Le procès Fillon, au-delà de l’homme, le procès d’une époque.

Le procès Fillon, qui s'ouvre aujourd'hui, est aussi le procès d'une démocratie à l'ère du Buzz dont la récente affaire Griveaux est un avatar. Il appartient à la justice de faire le rappel des valeurs de la République.

Il y a presque trois ans, j’avais publié sur le blog Médiapart l’article intitulé L’Assassinat politique de François Fillon. Cet article, repris sur le site de campagne du candidat, a été lu par plusieurs centaines de milliers de lecteurs au point que l’expression « Assassinat Politique de François Fillon » est devenue courante pour évoquer cette affaire, en bien ou en mal.

J’ai depuis publié un ouvrage reprenant le titre de cet article et poussant l’analyse sur le devenir d’une démocratie à l’ère du Buzz, c’est-à-dire une démocratie dont le rythme de vie est scandé par les tweets et retweets et, plus grave encore, une démocratie où les analyses des sujets qui nous importent se limitent à des développements écrits ne dépassant guère les dix lignes de texte.

L’affaire Griveaux est emblématique de cette démocratie dévorée par le souci du Buzz et de la réalimentation permanente d’une partie des réseaux sociaux par des informations graveleuses, violant la vie privée et dont l’intérêt politique et sociétal est nul. Je vise une partie des réseaux sociaux car il serait faux et dangereux de croire que tous les réseaux sociaux s’alimentent de la médiocrité.

L’affaire Griveaux est aussi emblématique des dégâts qu’occasionne, sur les cerveaux, cette démocratie à l’ère du Buzz. Comment un homme politique ambitieux a-t-il pu envoyer une vidéo de son sexe en érection à partir de son compte personnel ? Une telle absence de prise en compte des risques et surtout un tel entremêlement de l’homme public et de l’homme privé montre la confusion des repères et des valeurs dans la tête de M. Griveaux.

Trois ans après la publication de  L’Assassinat politique de François Fillon  et suite aux révélations dans cette affaire, on peut se poser la même question au sujet de François Fillon : comment un candidat à la présidentielle, affaibli par une dénonciation du Canard enchaîné, peut-il accepter un don, en costumes, de la part d’un homme au passé complexe ?

François Fillon, sans doute moins que d’autres hommes politiques, est aussi le produit d’une démocratie où le sens des valeurs, le poids de certains actes et la perception des repères sont devenu confus. La perception de la ligne rouge qui sépare les actes admissibles et tolérés de ceux qui ne le sont pas est désormais floue voire inexistante. Cette absence de limite a pour conséquence une démocratie qui part à vau-l’eau.

Le procès Fillon, qui s’ouvre aujourd’hui, est d’une certaine manière, le procès d’une époque folle où plus rien ne fait sens. L’Assemblée nationale réclame 1 million d’euros à M. Fillon alors que cette somme pourrait être réclamée à beaucoup d’élus des assemblées qui ont siégé au cours de ces trente dernières années. Ce procès est à la fois le procès d’un système et d’une époque.

Il y a trois ans, j’avais écrit  L’Assassinat politique de François Fillon  par indignation du non respect du principe de la présomption d’innocence. Aujourd’hui, les juges sont amenés à faire leur travail et un travail qui ne relève que de leur seul office. Ce n’est pas à Mme Angot d’accuser et de condamner un homme, ce n’est pas à la presse de condamner un homme, ce n’est pas à la foule de condamner un homme. On ne condamne pas sur la base de ses opinions, de ses croyances ou de ses désirs ; on condamne sur le fondement de preuves matérielles et après un débat contradictoire. La dialectique de la preuve et le respect des juges et de leur office semblent être aujourd’hui des ilots perdus au milieu d’un océan de tweets. Ces ilots seraient-ils les seuls espoirs pour une revitalisation de la République et de la démocratie ? La réponse sera sans doute donnée au cours du déroulement de ce procès.

Régis DESMARAIS

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