en fumée ce qui échappe encore à la logique économique du système mortifère qui domine le monde. Notre-Dame, et le patrimoine en général, sont de plus en plus des aberrations dans la logique marchande et financière contemporaine car ces œuvres de l’esprit nous appartiennent à tous et représentent ce qui ne s’achète pas : le rêve.

Il faut donc remercier tous ceux qui donnent pour la restauration de Notre-Dame. Se féliciter du montant des dons ce n’est pas oublier les urgences sociales. Ne pas dénoncer le système économique actuel qui produit exclusions et inégalités, c’est ignorer l’urgence sociale et se satisfaire d’une situation intolérable. Système abject qui permet d’acheter deux euros un tee shirt fabriqué à l’autre bout du monde. Pour un tel résultat, ce système économique n’hésite pas à faire naviguer sur les mers des navires poubelles, polluants, dangereux et sur lesquels des hommes sont parfois traités moins bien que des animaux.

Que ceux qui critiquent les dons pour le patrimoine commencent à adopter un mode de vie qui remet en question l’achat de biens et services dont le prix, étonnamment bas, est un vecteur d’accroissement de la pauvreté dans le monde, de la pollution et de l’enrichissement des deux cents personnes les plus riches de la planète.

Notre-Dame nous oblige à ouvrir les yeux sur la réalité de notre monde et à ne pas confondre les combats.

Régis DESMARAIS

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.